Le lépreux, le centurion et la belle-mère (Mt 8,1-17)

Après avoir laissé la parole à Jésus durant trois chapitres, lors de ce sermon sur la montagne (Mt 5-7), l’évangéliste Matthieu revient à la narration, en nous présentant trois guérisons. Il était logique qu’après un tel discours, Jésus mette œuvre ses paroles. Le Royaume du Père qui est aux Cieux n’est pas un concept abstrait, ni une espérance lointaine. Les guérisons dans les évangiles manifestent la justice et la présence agissante de Dieu à travers son Messie. Mais ces trois guérisons qui suivent le discours sur la montagne, sont aussi l’occasion d’en dire plus sur le rôle de Jésus et sa mission.

Trois parvis

La succession de ces trois guérisons est propre à Matthieu. Chez Luc et Marc, elles sont espacées et disposées différemment : la belle-mère de Pierre (Mc 1,29 ; Lc 4,38) précède le lépreux (Mc 1,40 , Lc 5,12) et le centurion (Lc 7,1). Seul Matthieu les a rassemblées, et cela à dessein, juste après ce discours sur la montagne. Ce dernier soulignait l’accomplissement, en Jésus, de la Loi de Moïse et l’attente du Règne du Père. Par sa lecture singulière des commandements, Jésus faisait figure de ce nouveau Moïse attendu (Dt 18,15). Moïse au Sinaï, rappelons-le, reçut de Dieu, les commandements de la Loi et les plans du Temple.

Or, au sein du Temple, rénové par Hérode le Grand, l’espace était divisé en fonction du statut de chacun. Les juifs mâles, sans impureté, pouvaient se rassembler dans la cour d’Israël face au Sanctuaire afin de procéder aux offrandes et sacrifices. A l’extérieur, un espace était réservé aux femmes, un autre aux lépreux guéris (en attente de leur purification complète), et plus loin une barrière délimitait l’espace pour les païens sympathisants.

Nos trois guérisons reprennent ces trois catégories de personnes qui ne peuvent approcher de l’autel ni du sanctuaire : le lépreux, le centurion païen et la belle-mère de Pierre. Leur guérison manifeste ainsi que, indépendamment leur statut, le Royaume de Dieu s’approche d’eux pour les relever. Ainsi la Parole du Christ, qui résonne encore à nos oreilles, franchit ces barrières, non pour contredire la Loi ou le Temple, mais pour accomplir et la Loi et le Temple : rassembler les croyants.

Le lépreux et celui qui « peut »

Mt 8, 1 Lorsque Jésus descendit de la montagne, des foules nombreuses le suivirent. 2 Et voici qu’un lépreux s’approcha, se prosterna devant lui et dit : « Seigneur, si tu le veux, tu peux me purifier. » 3 Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : « Je le veux, sois purifié. » Et aussitôt il fut purifié de sa lèpre. 4 Jésus lui dit : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre. Et donne l’offrande que Moïse a prescrite : ce sera pour les gens un témoignage. »

L’épisode de la guérison du lépreux inaugure notre série de trois personnages. D’emblée, le thème est dévoilé. L’homme se prosterne, geste de respect mais aussi d’adoration. Et Jésus le renvoie au Temple après guérison. Le lépreux reconnaît en lui, celui qui seul peut le purifier, tel Dieu lui-même. Sa demande reprend la formulation du ‘Notre Père’ : que ta volonté soit faite/si tu le veux… Jésus est bien le Seigneur qui a reçu du Père tout autorité. Ainsi il n’est pas seulement un homme du discours, mais l’homme d’une Parole divine et créatrice, à l’image de Dieu. Il est celui qui dépasse tous les miqveh (bassins) de purification. Il est celui qui rend pur, ajusté à Dieu par sa parole.

A la différence des versions de Marc (Mc 1,29) et de Luc ( Lc 4,38), l’homme ne proclame pas sa guérison publiquement. Il semble lui obéir en tout, comme soumis à sa volonté et à sa Parole. Jésus – dans cette version de Matthieu – ne se substitue pas au Temple, ni le critique, mais rend à ce dernier sa véritable fonction, celle de rassembler tout Israël dans l’action de grâce.

Le centurion et le rassemblement des nations

Mt 8,  5 Comme Jésus était entré à Capharnaüm, un centurion s’approcha de lui et le supplia : 6 « Seigneur, mon serviteur est couché, à la maison, paralysé, et il souffre terriblement. » 7 Jésus lui dit : « Je vais aller moi-même le guérir. » 8 Le centurion reprit : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri. 9 Moi-même qui suis soumis à une autorité, j’ai des soldats sous mes ordres ; à l’un, je dis : “Va”, et il va ; à un autre : “Viens”, et il vient, et à mon esclave : “Fais ceci”, et il le fait. » 10 À ces mots, Jésus fut dans l’admiration et dit à ceux qui le suivaient : « Amen, je vous le déclare, chez personne en Israël, je n’ai trouvé une telle foi. 11 Aussi je vous le dis : Beaucoup viendront de l’orient et de l’occident et prendront place avec Abraham, Isaac et Jacob au festin du royaume des Cieux, 12 mais les fils du Royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. » 13 Et Jésus dit au centurion : « Rentre chez toi, que tout se passe pour toi selon ta foi. » Et, à l’heure même, le serviteur fut guéri.

Sebastiano Ricci, Le Christ et le centurion, 1726

C’est le personnage central de notre triade et l’épisode le plus développé. Tout comme le lépreux, le centurion s’adresse à Jésus en usant du titre de « Seigneur ». Comme pour le lépreux, le centurion souligne l’autorité divine de la Parole de Jésus : « dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri. » Cette phrase en dit beaucoup de ce centurion. Elle exprime sa foi en Jésus et sa charité envers un ‘petit’ et simple serviteur. Il accomplit ainsi LE commandement que Jésus déterminera plus tard en reprenant la Loi de Moïse « aimer Dieu et son prochain comme soi-même » (Mt 22,37-39). C’est bien que ce que soulignera la parole de Jésus : chez personne en Israël, je n’ai trouvé une telle foi.

Jésus lui-même vient aussi illustrer son propos du discours sur la montagne : « aimez vos ennemis » (Mt 5,44). Ce païen est officier de l’armée romaine occupante, mais Jésus lui montre sa volonté de l’aimer, avant même que ce centurion ne lui fasse acte de foi : Je vais aller moi-même le guérir. La gratuité de ce geste montre l’amour désintéressé de Jésus.

Cet épisode souligne surtout le dessein de Dieu de rassembler à la table de l’Alliance – qu’illustrent le repas des patriarches – ceux qui sont mûs par une véritable foi en ce Père des Cieux et son Messie. La descendance et la pureté physique des ‘fils du Royaume’ d’Israël ne sont plus nécessaires pour accéder à ce nouveau Royaume qu’inaugure Jésus.

La belle-mère de Pierre

Mt 8, 14 Comme Jésus entrait chez Pierre, dans sa maison, il vit sa belle-mère couchée avec de la fièvre. 15 Il lui toucha la main, et la fièvre la quitta. Elle se leva, et elle le servait. 16 Le soir venu, on présenta à Jésus beaucoup de possédés. D’une parole, il expulsa les esprits et, tous ceux qui étaient atteints d’un mal, il les guérit, 17 pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe : Il a pris nos souffrances, il a porté nos maladies. (Is 53,4)

Christ guérissant la Belle-mère de Simon Pierre, John Bridges, 1839

Après le lépreux et l’homme païen, nous voilà sur notre troisième parvis : la cour des femmes. Le récit de la guérison de la belle-mère de Pierre est très succinct et ne comporte aucune parole de Jésus. Un geste simple : il lui toucha la main. Cette femme malade bénéficie elle-aussi de la faveur du Royaume. Mais surtout, ici, elle devient l’icône de celles et ceux que Jésus va guérir ou exorciser. Le mal est vaincu. La présence de Jésus accomplit la Loi et les prophètes comme le souligne l’évangéliste en citant un verset tiré du livre du prophète Isaïe.

Ce verset n’est pas choisi au hasard, ni simplement en raison des guérisons qu’il évoque. Cet extrait d’Isaïe provient du chant du serviteur souffrant. Avec la guérison de la belle-mère de Pierre et des nombreux autres, avec tous ces signes de Salut, Matthieu y associe la passion à venir. En effet, le passage d’Isaïe d’où est tiré ce verset raconte la fin tragique de ce serviteur de Dieu, humilié, méprisé et détruit, mais qui sera relevé et avec lui son peuple :

Is 53, 3 Méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, il était pareil à celui devant qui on se voile la face ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien. 4 En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu’il était frappé, meurtri par Dieu, humilié. 5 Or, c’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris.

Matthieu nous oriente déjà vers le lieu plénier de la révélation : la crucifixion, exprimant, chez Matthieu, l’avènement du jugement eschatologique et du salut de Dieu.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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