Fils de l’homme et nomade (Mt 8,18-22)

Mt 8, 18-22

Les trois guérisons précédentes permettaient à l’action de Jésus de se déployer dans cet accomplissement de la Loi et des prophètes annoncé lors du discours sur la montagne. En relevant un lépreux, un sympathisant romain et une femme, Jésus a levé les barrières qui leur étaient réservées au Temple, là-bas à Jérusalem. Cette fois, c’est une frontière que Jésus s’apprête à franchir, une mer qui sépare la juive Galilée de la païenne Décapole, cette autre rive du pays des Gadaréniens (8,28). Mais avant d’embarquer (8,23) Jésus est « retardé » par deux hommes qui l’interpellent.

Fils de l’homme, nomade

Mt 8 18 Jésus, voyant une foule autour de lui, donna l’ordre de partir vers l’autre rive. 19 Un scribe s’approcha et lui dit : « Maître, je te suivrai partout où tu iras. » 20 Mais Jésus lui déclara : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. » 21 Un autre de ses disciples lui dit : « Seigneur, permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père. » 22 Jésus lui dit : « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts. »

Quand Jésus nous surprend

Le passage est concis mais révèle trois attitudes étranges de la part de Jésus. Voyant la foule Jésus donne l’ordre de partir. Il temporise l’ardeur d’un scribe qui veut devenir disciple et invite un disciple endeuillé à rester à ses côtés. Il n’y a rien de logique dans cette attitude. Son interjection « suis-moi ! » conviendrait mieux au scribe qui demande à le suivre. De même, en voyant la foule, nous nous attendions à ce que Jésus prenne la parole comme il le fit sur la montagne. Or rien de tout cela. Jésus est l’homme qui ne cesse de nous surprendre et dans ses paroles et dans son action. Il se déplace, mais il nous oblige aussi à bien des déplacements.

Il donna l’ordre de partir

Pourquoi ne pas rester là ? A Capharnaüm tous ont pu bénéficier de ses bienfaits. Guérisons et exorcismes, signes de cet accomplissement des Écritures cher à Matthieu. Voyant une foule autour de lui, il donna l’ordre de partir vers l’autre rive. La phrase est des plus étonnantes. Comme si Jésus se voyait cerner et prenait la fuite. Ce raccourci ne correspond pas au contexte. Car son départ n’est pas la conséquence d’un échec mais d’une réussite. Jésus, à Capharnaüm, vient de rassembler les foules autour de lui. Sa mission doit donc se poursuivre vers d’autres villages, et surtout pour d’autres frontières. Il ne fera pas son trou à Capharnaüm. Il n’en fera pas un nid douillet, plaisant et confortable. Ni lui, ni ses disciples. L’ordre leur est également destiné.

Deux figures opposées

Le voilà maintenant interpellé successivement par deux hommes, juste avant d’embarquer. Ces deux figures sont radicalement différentes. L’un est scribe, un lettré et fin connaisseur de la Loi et des Écritures. L’autre n’est « que » disciple. Le premier veut le suivre et Jésus tempère son ardeur. Le second veut partir et Jésus le retient.

Le scribe déstabilisé

Que le scribe veuille le suivre est fort compréhensible à ce point du récit. Le discours sur la montagne, les guérisons en Galilée ont souligné combien Jésus accomplit les Écritures. Dès lors suivre les Écritures, c’est aussi suivre Jésus. Cependant le confort ne sera pas le même. Un scribe pour devenir disciple doit abonner ce lieu stable où il s’assoit habituellement pour scruter les Écritures. Suivre Jésus c’est prendre le risque d’être déstabiliser y compris dans sa lecture de la Loi et des Prophètes.

Le disciple conforté

L'appel de Matthieu (Lévi), enluminures d'Egbert, 980

Le second homme est déjà disciple. Mais il souhaite ne pas s’embarquer vers l’autre rive. Le devoir de fils l’appelle pour accomplir le deuil prévu pour un père. Il se doit d’y être. C’est non seulement une question d’affection mais surtout une question d’usage, de coutumes. La réaction de Jésus à cet égard est très déroutante. Loin d’encourager ce dernier, il lui demande de poursuivre le chemin et de laisser les morts enterrer les morts. Le disciple est invité à marcher vers la vie et le salut de Dieu, dont les guérisons faisaient signe. Il ne s’agit pas d’un ordre ou d’un impératif mais d’un appel « suis-moi ! », un appel à toujours le suivre y compris dans le deuil et les larmes, à marcher de l’avant, à ses côtés.

Ainsi, l’un doit abandonner une lecture confortable de la Loi, l’autre les usages de ses pères. Car un ailleurs les attend, une autre rive. Car une nouveauté est à l’œuvre : la venue du Fils de l’Homme.

Le Fils de l’Homme

Anonyme, La vocation de saint Pierre et saint André, XVIeme

C’est la première fois qu’apparaît cette expression dans l’évangile de Matthieu. Elle fait référence à cette figure esquissée dans le livre de Daniel (Dn 7) et dans le livre apocryphe d’Hénoch. Le Fils de l’Homme représente l’envoyé divin lors des derniers jours, ceux du rétablissement de la Justice Divine et sa présence. C’est donc ici, entre un scribe désireux et un disciple endeuillé que Matthieu insère cette expression. Ce n’est plus seulement Jésus le Galiléen qu’il faut suivre, mais bien plus : le dessein de Dieu et son Messie eschatologique. Ce n’est pas seulement un homme du discours ou l’homme des miracles, mais Celui qui vient accomplir toute justice, et apporter la consolation à son peuple.

Si Jésus ordonne de passer sur l’autre rive, il n’imposera rien au scribe ou à son disciple, les laissant à leur libre discernement. Mais en ordonnant de passer sur l’autre rive, il leur demande aussi de laisser, à leur tour, non seulement leur confort, mais aussi beaucoup de leurs usages et de leur conception galiléenne. L’aventure nomade nécessitera bien des conversions y compris dans quelques tempêtes.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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