Pains multipliés pour la multitude (Mc 6,30-46)

16ème dimanche ord. (B)

Retour de mission pour les Douze. Sans s’attarder sur les résultats, Marc souligne surtout la prévenance de Jésus envers les siens. Cette bienveillance annonce déjà la trame de notre chapitre.

Désert partagé

6, 30 Les Apôtres se réunirent auprès de Jésus, et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné. 31 Il leur dit : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux, et l’on n’avait même pas le temps de manger. 32 Alors, ils partirent en barque pour un endroit désert, à l’écart. 33 Les gens les virent s’éloigner, et beaucoup comprirent leur intention. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux. 34 En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les enseigner longuement.

Pour leur bien, Jésus mène ses disciples en un lieu où les apôtres pourront se restaurer, dans tous les sens du terme. Il les conduit dans son désert. Ce lieu où il se rendait habituellement seul pour prier (1,12.13.35.45) est aussi, désormais, le leur. Mais la foule déjà les précède. Marc décrit une scène surprenante où des gens vont plus vite que la barque de Jésus. Mais l’évangéliste veut ici, justement, marquer ce contraste, entre une navigation reposante et la foule avide de Jésus, laquelle a très bien compris ce déplacement vers un autre lieu.

Comme au temps de la marche des Hébreux au désert, où la Parole de Dieu se faisait entendre à son peuple, Jésus fait preuve de la même compassion divine envers ceux qui l’ont suivi. Un manque se fait sentir : celui d’un guide salvateur à l’image de Moïse car ils sont comme des brebis qui n’ont pas de bergers (Nb 27,17). Et ce lieu désert est maintenant rempli de sa parole.

Cinq pains et deux poissons

6, 35 Déjà l’heure était avancée ; s’étant approchés de lui, ses disciples disaient : « L’endroit est désert et déjà l’heure est tardive. 36 Renvoie-les : qu’ils aillent dans les campagnes et les villages des environs s’acheter de quoi manger. » 37 Il leur répondit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répliquent : « Irons-nous dépenser le salaire de deux cents journées pour acheter des pains et leur donner à manger ? » 38 Jésus leur demande : « Combien de pains avez-vous ? Allez voir. » S’étant informés, ils lui disent : « Cinq, et deux poissons. » 39 Il leur ordonna de les faire tous asseoir par groupes sur l’herbe verte. 40 Ils se disposèrent par carrés de cent et de cinquante.

Les disciples font également preuve de compassion en se souciant du bien-être de la foule qui doit, en cette heure tardive, partir afin de se restaurer. Ils n’ont pas compris encore que ce désert-là était le lieu de rassemblement, d’unité et de rencontre entre Dieu et son peuple. Jésus souhaite que la foule reste. La nourriture leur sera fournie. Et ses disciples n’auront nul besoin de partir, ni même besoin d’argent dans leur besace. Ils devront, une fois de plus, mettre leur foi dans la grâce de leur Seigneur, et laisser de côté une logique comptable. Comme le grain du semeur porte du fruit surabondamment (4,3-20), cinq pains et deux poissons suffiront.

Cette foule sans berger, ces gens qui erraient, venaient et partaient, ne prenaient pas le temps de manger… les voilà invités à s’asseoir sur l’herbe verte. Scène paisible où le désert semble déjà avoir refleuri de l’espérance divine : Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien, sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer (Ps 22/23,1). D’une certaine manière, on pourrait dire ici que la foule devient peuple. Le chaos est organisé en groupes. La parole de Jésus crée et organise la paix par équipage de cent ou cinquante. Une disposition qui rappelle celle de Moïse pour les Hébreux au désert (Ex 18,21; Nb 1,17) mais qui évoque ces maisons antiques où les communautés chrétiennes, à l’époque de Paul et de Marc, se rassemblaient – maisons qui, dans le meilleur des cas, pouvaient accueillir cinquante ou cent personnes pour écouter sa Parole et partager le pain du Seigneur. Cinquante ou cent comme les grains produits par la parole semée (4,3-20).

Le festin de Jésus

6, 41 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction et rompit les pains ; il les donnait aux disciples pour qu’ils les distribuent à la foule. Il partagea aussi les deux poissons entre eux tous. 42 Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. 43 Et l’on ramassa les morceaux de pain qui restaient, de quoi remplir douze paniers, ainsi que les restes des poissons. 44 Ceux qui avaient mangé les pains étaient au nombre de cinq mille hommes.

Les gestes de Jésus sont similaires à ceux du repas eucharistique de la Cène (14,22). Déjà ici, Jésus se donne. Et du peu jaillit la surabondance. Dans ce désert, le pain se donne à la multitude comme hier la manne, pain du ciel, aux Hébreux (Ex 16) ou comme Élisée, successeur d’Élie, multipliant les pains (2R 4,42). Tout dans le récit désigne Jésus comme le nouveau Moïse, le prophète et le berger d’Israël. Mais bien plus.

Ce festin divin est destiné à la vie du peuple. Il s’oppose ici à celui du roi Hérode. Parmi les notables, le royal banquet d’anniversaire servait la mort sur un plateau. Ici la vie déborde pour tous, en profusion de douze paniers pleins destinés à tout Israël. Pains et poissons, mets simples qui annoncent déjà l’humilité de ce divin roi berger, digne successeur de David.

Jésus oblige

6, 45 Aussitôt après, Jésus obligea ses disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, vers Bethsaïde, pendant que lui-même renvoyait la foule. 46 Quand il les eut congédiés, il s’en alla sur la montagne pour prier.

La situation est différente du récit de la tempête où ses disciples prenait Jésus à bord (4,35-41). Il est maintenant celui qui se révèle comme le vrai berger-roi d’Israël. Il oblige, il renvoie, congédie… et prie. Sa parole est une parole souveraine mais toujours au service du Père qu’il rejoint dans sa prière.

Maintenant les disciples sont seuls. Il leur revient de précéder leur maître sur l’autre rive. Ils sont appelés à vivre de cette même faim que la foule qui les avait précédés. Une autre rive les attend qu’ils ne pourront aborder sans celui qui les nourrit. La mission du disciple demande de reconnaître en lui ce manque, cette faim du Christ et de sa parole, pour être comblé par lui, gracieusement, et le donner à tous.

à suivre

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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).