Foi et tempête apaisées (Mt 8,23-27)

Mt 8,23-27

Après l’intervention des deux disciples, nous allons maintenant pouvoir embarquer pour l’autre rive, tel que Jésus l’avait ordonné à ses disciples. Mais si la destination était désignée, ainsi que le moyen de transport, le voyage va subir une forte tempête. Ce récit de la tempête apaisée est commun aux trois évangiles synoptiques, mais les particularités de chacun, éclairent ce récit d’une manière propre.

Mt 8 23 Comme Jésus montait dans la barque, ses disciples le suivirent. 24 Et voici que la mer devint tellement agitée que la barque était recouverte par les vagues. Mais lui dormait. 25 Les disciples s’approchèrent et le réveillèrent en disant : « Seigneur, sauve-nous ! Nous sommes perdus. » 26 Mais il leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs, hommes de peu de foi ? » Alors, Jésus, debout, menaça les vents et la mer, et il se fit un grand calme. 27 Les gens furent saisis d’étonnement et disaient : « Quel est donc celui-ci, pour que même les vents et la mer lui obéissent ? »

Sont-ils dans la même barque ?

Les ‘ils’ dont je parle sont les évangélistes. Les différences dans la narration sont nombreuses, notamment entre le récit de Matthieu et de Marc. Luc étant plus proche de ce dernier. Matthieu a choisi d’être plus concis. Il ne rapporte pas les détails de Marc : le voyage de nuit, le fait que Jésus soit emmené, les autres barques, la mention de la poupe où dort Jésus et les coussins où il est étendu, sa parole sur la mer … Contrairement à Marc, Matthieu fait précéder l’apaisement de la tempête par l’invective aux disciples, ‘hommes de peu foi’ précise-t-il.

Sont-ce des détails ? Si la crainte saisit les disciples chez Marc, ce sont les gens (les hommes’ littéralement) qui chez Matthieu sont émerveillés ou étonnés. Leur question n’est plus, comme chez Marc, ‘Qui est cet homme ?’ mais ‘Quel est celui-ci ?’ qu’ont peut aussi traduire : quel sorte d’homme est-il ? Regardons si ces différences sont éclairantes pour comprendre le récit de Matthieu.

Le récit de Marc 4,35-41

Mc 4, 35 Ce jour-là, le soir venu, il dit à ses disciples : « Passons sur l’autre rive. » 36 Quittant la foule, ils emmenèrent Jésus, comme il était, dans la barque, et d’autres barques l’accompagnaient. 37 Survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait. 38 Lui dormait sur le coussin à l’arrière. Les disciples le réveillent et lui disent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » 39 Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme. 40 Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » 41 Saisis d’une grande crainte, ils se disaient entre eux : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

En gras : omis par Matthieu ; italique: différents de Mt/

L’embarquement.

Jésus apaise la tempête; miniature de l'Evangéliaire d'Echternach, Nuremberg, XI° s.

Chez Matthieu les disciples suivent Jésus qui s’embarque. Il est d’emblée celui qui guide, qui donne la direction et l’ordre d’embarquement. Il est ainsi le vrai ‘capitaine’ de son équipage. Ce dernier est constitué de disciples qui suivent Jésus. L’insistance du texte porte sur la présence et la qualité des disciples. Le contexte précédent mentionnait deux remarques de Jésus sur les conditions de la vie du disciple, constituant un cadre herméneutique intéressant. L’invitation à suivre ce  fils de l’Homme qui n’a pas où reposer sa tête (Mt 8,20) nous faisait déjà devenir l’inconfort et les risques auxquels tout disciple devait se confronter. Le voyage ne sera effectivement pas de tout repos.

La tempête

Je ne saurai dire si la tempête décrite chez Matthieu est plus forte que celle de Marc. Cela se pourrait. Les vagues submergent la barque, comme si la tempête engloutissait déjà l’équipage et son capitaine, qui – s’il n’a pas où reposer sa tête – dort. Contrairement à Marc, les disciples ne le lui reprochent pas. Ils réveillent celui qu’ils désignent comme leur sauveur. « Seigneur, sauve-nous, nous périssons ». Cette parole est digne d’un acte de foi. Face à la mort, ils en appellent à la seule personne qui peut les sauveur : leur Seigneur. Leur parole est digne d’une confession de foi, mais Jésus semble nous dire le contraire.

Hommes de peu de foi ?

Rembrandt, -Le Christ dans la tempête sur la mer de Galilée, 1633

Jésus n’agit pas d’emblée comme chez Marc. Il prend ici le temps de leur répondre, malgré l’imminence de la mort. C’est à ses disciples que s’adressent ces premières paroles dans ce moment. La Parole est première, et premièrement destinée aux disciples. Jésus leur reproche deux manques, qui n’en font peut-être qu’un. Pourquoi êtes-vous si craintifs, hommes de peu de foi ? Le terme de crainte ici, (en grec deilos δειλός), renvoie plus à un manque de courage qu’à un sentiment de terreur. Un élément qui est à mettre en lien avec ce ‘peu de foi’ qu’il leur reproche. Cela peut surprendre. N’ont-ils pas justement fait appel à leur Seigneur pour leur salut ? Ne devaient-ils alors compter que sur leur propres forces ? Cela serait contraire aux leçons de l’Évangile. Alors que veut nous expliciter Matthieu à travers cette remarque de Jésus ?

Et il se fit un grand calme

Face à cette mort imminente, cette tempête qui submerge la barque, les disciples manqueraient-ils donc de courage, de foi en leur sauveur ? La remarque de Jésus s’exprime sous forme interrogative. Pourquoi ? C’est une question qui n’attend pas de réponse de la part des disciples. La réponse vient de Jésus lui-même qui menace les vents et la mer. Sa parole s’exprime comme celui qui manifeste son autorité sur la création. Mais bien plus c’est la puissance de la mort qui est ici vaincue. Ils n’auraient pas dû craindre, manquer de courage et de foi. Ils n’auraient pas dû car il était déjà là. Jésus debout annonce déjà le ressuscité, l’éveillé du tombeau vide. Le récit de la tempête apaisée prend dès lors les aspects d’un encouragement aux communautés chrétiennes de Matthieu. Elles n’ont pas à perdre foi dans les adversités, ni même face à la mort. La question de Jésus à ses disciples vise à apaiser et consolider la foi chancelante des disciples et de tous ceux et celles qui sont embarqués.

Des gens saisis d’étonnement

Giorgio de Chirico 1914, Jésus Christ et la tempête

Tous ? Effectivement, le récit suppose uniquement la présence des disciples dans la barque. Le texte était insistant à ce propos. Pourtant, la finale de ce passage décrit l’étonnement ‘des gens’, littéralement ‘des hommes’. Matthieu élargirait-il ainsi la figure des disciples de la première heure, à l’ensemble des disciples de tout temps, embarqués désormais à sa suite ? Ou bien annonce-t-il déjà la destination universelle de son salut. Ce ne sont pas seulement les seuls disciples qui auraient alors besoin d’un salut. C’est ce qu’ils réclamaient dans la barque : Seigneur, sauve-nous nous périssons ? C’est juste, ils périssaient. C’est vrai, il les sauvera. Mais c’est trop peu. Trop peu de foi. Car son salut est destiné à plus loin, à cette autre rive sur laquelle nous allons débarquer.

Jésus a calmé les eaux de la tempête. Les gens sont, non pas craintifs, mais étonnés, voire émerveillés. Ce terme est souvent chez Matthieu associé à la figure filiale et divine de Jésus, qui par ses gestes, manifeste l’avènement du Royaume et du Fils de l’Homme. Quel est-il donc pour avoir en ses mains et en ses paroles, l’autorité divine jusque sur les eaux de la mort ? Quel est donc cet homme qui nous conduit à le découvrir et le reconnaître jusqu’en d’autres rives. Quel Seigneur et sauveur est-il ?

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).