Sur la mer, en marchant (Mc 6,47-56)

Après la multiplication des pains, Jésus obligea ses disciples à prendre la mer tandis qu’il partait prier sur la montagne. Mais il ne s’agit pas tout à fait d’un départ. Comme nous le rappellera l’un des versets suivants (6,52), cet épisode est lié à ces pains multipliés. Et de pains il en sera d’ailleurs question jusqu’au chapitre 8.

Vers eux, sur la mer

6, 47 Le soir venu, la barque était au milieu de la mer et lui, tout seul, à terre. 48 Voyant qu’ils peinaient à ramer, car le vent leur était contraire, il vient à eux vers la fin de la nuit1 en marchant sur la mer, et il voulait les dépasser.

Le récit commence au soir de ce festin miraculeux. Comme pour l’épisode précédent, on va à pied plus vite qu’en barque. Jésus marchant sur les eaux rejoint ses disciples. Une telle scène peut nous paraît étrange, voire suspicieuse : un homme poserait-il ses pas sur la mer ? La question concerne moins le comment que le pourquoi et le pour qui.

Une fois de plus, les disciples embarqués naviguent de nuit. Le récit nous permet de faire mémoire de cette tempête apaisée (4,35-41). Cependant, Jésus n’est plus à bord et Marc décrit la distance qui le sépare de ses disciples. Eux sont au milieu de la mer, bataillant contre les vents pour atteindre le rivage. Lui est à terre, seul. Mais Jésus voit, il veille de cette même bienveillance qu’il eut envers la foule sans berger. Il vient. Et rien ne pourra être infranchissable. Ni la nuit, ni la distance, ni la mer. Rien ne peut le séparer de l’amour envers les siens.

Les dépasser

Il vient vers eux et pour eux, marchant sur les eaux, non comme un magicien heureux d’impressionner par son tour de passe-passe, mais comme Celui qui apporte un véritable secours. Et s’il tient à les dépasser c’est justement pour mieux les guider, comme hier la Gloire du Seigneur guidait et sauvait les Hébreux de l’armée de Pharaon : Le Seigneur marchait devant eux, le jour dans une colonne de nuée pour leur indiquer la route, et la nuit dans une colonne de feu pour les éclairer, afin qu’ils puissent marcher de jour et de nuit (Ex 13,21). La venue de Jésus vers ses disciples pour les devancer suggère le retour de cette Gloire de Dieu qui se manifeste ici. Et Dieu dit : « Je ferai passer devant toi toute ma beauté et je prononcerai devant toi le nom du Seigneur. Je fais grâce à qui je fais grâce et j’ai pitié de qui j’ai pitié. » (Ex 33,19)

Chaque pas de Jésus sur la mer ouvre une page de l’Écriture qui atteste Dieu comme maître des eaux, maître de la Création et comme unique sauveur. Chaque pas de Jésus ouvre un passage salutaire pour ses disciples. Sur la mer fut ton chemin, ton sentier sur les eaux innombrables. Et tes traces, nul ne les connut. Tu guidas comme un troupeau ton peuple par la main de Moïse et d’Aaron (Ps 76/77,20-21)2. En Jésus se révèle déjà le Messie royal attendu de Dieu : J’ai trouvé David mon serviteur, je l’ai oint de mon huile sainte j’établirai sa main sur la mer Il m’appellera : Toi, mon père, mon Dieu . À jamais je lui garde mon amour, mon alliance est pour lui véridique (Ps 88/89,21-29). Mais qui pour le reconnaître ?

C’est moi !

6, 49 En le voyant marcher sur la mer, les disciples pensèrent que c’était un fantôme et ils se mirent à pousser des cris. 50 Tous, en effet, l’avaient vu et ils étaient bouleversés. Mais aussitôt Jésus parla avec eux et leur dit : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez pas peur ! » 51 Il monta ensuite avec eux dans la barque et le vent tomba ; et en eux-mêmes ils étaient au comble de la stupeur, 52 car ils n’avaient rien compris au sujet des pains : leur cœur était endurci.

Si Matthieu ajoutera le passage où Pierre rejoint Jésus (Mt 14,28-31), Marc insiste plutôt sur l’âpre incrédulité des disciples. À la suite de leur affolement, Jésus s’embarque avec eux et calme le vent, comme autrefois. Cependant, les disciples demeurent, une fois encore, dans l’incompréhension la plus totale.

Pour eux, ce qui se présente à leurs yeux et sur la mer ne peut être qu’un spectre sorti des enfers. Sinon qui cela pourrait-il être ? Leurs cris d’effroi révèlent non seulement leur crainte de la vision d’un mort, mais la peur d’être eux-mêmes, déjà, au séjour des morts. Nul homme vivant ne peut marcher sur les eaux. Pas même le patriarche Noé réfugié dans l’arche du Seigneur lors du Déluge (Gn 6-9). Pas même Moïse et le peuple Hébreux lors de la Pâque, traversant une mer que seul Dieu pouvait écarter (Ex 14). Pas même Josué (Jos 3), Élie et Élisée (2R 2) qui marchèrent à pieds secs au milieu du Jourdain. Aucun d’eux n’a marché sur les eaux.

La parole de Jésus se veut rassurante. Ayez confiance ! C’est la parole d’un vivant, qui appelle à la foi et à l’espérance. Bien plus, Jésus dévoile en des mots anodins son identité divine : C’est moi ! (en grec : Je suis !, ego eimi / ἐγώ εἰμι ). La voix de Jésus retentit avec les mots même de Dieu révélant son Nom à Moïse. Moïse dit à Dieu : « Voici, je vais trouver les Israélites et je leur dis : « Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. » Mais s’ils me disent : « Quel est son nom ? », que leur dirai-je ? » Dieu dit à Moïse : « Je suis celui qui est. » Et il dit : « Voici ce que tu diras aux Israélites : « Je suis » (ego eimi) m’a envoyé vers vous. » (Ex 3,13-14). Ainsi, sans en imposer, Jésus se fait l’écho de la Parole du Père et de son Salut.

Cœurs endurcis

Malgré la marche glorieuse sur les eaux, malgré la parole divine rassurante, les disciples demeurent dans la perplexité. Le signe des pains multipliés aurait dû pourtant les mettre sur la voie. Mais ils n’ont pas encore établi le lien entre le miracle et son Auteur. Ce n’étaient pas que des pains et des poissons, mais une véritable manne divine (Ex 16). Ce n’étaient pas que douze paniers remplis des restes, mais un amour débordant pour tout un peuple. Ce n’était pas un fantôme… mais bien Celui que Dieu nous envoie, au milieu des nuits, des tempêtes, des vents contraires, pour offrir un salut surabondant.

Les disciples n’ont pas compris. Auraient-ils le cœur aussi endurci que les scribes de la synagogue (3,5) ? Car il leur faut accueillir l’inattendu de Dieu qui se révèle en Jésus. Et il leur faudra encore naviguer, cheminer, jusqu’au tombeau vide, pour convertir leur cœur à une Bonne Nouvelle.

seulement la frange …

53 Après la traversée, abordant à Génésareth, ils accostèrent. 54 Ils sortirent de la barque, et aussitôt les gens reconnurent Jésus : 55 ils parcoururent toute la région, et se mirent à apporter les malades sur des brancards là où l’on apprenait que Jésus se trouvait. 56 Et dans tous les endroits où il se rendait, dans les villages, les villes ou les campagnes, on déposait les infirmes sur les places. Ils le suppliaient de leur laisser toucher ne serait-ce que la frange de son manteau. Et tous ceux qui la touchèrent étaient sauvés.

La destination prévue était Bethsaïde (6,45), en Décapole. Or nous voici sur les plaines de Gennésareth, à l’ouest de Capharnaüm, en Galilée. Le cœur endurci des disciples nécessite un cheminement de foi supplémentaire avant de parvenir à Bethsaïde (8,22). Et ce petit épisode nous rappelle, ainsi qu’aux disciples, la foi de celles et ceux qui apportaient les malades (1,2-39) et le paralytique sur un brancard (2,1-12) près de Jésus en la maison de Pierre. Il nous remémore celle qui voulait juste toucher son vêtement (5,21-43). Comme sur le bord du lac (3,7-12), Jésus suscite un rassemblement en tout lieu depuis les villes jusque dans les campagnes.

Encore et toujours, Jésus répond à leur demande, et donne son salut, comme un arbre abritant les oiseaux du ciel (4,26-34), comme un boisseau débordant (4,21-25)… comme une parole semée en terre pour une moisson de salut (4,3-20). Certes, on peut y voir quelques gestes teintés de superstition et désirant récolter un peu de cette force merveilleuse de ce Jésus de Nazareth, comme en son temps la femme hémorroïsse (5,21-43). Mais justement, dans ce geste le lecteur peut y voir désormais bien plus.

Seulement la frange… de ce peu jaillit le salut, comme pour les pains et les poissons. Cette frange qui pourrait justement souligner le regard de foi porté par la foule sur Jésus. Ce détail rappelle les quatre franges (ou tsitsit) cousus aux vêtements des hommes pieux. Parle aux Israélites ; tu leur diras, pour leurs générations, de se faire des franges aux pans de leurs vêtements et sa vue vous rappellera tous les commandements de Seigneur (Nb 15,38-39). Les franges de son vêtement évoquées par Marc pourraient bien insister sur cette identité religieuse et croyante de Jésus. La demande des malades exprime alors une vraie prière s’adressant à l’homme de foi, fidèle à la Loi, même si sa manière de l’interpréter posera question aux pharisiens (7,1-23).

à suivre… comme la Loi.

> sommaire des passages commentés <


  1. C’est-à-dire entre 3 et 6 heures du matin.
  2. Bibliquement la mer représente le monde du chaos et de la mort que seul Dieu domine. On peut lire ainsi : Le Seigneur changea la mer en terre ferme, on passa le fleuve à pied sec. Là, notre joie en lui, (Ps 65/66,6) ; C’est toi, Seigneur, qui maîtrises l’orgueil de la Mer ; quand ses vagues se soulèvent, c’est toi qui les apaises. (Ps 88/89,10), etc.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).
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