Tenté au désert (Mt 4,1-11)

1er dimanche de carême (A)
Mt 4,1-11

Comme Marc et Luc, Matthieu situe un séjour de Jésus au désert, juste après le baptême dans le Jourdain. Marc (1,12-13) l’évoque en deux courts versets souhaitant souligner davantage l’avènement d’un Eden retrouvé avec la venue du Christ. Luc et Matthieu s’inspire d’une même tradition, où le récit des tentations est développé dans un dialogue entre Jésus et le Tentateur. Mais qu’entendre par « tentation » ?

(le passage de l’évangile est en fin d’article)

Pour être tenté

Mt 4, 1Alors Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable.

Ary Scheffer, les tentations au désert,1854

Ce premier verset a bien de quoi nous interroger. C’est l’initiative divine qui envoie sciemment Jésus vers des tentations diaboliques. Mais pourquoi ? Quel est ce Dieu qui envoie son propre fils afin de subir les affres du mal. Pour Matthieu, ce récit est l’occasion de présenter la divine mission du Christ. Ce désert-là est une mise en abyme de notre monde. Le récit des tentations au désert présente donc la lucidité de Dieu qui envoie son Fils sachant qu’il sera confronté au mal. Il n’y pas de naïveté en Dieu, pas plus en Christ. La marche de Dieu dans ce désert du monde, ne sera pas la promenade merveilleuse d’un divin faiseur de miracles.

Comme au jour de tentation

Désert et tentations. Ces deux mots évoquent l’exode des fils d’Israël vers la terre promise. Un long périple de 40 ans aux multiples épreuves : la faim, la soif, mais aussi la remise en cause incessante de leur guide Moïse et son Dieu qui les a fait sortir d’Égypte. Certes, le désert des Hébreux est aussi celui de la rencontre et de la manifestation de Dieu, du don de la Loi et de l’Alliance.

Mais, il est aussi celui de la confrontation entre la volonté de Dieu et le désir de son peuple. Celui des luttes de pouvoir, du mensonge et de l’idolâtrie… Un monde bien ‘humain’, en tout cas de cette humanité marquée a par le péché, qui ne cesse de tenter, de manipuler ou de contester celui qui se présente comme son Dieu. Le psaume nous le rappelle : « Ne fermez pas votre cœur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. » (Ps 94,8-9)

Jésus et le tentateur

En rappelant cet Exode des fils d’Israël – qu’évoquent aussi les quarante jours de jeûne – Matthieu, qui sait l’importance de l’Écriture, nous présente maintenant l’entrée en scène de Fils missionné par Dieu,  dans le désert du monde. La lutte n’aura pas lieu entre Jésus et le peuple, ni avec l’humanité… mais avec ce qui le ronge : le Mal que Matthieu désigne sous les termes de Tentateur, de diable (c.a.d. le diviseur) ou de Satan (l’ennemi). Ce qui est visé ici, n’est pas l’intégrité morale de Jésus, mais le projet de Dieu lui-même, c’est-à-dire l’avènement de son Règne que vient accomplir son propre fils. Faire en sorte de briser l’unité entre le Fils et Dieu, de mettre en échec le projet divin tel est l’objectif du Tentateur.

Jésus et le refus du pouvoir.

Félix Joseph Barrias, la tentation du Christ par le diable, 1860

Ne soyons pas naïfs. Les trois questions du Tentateur, sont – ou auraient pu être – les nôtres. Elles furent plus probablement celles des contemporains de Matthieu. Satan laisse apparaître une faille. Si Jésus est bien le Fils de Dieu, pourquoi n’a-t-il pas usé de son pouvoir divin pour faire cesser illico toute pauvreté ? Pourquoi n’a-t-il pas montré ses pouvoirs aux autorités du Temple ou aux peuples du monde ? S’il ne l’a pas fait… c’est peut-être que finalement qu’il n’est pas celui qu’il prétend être. D’ailleurs n’est-il pas mort sur la croix ?

A ces trois tentations, Jésus oppose la Parole de Dieu, c’est-à-dire le dessein du Père. Il montre ainsi que la « manifestation » du Fils de Dieu ne s’appuie pas sur le merveilleux, les anges, ou tout autre pouvoir. Au contraire…

Le Mal et la Parole de Dieu

Dans ces trois tentations, qui ont toutes trait à l’abus de pouvoir, Satan fait appel à la Parole de Dieu. Le Mal n’est pas en dehors d’une sphère qualifiée de ‘religieuse’. Au contraire, il use – comme un bon connaisseur – de la Parole de Dieu, la manipule pour susciter la confusion et la méprise, et ramener le Fils de Dieu à son néfaste dessein. Le serpent du Jardin d’Eden use du même stratagème : faire appel à la Parole de Dieu, et à la foi, pour la détourner de son but… sous couvert d’un prétendu pouvoir.

La liberté contre le pouvoir

Philippe Auguste Immenraet, la tentation du Christ, 1663

Les trois tentations pourraient rejoindre trois lieux de pouvoir : économique (pain), religieux (temple), et politique (royaume). Mais il s’agit surtout pour Matthieu d’insister triplement sur le refus du Christ, qui en sort comme le Grand Vainqueur. Car le plan de Dieu n’est pas de prendre le pouvoir quel qu’il fut – même religieux. En refusant le dessein du Tentateur, Jésus ouvre les portes de la liberté et de la grâce à l’humanité. Il ne vient pas s’imposer, mais déposer sa vie pour tous. Par trois fois, Satan lui présente son titre de Fils de Dieu tel un accessit immédiat. Par trois fois, Jésus le renvoie à l’essentiel : Dieu, son père. Jésus n’use pas de la parole de Dieu pour asseoir une « idéologie ». Les Écritures sont pour lui l’occasion de dire sa fidélité au Père et sa libre soumission à sa volonté, jusqu’à la croix .

Le salut du Christ

Carl Bloch, Le reniement de Pierre, XIX°s.

Ce refus du projet de Dieu que suggère insidieusement le Tentateur, nous le retrouverons à l’évocation de la Passion. Elle concerne même l’un de ses disciples et non des moindres. Ainsi lorsque Jésus annonce pour la première le drame de la croix, Pierre – qui venait de le confesser comme Christ et Fils du Dieu vivant – le rabroue. Jésus reprend à son encontre la même interjection : Mt 16 23 Mais Jésus, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Alors que Jésus demeure fidèle au Père par trois fois dans le récit des Tentations, par trois fois son disciple le reniera.

Qu’est-ce à dire ? Sinon que le disciple, même le premier, ne peut tenir dans la foi sans renoncer aussi à toute prétention seigneuriale et mondaine. Le salut, le héros, le messie … est sur la croix dans un abandon total au Père et pour le salut de tous.

Le texte

Mt 4, 1 Alors Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. 2 Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.3 Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » 4 Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »

5 Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple 6 et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » 7 Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »

8 Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. 9 Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » 10 Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. »

11 Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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