Le baptême de Jésus (Mt 3,13-17)

Baptême du Seigneur (année A)
Mt 3,13-17

L’année liturgique propose une lecture de l’évangile selon saint Matthieu. Je présenterai bientôt cet évangile de manière plus générale : son auteur, ses destinataires et ses caractéristiques. Mais déjà, avec le récit du baptême de Jésus au Jourdain, nous pouvons souligner quelques éléments propres à Matthieu au regard des autres évangiles.

Le baptême au Jourdain

Mt 3, 13 Alors paraît Jésus. Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui. 14 Jean voulait l’en empêcher et disait : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » 15 Mais Jésus lui répondit : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » Alors Jean le laisse faire. 16 Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. 17 Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie. »

Un dialogue unique

Hortus Deliciarum, 1170

Matthieu est le seul évangéliste à introduire dans la scène du baptême au Jourdain, un dialogue entre Jean et Jésus. Cette particularité met en avant deux attitudes liées l’une à l’autre. La première montre la réticence de Jean à accorder son baptême à Jésus. Et on le comprend bien. Jésus a été décrit par l’évangéliste comme le Fils de Dieu, héritier du trône de David et revêtu de l’autorité de Moïse. C’est ce que les récits de l’annonciation et de l’enfance ont mis en avant (Mt 1-2). Jean de son côté est celui qui propose cette plongée dans le Jourdain pour une purification des pécheurs en vue de la venue proche du Jugement et du Royaume (Mt 3,1-12). Dès lors, pourquoi Jésus vient-il ici auprès de Jean pour recevoir ce baptême dont il n’a, par son statut, nul besoin ?

La réticence de Jean

Michel Ange, Le Jugement Dernier, Chapelle sixtine, 1541

Dans un article précédent nous avons entendu la manière dont Jean se représentait ce Christ attendu, une pelle à vanner à la main, venant pour la terrible moisson eschatologique. Attention, semblait affirmer Jean, la colère de Dieu va s’abattre sur le monde : convertissez-vous ! Or voici que Jésus vient se mêler aux pécheurs, se faire comme l’un d’eux. L’image entre en contradiction avec ce juge messianique des temps derniers. Jean voulait l’en empêcher et disait : C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ?

Celui qui vient à nous.

Jean reconnaît toute l’autorité messianique de Jésus. Il n’y a donc aucune méprise sur l’identité de Jésus. C’est bien le Messie qui vient au milieu des pécheurs et recevoir leur baptême de conversion. Ce faisant, Jésus révèle le vrai sens du jugement divin. Non pas une condamnation ex-abrupto, mais une rencontre. C’est toi qui viens à moi déclare le baptiste. Le baptême de Jésus au Jourdain va ainsi constituer en une double rencontre : celle avec les pécheurs repentis et celle avec Dieu que l’Esprit et la voix désigne comme le vrai messie et le véritable Fils : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie.

Juste une rencontre

La venue de Jésus au Jourdain permet ainsi la réconciliation entre les croyants pécheurs et le Seigneur. Le jugement est ainsi confié à ce Fils plein d’amour, et la justice n’est pas dans ce feu inextinguible et terrifiant, mais dans la Joie de Dieu. C’est ainsi que Jésus vient accomplir avec Jean accomplir toute Justice.

L’appel à la conversion devient désormais un appel à la rencontre avec Jésus. En venant auprès de Jean et au milieu des pécheurs, Jésus se substitue au Jourdain. Il est le lieu de rencontre avec le Père pour le don de l’Esprit Saint, et le salut du repenti. Les récits de guérisons, les repas avec les pécheurs, montreront, entre autres, cette volonté première et divine de réconciliation et de salut.

Qui fait quoi ?

Je parlais de deux attitudes, la première étant la réticence de Jean. La seconde attitude est celle de Jésus qui appelle au laisser-faire, ou au lâcher-prise pour prendre un langage plus commun. Bref, un appel à la grâce. Laisse faire répond Jésus face à la réserve du baptiste, et Alors Jean le laisse faire. Cela peut paraître paradoxal, dans le sens où celui qui « fait » devrait être le baptiseur et non le baptisé. La parole de Jésus a renversé les rôles : l’actif baptisé surpasse le passif baptiseur. Le récit de Matthieu souligne donc combien Jésus est l’acteur unique du baptême au Jourdain, tandis que le baptiste le laisse faire, voire se laisse faire. Il n’y a là rien de logique, à vue humaine.

Le nécessaire laisser-faire.

Lovis Corint, Deposition de la croix, 1895

La parole de Jésus invite à le laisser agir dans cet abaissement apparemment passif. Cette plongée au milieu des pécheurs, cette immersion dans l’eau – symbole biblique de la mort, annoncent déjà la salvifique croix que Matthieu esquisse à nos yeux. Celui qui sera condamné comme le pire des pécheurs, cloué immobile sur cette croix, révélera ainsi la véritable justice de Dieu et inaugurera son règne. Sa passivité apparente nous oblige à nous laisser faire, à recevoir de lui, dans ce dépouillement total, ce qui seul demeure : l’amour de ce Fils bien-aimé jusqu’au bout.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).