La porte étroite (Lc 13,22-35)

Parallèles : Mc 10,31 ; Mt 7,13-14.22-23 ; 8,11-12 ; 19,30

21ème dim. ord.(C) Lc 13,22-30

Les paraboles précédentes ont illustré le déploiement du règne de Dieu (13,18-21). Cependant, une nouvelle question surgit quant aux conditions d’accès au salut. N’y aura-t-il donc que peu de gens à suivre le Christ être sauvés ?

Depuis le départ de Jésus vers Jérusalem (9,51), l’évangile insiste sur la condition et les qualités assez exigeantes du disciple : une vie faite de conversions et de renoncements, face à des épreuves annoncées. L’avènement du règne de Dieu attend une adhésion et une conversion de chacun à la Parole de Jésus-Christ. Le salut est cette rencontre entre la patiente miséricorde de Dieu et la libre volonté des hommes à en vivre. Si bien que les images utilisées par Jésus emmène l’auditoire au pied de la porte étroite, lieu d’une rencontre déterminante.

Porte étroite de la basilique de la Nativité (Bethléem)

De la tour à la porte (13,22-27)

13, 22 Tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant. 23 Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Jésus leur dit : 24 « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. 25 Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : “Seigneur, ouvre-nous”, il vous répondra : “Je ne sais pas d’où vous êtes.” 26 Alors vous vous mettrez à dire : “Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.” 27 Il vous répondra : “Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.”

La question du salut

À une époque où l’espérance de vie était plus courte (35/40 ans), les personnes étaient beaucoup plus sensibles à la question du salut. Face à la maladie, aux accidents et autres malheurs chacun souhaitait s’assurer d’un salut auprès de Dieu par sa bénédiction et protection durant sa vie, et par une place auprès de lui après la mort selon certains cercles religieux.

L’image de Jésus n’est en rien restrictive : la porte du salut est ouverte à toutes et à tous. Certes, elle est étroite, il faut s’efforcer pour y entrer, se faire petit, s’abaisser pour y passer. C’est la porte d’une humble maison, non celle d’un palais ou d’une ville. Aucune entrée triomphale n’est donc possible. L’image de la porte étroite implique le renoncement au superflu et à l’encombrant. Mais cette porte n’est pas uniquement et seulement liée aux efforts des candidats. Le juge ultime demeure le maître et Seigneur de la maison. La porte est certes étroite mais elle est d’abord un lieu de rencontre.

Le saviez-vous ?

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Deux reproches

Je ne sais pas d’où vous êtes. Ce premier reproche pointe celles et ceux qui pensent être assurés de leur salut, en raison de leur origine. L’appartenance clanique, religieuse ou sociale, ni même l’apparente et hypocrite religiosité (11,37-34 ;13,10-17), ne suffit pas à garantir le salut que donne désormais l’adhésion au Christ. Paul l’exprimait ainsi :  Ga 3,13 Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. L’accès est ainsi déterminé par l’appartenance au Christ et à la fidélité à sa parole. Mais cela est-il suffisant ?

Vous qui commettez l’injustice. Ce deuxième reproche ne porte pas sur une exigence éthique où seuls ceux qui seraient parfaits accéderaient au salut. Le reproche est à relier à ce qui précède et s’adresse à ceux qui, bien qu’ayant écouté les paroles, mangé et bu en sa présence, ne vivent pas de la Bonne Nouvelle du Christ. Ils méconnaissent le Christ, et notamment sur ce chemin de la Passion (13,22). Ce reproche vis-à-vis de l’injustice pointe l’absence même de conversion véritable à sa personne à l’avènement du Jugement et du Règne.

Efforcez-vous

Passer par le Christ dans cet abaissement, que signifie la porte étroite, représente aussi un passage pour une vie nouvelle qui exprime toute la justice et la miséricorde du Père, en dépit des difficultés.

Ainsi, tous et toutes sont invités à entrer dans le royaume de Dieu, le domaine de la grâce. La porte est ouverte. L’accès n’est pas destiné à une élite : il est ardu pour tous. La conversion demandée peut prendre parfois la forme d’une lutte, d’un véritable engagement : Efforcez-vous. Luc utilise le verbe grec agônizomaï (ἀγωνίζομαι) lié à la lutte dans les jeux ou à la joute verbale. L’entrée dans le Royaume implique ainsi son lot de combats, d’épreuves, d’adversaires (13,10-17). S’y confronter, dans la fidélité au Christ, est déjà une victoire.

Ancienne porte de Damas, Jérusalem

Derniers mais premiers (13,28-30)

13, 28 Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors. 29 Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. 30 Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »

Une place au festin

La parabole de Jésus peut rendre compte de l’attitude d’une partie des contemporains du Christ. Ce dernier a partagé avec eux le repas et proclamé ses enseignements. Ces premiers élus resteront pourtant à la porte, laissant passer devant eux, une cohorte de païens venus des quatre coins du monde. L’adhésion au Christ et la conversion à sa parole deviennent dès lors le critère salvifique majeur pour le monde, juif et grec. Mais, ne réduisons pas seulement cette parabole à une interprétation historique. Car cette assurance orgueilleuse d’être sauvé en raison de sa naissance et de sa participation au repas du Seigneur peut concerner encore beaucoup de chrétiens dont l’adhésion de foi, l’inscription en Christ, ne les ouvrent à aucune humilité et à aucune conversion.

Or, le salut n’est jamais gagné par avance à cause de sa naissance ou de ses mérites. Il est seulement donné dans une rencontre qui révèle le croyant à sa vocation. Un salut décrit comme ce repas eschatologique annoncé par Isaïe (Is 66,18-21) dans le rassemblement de tous les hommes et le renouveau de son peuple : je viens rassembler toutes les nations, de toute langue. Elles viendront et verront ma gloire : je mettrai chez elles un signe. Ce signe est désormais celui du Christ et de sa Passion.

Dierick Bouts, Le repas chez Simon, 1440

Hérode tel un renard (13,31-33)

13, 31 À ce moment-là, quelques pharisiens s’approchèrent de Jésus pour lui dire : « Pars, va t’en d’ici : Hérode veut te tuer. » 32 Il leur répliqua : « Allez dire à ce renard : voici que j’expulse les démons et je fais des guérisons aujourd’hui et demain, et, le troisième jour, j’arrive au terme. 33 Mais il me faut continuer ma route aujourd’hui, demain et le jour suivant, car il ne convient pas qu’un prophète périsse en dehors de Jérusalem.

Va t’en d’ici

Comme je l’ai déjà écrit (11,53-54), les pharisiens sont majoritairement en débat, parfois, virulent, avec Jésus. Ce passage montre ici qu’il pouvait aussi exister des relations plus pacifiées entre Jésus et d’autres pharisiens. Ce groupe des pharisiens disparaîtra, narrativement, lors de l’entrée de Jésus à Jérusalem(19,39), laissant place à l’opposition avec les sadducéens (19,47).

L’intervention de ces pharisiens vient rappeler, à cet instant, le sort qui attend Jésus à Jérusalem. La Passion est en point de mire. Sur ce chemin menant vers la ville du Temple, Jésus, et ses disciples, toujours en Galilée, est averti du danger qui le guette : Hérode veut le tuer. La porte de Jérusalem devient de plus en plus étroite, voire inaccessible. Luc est le seul évangéliste à évoquer cet éventuel complot qui sert davantage son récit. Face aux dangers, Jésus devrait arrêter sa course.

La réponse de Jésus se fait en deux temps. Il qualifie, d’abord, Hérode de renard. L’animal est souvent synonyme de ruse et de fourberie. Dans la littérature biblique, le renard n’a pas bonne presse : associé aux chacals hantant les ruines (Lm 5,18 ; Ez 13,14 ; Ne 3,34) ou dévorant ses proies (Ps 62/63,11). Le livre du Cantique des Cantiques le décrit ainsi : 2,15 Attrapez-nous ces renards, ces petits renards qui ravagent les vignes, car nos vignes sont en fleurs !

Le tétrarque de Galilée est ainsi comparé à un vulgaire animal sauvage qui ne peut rien contre celui qui vient chasser le Mal. Exorcismes et guérisons annoncent l’avènement, aujourd’hui, d’un autre type de règne qui sera révélé ce troisième jour. Ce dernier, dans la Bible, évoque une révélation divine (Ex 19,11 ; Os 6,2) comme aussi la Résurrection (24,21.46). Dans ce propos, Luc montre que ce n’est pas tant Jésus qui doit craindre Hérode mais ce dernier qui doit craindre ce Fils de l’homme, face à l’avènement eschatologique.

Dans un second temps, Jésus annonce que sa mort vient, non des mains d’Hérode, non en Galilée, mais à Jérusalem qui doit être le lieu manifeste, symbolique – mais bien réel – et incontournable de la Passion.

Duccio di Buoninsegna, Entrée de Jésus à Jérusalem, 1310

Plainte pour Jérusalem (13,34-35)

13, 34 Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu ! 35 Voici que votre Temple est abandonné à vous-mêmes. Je vous le déclare : vous ne me verrez plus jusqu’à ce que vienne le jour où vous direz : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! »

Toi qui tues les prophètes

De même qu’Hérode a plus à craindre, Jérusalem est plus à plaindre que le Christ. Elle devient, pour Jésus, le lieu du supplice des prophètes que les rois et notables ont rejetés. En cette ville, Jérémie, humilié, fut jeté dans la fosse (Jr 37,16) et Isaïe, selon la légende apocryphe de son martyr, y sera supplicié1. De manière proleptique, la référence pourra rappeler, à la mémoire du lecteur, la lapidation d’Étienne (Ac 7,59). Le contexte, avec l’évocation d’Hérode précédemment, permet de pointer cette culpabilité des rois, de leur cour et notamment, ici, des prêtres du Temple. L’image en effet distingue deux catégories : ceux que le Seigneur veut rassembler : le peuple, ces poussins, fragiles, et ceux qui ont l’autorité supposée pour s’y opposer : vous n’avez pas voulu. En s’adressant directement à la ville, Jésus s’adresse à ses dirigeants ; Jérusalem sera encore le lieu de l’ultime confrontation.

Comme la poule

Cette métaphore pour Israël, tels des oisillons protégés et nourris par un volatile, est connue, mais davantage pour un aigle prenant soin de sa nichée (Dt 32,11 ; Ex 19,4). L’image de la poule souligne à la fois la maternité mais aussi la faiblesse, comparée à l’aigle. Ce verset est tiré du quatrième livre d’Esdras (ou apocalypse d’Esdras), dont Luc a connaissance2, et qui exprime ce thème du rejet.

4Esd 1, 27 En quelque sorte, ce n’est pas moi que vous avez délaissé, c’est vous-mêmes !, dit le Seigneur. 28 Voici ce que dit le Seigneur souverain: Moi, ne vous ai-je pas demandé, comme un père à ses fils, une mère à ses filles, une nourrice à ses petits, 29 d’être mon peuple et moi votre Dieu ? Vous, mes fils, et moi, votre père. 30 Je vous ai rassemblés comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes. Mais à présent, que vous ferai-je ? Je vous rejetterai loin de ma face.

Au dessein de rassemblement du Seigneur et de son Messie, s’oppose le refus des responsables du Temple. Ce dernier n’est donc plus le lieu et l’expression de l’Alliance entre Dieu et son peuple : il leur est abandonné  : vous ne me verrez plus, comme au temps de l’exil lorsqu’Ézéchiel voit la gloire du Seigneur quitter le Temple (Ez 11,23).

Vous ne me verrez plus

Le Temple n’est donc plus le lieu où se manifeste l’Alliance. Un autre lieu lui succède en la personne du Messie qui apportera, au temps voulu, le salut et la reconnaissance du retour de Dieu : vienne le jour où vous direz : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !

La plainte sur Jérusalem annonce ainsi le rejet de son Messie par les notables sadducéens et paradoxalement son accueil par les tout-petits, anticipant ainsi son arrivée à Jérusalem : 19,38 ils disaient : « Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur. Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! » À cette occasion,  Luc proposera une autre complainte sur Jérusalem : 19,42 … Ah ! si toi aussi, tu avais reconnu en ce jour ce qui donne la paix !…

A la surdité des chefs, et premiers, du Temple, répond l’acclamation des disciples et des derniers de la foule (13,30). Ces derniers seront les premiers à le reconnaître et à être invités au repas des noces eschatologiques comme l’illustrera la parabole suivante.


  1. Martyre d’Isaïe V,1-10
  2. La traduction œcuménique de la Bible (TOB, 2010) a inclus ce livre dans sa dernière édition : le 4ème livre d’Esdras faisant partie des livres canoniques des églises éthiopiennes.

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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio