La vraie pureté (Mc 7,1-23)

22ème dim. ord. (B)

Et voilà que réapparaissent pharisiens et scribes depuis qu’ils s’étaient entendus avec les hérodiens pour perdre Jésus (3,6) et lorsque les scribes venus de Jérusalem l’accusaient d’être possédé par Beelzéboul (3,22).

La foi (limitée) des scribes et pharisiens …

7, 1 Les pharisiens et quelques scribes, venus de Jérusalem, se réunissent auprès de Jésus, 2 et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées. 3 – Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, par attachement à la tradition des anciens ; 4 et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de carafes et de plats. 5 Alors les pharisiens et les scribes demandèrent à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leurs repas avec des mains impures. »

Les revoilà donc, nos pharisiens et leurs scribes, pour se rassembler auprès de Jésus. Le verbe est fort : ceux qui le contestaient hier viennent au rassemblement de Jésus, rejoignant ainsi les foules (2,2; 4,1; 5,21) et les apôtres (6,30). Faisant suite au récit concernant la foi des gens à Gennésareth, la venue des pharisiens et scribes de Jérusalem près de Jésus prend des allures d’adhésion. Comme s’ils avaient reconnu en lui ce nouveau Moïse, ce Messie… Mais leur foi a ses limites.

La crainte de l’impureté

Chez Marc, la présence de pharisiens1 est très souvent liée à une contestation de l’attitude des disciples de Jésus. Ici, ils mangent sans avoir accomplis les ablutions rituelles. Ils ne suivent pas la discipline en rigueur chez les pharisiens. Très pointilleux sur les questions de pureté, ces derniers s’appliquaient de manière stricte, et obsessionnelle, les règles issues de la Loi de Moïse mais aussi leurs propres traditions orales, appelées ici traditions des anciens. En caricaturant, nous pourrions dire qu’ils craignaient plus l’impureté que Dieu lui-même. Les pharisiens cherchent à se mettre à l’abri de toute impureté contagieuse2 qui les éloignerait de la volonté Divine et du Salut.

Pureté et repas partagé

Marc expose cette obsession des pharisiens à tout laver avant de prendre leurs repas et éviter ainsi d’être contaminés et contagieux. Il exagère sans doute en attribuant une telle attitude à tous les Juifs. Mais c’est à dessein. La contestation est sans doute celle qui oppose, en son temps, les Juifs pieux aux chrétiens Juifs. Et peut-être même une discorde au sein même des églises chrétiennes accueillant lors du repas du Seigneur, des chrétiens juifs et non-juifs : des purs et des impurs. Effectivement, les mains non lavées, impures, des autres disciples interdisent les pharisiens et les scribes de s’asseoir à la même table, et de partager le même pain sans être contaminés.

Dans le contexte immédiat de la multiplication des pains, et du rassemblement des pharisiens, ce pain n’est plus le pain ordinaire. Il est le pain du rassemblement, ce pain donné à la multitude. Le repas, au cours duquel l’attitude religieuse des disciples est remise en cause, prend un caractère eucharistique. Pour partager ensemble ce divin pain, les disciples de Jésus devraient se soumettre à la tradition pharisienne des anciens. Le reproche n’est pas seulement une question de discipline. L’accueil même du Christ dans la foi est en jeu.

Isaïe et les prophètes

7, 6 Jésus leur répondit : « Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi 3. 7 C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. 8 Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. »

Tel un procès en Israël, Jésus fait appel à deux témoins. Ce sera d’abord le prophète Isaïe, puis Moïse. Jésus déplace ainsi le grief disciplinaire vers une question plus fondamentale : la Révélation même de Dieu. Car, avec ces deux personnages, toute la Loi et les prophètes sont appelés à la barre : toute la Parole de Dieu dans les Saintes Écritures.

En rappelant le témoignage d’Isaïe, Jésus insiste sur la dimension cultuelle que représente le pain partagé ensemble. Accueillir ce pain, c’est honorer le Seigneur et mettre sa foi en lui. Or le vrai culte demande une disposition intérieure et pas seulement extérieure. Le cœur avant les lèvres. La foi avant la règle. L’intention avant le scrupule. Le commandement de Dieu avant la tradition des hommes. Face à cela, les pharisiens sont accusés d’être hypocrites : de privilégier le paraître à l’être, de préférer leurs traditions à la Loi.

Moïse et la Parole de Dieu

7, 9 Il leur disait encore : « Vous rejetez bel et bien le commandement de Dieu pour établir votre tradition. 10 En effet, Moïse a dit : Honore ton père et ta mère4. Et encore : Celui qui maudit son père ou sa mère sera mis à mort5. 11 Mais vous, vous dites : Supposons qu’un homme déclare à son père ou à sa mère : “Les ressources qui m’auraient permis de t’aider sont korbane, c’est-à-dire don réservé à Dieu”, 12 alors vous ne l’autorisez plus à faire quoi que ce soit pour son père ou sa mère ; 13 vous annulez ainsi la parole de Dieu par la tradition que vous transmettez. Et vous faites beaucoup de choses du même genre. »

Jésus rappelle cette tradition des pères, le qorbân, qui donnait la possibilité d’offrir au Temple une somme qui aurait pu servir au soin nécessaire des parents. La règle des dix commandements de Dieu, Honore ton père et ta mère (Ex 20,12), était ainsi corrigée par la tradition pharisienne qui bien que non écrite était reconnue comme issue de Moïse. Mais Jésus ne met pas seulement en exergue cette opposition entre la Loi de Moïse et la tradition des anciens. En Marc, Jésus réaffirme la différence d’autorité entre la Loi et les règles en usage chez les pharisiens. La Loi (Torah) est issue de Dieu et confiée à l’autorité de Moïse pour tout le peuple. La tradition vient des hommes et appartient au cercle des pharisiens : votre tradition. Ainsi distincte, la Loi de Moïse n’est pas seulement commandement de Dieu mais Parole de Dieu qui exprime son dessein créateur et salvateur pour son peuple. En s’opposant à la Parole de Dieu, par leur tradition, les pharisiens se mettent ainsi dans un état de péché et d’impureté. Les accusateurs se révèlent être les vrais coupables et impurs.

Si, en citant Isaïe, Jésus insistait sur la relation verticale et sincère entre le croyant et Dieu, avec le commandement de Moïse envers les parents, Jésus oblige aussi les pharisiens à voir la dimension horizontale, eschatologique et domestique du repas. Manger les pains ensemble signifie vivre du don de Dieu au sein de cette nouvelle famille ecclésiale. Avec l’aspect filial, la fraternité devient cruciale. Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère (3,35).

Écoutez !

7, 14 Appelant de nouveau la foule, il lui disait : « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. 15 Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. » 16 (6)

ÉcoutezLa parole de Jésus reprend, une fois de plus (4,3), les mots mêmes de Moïse à son peuple : Écoute Israël (Dt 6,4). Il se fait l’écho de toute la Parole de Dieu et donne sens à la compréhension de l’Écriture. Il affirme ainsi son autorité divine : il est celui qui convoque, rassemble à nouveau le peuple de Dieu. Sa parole n’est pas destinée à quelques-uns mais à toute la foule. Accueillir Jésus comme Messie, c’est accueillir l’universalité de son appel. Par son autorité, il redonne sens à la question du pur et de l’impur.

Aussi Jésus insiste-t-il. L’opposition entre tradition et Loi est déplacée sur la question primordiale de la foi avec cette distinction entre intériorité et extériorité, reprise de l’opposition d’Isaïe entre lèvres et cœur. Le critère de pureté extérieure ne peut suffire à la participation au repas. Mais la foi, intérieure, devient critère de pureté pour ce partage.

L’interrogation des disciples

7, 17 Quand il eut quitté la foule pour rentrer à la maison, ses disciples l’interrogeaient sur cette parabole. 18 Alors il leur dit : « Êtes-vous donc sans intelligence, vous aussi ? Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans l’homme, en venant du dehors, ne peut pas le rendre impur, 19 parce que cela n’entre pas dans son cœur, mais dans son ventre, pour être éliminé ? » C’est ainsi que Jésus déclarait purs tous les aliments. 20 Il leur dit encore : « Ce qui sort de l’homme, c’est cela qui le rend impur. 21 Car c’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, 22 adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. 23 Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur. »

Comme toujours, les disciples semblent ne pas avoir tout saisi. Mais leur interrogation permet de revenir sur la question des repas partagés. Au temps de Marc, les règles de pureté et de cacherout – qui interdisaient à des chrétiens juifs de prendre part au repas du Seigneur à la même table que des chrétiens incirconcis – n’ont plus lieu d’être. Le repas du Seigneur est un don divin pour une communion et une vie fraternelle. La question de l’impureté devient non une histoire de préceptes, mais de conversion à la Parole de Dieu révélée et interprétée par Jésus.

Au risque de nous décevoir, la liste des mauvaises attitudes n’est pas exhaustive. Elles viennent en opposition à la liste des purifications extérieures des lavages et bains rituels listés plus haut : mains, coupes, cruches, plats… Les termes sont évocateurs d’une attitude contraire à la volonté de Dieu et à l’amour du prochain. Quelques-unes de ces attitudes font écho aux derniers des dix commandements : tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas,… (Ex 20,13-17). Ces attitudes qui sortent de l’homme appellent à la conversion du croyant. Mais, il ne faudrait pas passer d’un scrupule à un autre et mettre toutes nos forces dans des efforts vains, tel le nettoyage des plats, pour devenir parfait ou, pire, le paraître.

Jésus le soulignait à la suite d’Isaïe et de Moïse : se purifier consiste à s’approcher de Lui, de tout son cœur. Suivre Jésus, vivre de sa grâce, manger ensemble et fraternellement son pain… devient la véritable purification et purification n’est pas perfection.

à suivre

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  1. Les questions des pharisiens concernent toujours la pratique des disciples : 2,14 le repas avec les pécheurs, 2,18 le jeûne des disciples, 2,24 la cueillette un jour du sabbat, 10,2 la répudiation, 12,13 le paiement des taxes. Quant aux scribes, leurs interventions touchent essentiellement à l’identité et l’autorité de Jésus : 1,22, 3,22 Beelzéboul, 11,18.25 l’autorité de Jésus, 12,32-38 le premier commandement
  2. Le Seigneur étant un Dieu de Vie et de bonté, tout ce qui relève de la maladie, de l’écoulement du sang, du péché… éloigne de Dieu et donc du Salut. Les ablutions et bains rituels sont une manière de retrouver provisoirement un état de pureté.
  3. Is 29,13
  4. Ex 20,12; Dt 5,16
  5. Ex 21,17; Lv 20,9
  6. le verset 16 « Que celui qui a des oreilles qu’il entende » est un ajout tardif. Les plus nombreux et anciens manuscrits n’en font pas mention.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).