Envers les pharisiens (Lc 11,37-54)

Parallèle : (Mc 7,1-23) ; Mt 15,1-9

La scène peut rappeler, au lecteur, l’invitation chez Simon le pharisien (7,36-50). Cependant, en cette maison-là, le dialogue sera plus virulent ; Jésus revêtant la figure d’un prophète des Écritures, admonestant vivement son auditoire en raison de leur attitude.

P.P.Rubens, le repas chez Simon le pharisien, 1620

Un pharisien (11,37-41)

11, 37 Pendant que Jésus parlait, un pharisien l’invita pour le repas de midi. Jésus entra chez lui et prit place. 38 Le pharisien fut étonné en voyant qu’il n’avait pas fait d’abord les ablutions précédant le repas. 39 Le Seigneur lui dit : « Bien sûr, vous les pharisiens, vous purifiez l’extérieur de la coupe et du plat, mais à l’intérieur de vous-mêmes vous êtes remplis de cupidité et de méchanceté. 40 Insensés ! Celui qui a fait l’extérieur n’a-t-il pas fait aussi l’intérieur ? 41 Donnez plutôt en aumône ce que vous avez, et alors tout sera pur pour vous.

La question des ablutions

L’action se déroule à l’occasion d’un repas du midi, habituellement moins copieux que le souper. Mais, à l’inverse de Simon, notre hôte n’attend pas le milieu du repas pour réagir face à Jésus. Il souligne son manque aux règles de pureté. Sa réaction paraît légitime : il s’étonne de cette lacune, surtout en sa maison, celle d’un pharisien. Le groupe des pharisiens est soucieux du respect de la Loi de Moïse, notamment en matière de pureté. Ils s’appliquent à eux-mêmes les préceptes de purification destinés aux prêtres du Temple. Dans leur conception, le peuple d’Israël est un peuple de prêtres, obéissant ainsi à la parole du Seigneur au mont Sinaï : Ex 19,16 vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte. Les pharisiens recherchent cette adéquation du peuple et du croyant avec Dieu dans cette sainteté sacerdotale, exigeant une obéissance scrupuleuse à la Loi jusque dans la pureté rituelle.

En ne faisant pas les rites d’ablutions, Jésus ne se soumet pas à cette lecture de la Loi et des Écritures, et vient même la dénoncer.

Vous les pharisiens

A la simple réaction de son hôte, Jésus répond à l’ensemble des pharisiens par un discours très virulent. Jésus ne dénonce pas leur recherche de pureté, il vient en dénoncer l’excès et l’hypocrisie. Aux ablutions, Jésus ajoute les rites de purifications des plats et des coupes. Il oppose ainsi une purification de principe, extérieure, à une autre, plus fondamentale : la purification intérieure. La purification du croyant nécessite celle de l’intériorité de tout l’être, de tout le corps (11,33-36). Au manque de Jésus – qui ne fait pas ses ablutions – le texte oppose le manque des pharisiens qui oublie de purifier l’intérieur : ils sont remplis de cupidité et de méchanceté et non pas remplis de la lumière de la Parole : 11, 36 ton corps tout entier est dans la lumière. L’opposition entre extériorité et intériorité permet d’associer la purification à une réelle conversion.

Au ritualisme pharisien, Jésus offre un nouveau rite de purification : Donnez plutôt en aumône ce que vous avez, et alors tout sera pur pour vous. Il ne s’agit plus de faire mais d’être, de donner, et plus littéralement de donner du dedans en aumône. Moins que le partage de biens, le verset met en avant une disposition et un don de soi. La mise en garde à l’encontre des pharisiens a probablement une valeur actuelle pour Luc, comme pour le lecteur, invité à agir dans le discernement de la Parole, et non à suivre des insensés.

Duccio di Buoninsegna, le christ accusé par les pharisiens (détail), 1300

Quel malheur pour vous (11,42-44)

11, 42 Quel malheur pour vous, pharisiens, parce que vous payez la dîme sur toutes les plantes du jardin, comme la menthe et la rue et vous passez à côté du jugement et de l’amour de Dieu. Ceci, il fallait l’observer, sans abandonner cela. 43 Quel malheur pour vous, pharisiens, parce que vous aimez le premier siège dans les synagogues, et les salutations sur les places publiques. 44 Quel malheur pour vous, parce que vous êtes comme ces tombeaux qu’on ne voit pas et sur lesquels on marche sans le savoir. »

La dîme, les premières siège et les tombeaux

Le discours se poursuit avec un triple reproche introduit par l’interjection malheur (en grec : ouaï, οὐαί). Il ne s’agit pas d’une malédiction prononcée à l’encontre des pharisiens, mais plus une désolation dénonçant une attitude inappropriée.

Tout comme pour la purification des coupes et du plats, les paroles de Jésus montrent l’excès des pharisiens dans leur lecture de la Loi, en premier en matière de taxes, la dîme, à reverser au Temple en offrande. Cette dîme exprimait la solidarité du croyant avec le Temple, mais aussi la perception des élevages et des récoltes comme appartenant, ultimement, au Créateur. Jésus dénonce le fait que les pharisiens aient étendues cette dîme au-delà des récoltes, incluant même les plantes aromatiques.

Cependant leurs efforts légalistes ne semblent pas s’étendre à la charité envers Dieu et son prochain. Jésus critique cette observance scrupuleuse des rites et des obligations extérieures. Une extériorité qui s’exprime jusque dans l’orgueil. À l’amour de Dieu se substitue l’amour des premier siège, place honorifique, reflétant, aux yeux des autres, une haute position sociale, leurs mérites religieux et moraux.

A ces premiers sièges recherchés, Jésus oppose cette dernière place de tout être humain : le tombeau. Ces sépulcres sont, souvent, enfouis à même le sol, et pour tout pharisien, représente le lieu de la mort avec lequel tout vivant, selon les rites de pureté, ne doit pas entrer en contact. Or, voici que Jésus compare ces pharisiens à des tombeaux, des lieux de contamination impure, eux qui se font les hérauts de la pureté. En entrainant à leur suite d’autres croyants juifs dans leurs pratiques, ils les poussent aux mêmes travers d’une pureté factice, exclusivement extérieure.

James Tissot, Contre les pharisiens, fin XIXe s.

Un docteur de la Loi (11,45-49)

11, 45 Alors un docteur de la Loi prit la parole et lui dit : « Maître, en parlant ainsi, c’est nous aussi que tu insultes. » 46 Jésus reprit : « Vous aussi, les docteurs de la Loi, malheureux êtes-vous, parce que vous chargez les gens de fardeaux impossibles à porter, et vous-mêmes, vous ne touchez même pas ces fardeaux d’un seul doigt. 47 Quel malheur pour vous, parce que vous bâtissez les tombeaux des prophètes, alors que vos pères les ont tués. 48 Ainsi vous témoignez que vous approuvez les actes de vos pères, puisque eux-mêmes ont tué les prophètes, et vous, vous bâtissez leurs tombeaux. 49 C’est pourquoi la Sagesse de Dieu elle-même a dit : Je leur enverrai des prophètes et des apôtres ; parmi eux, ils en tueront et en persécuteront.

Le fardeau du scrupule

L’intervention du docteur de la Loi n’est pas surprenante. En dénonçant leur excès, et leur aveuglement, en matière de rites de purification, Jésus met en cause l’interprétation de Loi dictée par ces légistes pharisiens (ou docteur de la Loi).

Jésus aborde alors cette question de la Loi en dévoilant leur hypocrisie. Ils imposent une kyrielle de règles et d’obligations religieuses, un véritable fardeau, tandis qu’eux-mêmes ne les observeraient pas. Pire, cette obéissance aveugle et scrupuleuse aux préceptes de pureté, les empêche, à l’image de leur pères et paires pharisiens et légistes, d’entendre la voix des prophètes. Ces derniers, serviteurs de la Parole de Dieu, ont proclamé et appelé à la conversion les fils d’Israël. Mais, selon la littérature apocryphe de l’époque, bien souvent, ils furent rejetés, persécutés et tués. En quelque sorte, Luc dresse un portrait de ces légistes, à l’opposé des Ninivites et de la reine de Saba (11,29-32) qui ont su accueillir la Parole de conversion et de sagesse. C’est à cette sagesse que Jésus fait appel en citant un verset du livre inter-testamentaire des Jubilés (1,12). Cette citation évoque également les livres des chroniques :  2Ch 24,19 Pour les ramener à lui, Dieu envoya chez eux des prophètes. Ceux-ci transmirent le message, mais personne ne les écouta. Ce passage précède le récit de la lapidation du prêtre Zacharie (2Ch 24,20-27, cf. infra).

Ces tombeaux des prophètes sont distincts de ceux des pharisiens (11,44). Ils témoignent de la surdité à la Parole de Dieu des élites religieuses et politiques et leur rejet de ses messagers.

Palma il Giovane, Caïn et Abel, 1603

Rendre compte du sang des prophètes (11,50-52)

11, 50 Ainsi cette génération devra rendre compte du sang de tous les prophètes qui a été versé depuis la fondation du monde, 51 depuis le sang d’Abel jusqu’au sang de Zacharie, qui a péri entre l’autel et le sanctuaire. Oui, je vous le déclare : on en demandera compte à cette génération. 52 Quel malheur pour vous, docteurs de la Loi, parce que vous avez enlevé la clé de la connaissance ; vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés. »

D’Abel à Zacharie

Le récit en vient mettre en garde cette génération (11,29-32). La proximité du Jugement invite ces pharisiens et docteurs à rendre compte de cette surdité à la Parole. Mais pourquoi Abel et Zacharie ?

Ces deux figures sont liées ici, mais aussi dans leur histoire, au culte et à la fraternité. Dans le livre de la Genèse (Gn 4 – cf. podcast), Caïn a mal perçu l’agrément divin des ses offrandes au point d’assassiner son propre frère Abel. Zacharie (2Ch 24,20-27), soutenu par l’Esprit du Seigneur, appelait ses coreligionnaires à la conversion. Suite à une conspiration, il fut lapidé, par les siens, sur le parvis du Temple, entre l’autel et le sanctuaire. Abel et Zacharie sont ainsi tous deux victimes innocentes du rejet de leurs frères malgré la religiosité de ces derniers. Depuis Abel, jusqu’à Zacharie, comme de Jean le baptiste à Jésus, la Parole de Dieu et son messager doit affronter une vive résistance.

L’accusation prend encore de l’ampleur : les docteurs de la Loi ont enlevé la clé de la connaissance. Jésus les accuse d’avoir détourné l’accès à la connaissance et à la reconnaissance de Dieu, par leur lecture obscure de la Loi, allant l’encontre de la lumière de la Parole (11,33-36). Ils privent ainsi nombre de croyants de la rencontre du Seigneur. Cette image de la clé renforce l’idée que la Révélation n’est pas une histoire de rites extérieurs de purification, ni même d’un savoir réservé à une élite, mais d’une rencontre entre Dieu et son peuple que le Christ vient rendre possible.

Jacob Jordaen, Le Christ et les pharisiens, 1660

Scribes et pharisiens (11,53-54)

11, 53 Quand Jésus fut sorti de la maison, les scribes et les pharisiens commencèrent à s’acharner contre lui et à le harceler de questions ; 54 ils lui tendaient des pièges pour traquer la moindre de ses paroles.

Traquer la moindre de ses paroles

La diatribe de Jésus contre les pharisiens et leurs légistes avait commencé avant le repas, lors des ablutions rituelles auxquelles Jésus ne s’est pas soumis. Le départ de Jésus est rapporté la fin de son discours, avant le repas. La sortie de la maison marque une rupture d’avec la maison de ces pharisiens et légistes. Tels les prophètes anciens, sa parole n’est pas entendue et suscitent, chez ses adversaires, acharnements et intrigues. Mais, cependant, il ne s’agit pas de complot pour l’éliminer. Le récit de Luc se situe davantage dans une confrontation d’idée et de discours. Se sont ses paroles qui sont traquées.

La controverse avec le groupe des pharisiens et docteurs de la Loi va se poursuivre jusqu’à l’entrée de Jésus à Jérusalem (19,39). Ils disparaîtront, narrativement, des paysages de la prédication dans le Temple et de la Passion, laissant place à une opposition plus virulente avec les sadducéens et leurs scribes (19,47). Au cours du récit le Luc, on trouvera des pharisiens pour avertir Jésus du danger d’Hérode (13,31-33). Ainsi le débat, parfois houleux, parfois plus posé, avec ceux-ci, ou à leurs propos, va se poursuivre.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio