Tentations au désert (Lc 4,1-13)

1er dim. de Carême (C)

Le récit des tentations chez Luc suit, de façon assez proche, le récit qu’en fait Matthieu (Mt 4,1-11). Précédant le ministère de Jésus en Galilée, l’épisode permet à l’évangéliste de souligner l’identité messianique particulière de Jésus. Encadré par la mention de l’Esprit (4,1.2 et 4,14), ce passage est construit autour de trois interventions du diable : trois tentations pour asseoir le pouvoir du Messie sur la création, sur les royaumes et, même, vis-à-vis de Dieu.

Duccio, Les tentations au désert, 1310

Pendant quarante jours, il fut tenté (4,1-2)

4,1 Jésus, rempli d’Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert 2 où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim.

Luc et Matthieu

Se distinguant de Marc (Mc 1,12-13) et Matthieu (Mt 4,1-11), Luc place Jésus au désert où il subit les tentations, non pas seulement à la fin de son séjour, mais durant ces quarante jours. Le désert est ainsi présenté tel un chemin d’épreuves et de jeûne. Luc, vis-à-vis de Matthieu, inverse les deuxième et troisième tentations. L’évangéliste suit donc une logique propre, tout en s’inspirant des traditions communes avec Matthieu.

Quarante jours

Le séjour de Jésus au désert précède toujours, dans les évangiles synoptiques, son ministère en Galilée. Le texte insiste sur la présence de l’Esprit, qui annonce ce temps eschatologique (cf. 3,15-18) et assoie l’autorité messianique de Jésus, Fils de Dieu. Ainsi, les épreuves au désert présentent ce combat, définitif et ultime, entre le diable, celui qui s’oppose au dessein de Dieu, et le Fils de Dieu qui, par l’Esprit, demeure en communion avec le Père. Les quarante jours font mémoire des quarante années que les hébreux, au temps Moïse, passèrent à errer dans le désert : Dieu s’y révélait et offrait son Alliance, mais ce séjour fut aussi ponctué de doutes et de récriminations envers le Seigneur.

La Parole et le diable

Dans l’évangile de Luc, le terme diable (διάβολος, diabolos) n’apparaît qu’en cet endroit et un peu plus loin lors de la parabole du semeur (8,12) où le diable enlève la parole du cœur de ceux qui écoutent. Le terme diabolos signifie, étymologiquement, celui qui divise, ou qui calomnie. Or, la parole sera bien un enjeu très présent dans ce récit qui rejoint également le genre parabolique : la Parole de Dieu est présentée comme le point d’appui de la mission de Jésus. L’ensemble des arguments du diable insiste sur ce pouvoir que devrait user Jésus pour accéder, aisément, à ses fins. Les trois tentations qui se succèdent permettent d’esquisser la figure messianique de Jésus, en contraste avec ce messie plus fort, attendu au bord du Jourdain (3,7-22).

Si tu es le Fils de Dieu

Par deux fois, le diable désigne, à raison, Jésus comme le Fils de Dieu (4,3.9) ou, du moins, associe cette identité à son pouvoir : « Si tu es le Fils de Dieu… ». Ce titre renvoie à l’annonciation faite à Marie : celui qui va naître sera saint, il sera appelé Fils de Dieu (1,35). Il ne s’agit pas seulement de souligner une paternité divine. L’expression veut associer pleinement la mission du Christ au dessein de Dieu, dans une réelle unité et communion que vient contester le diviseur (διάβολος, diabolos). Les tentations reprennent l’idée traditionnelle d’une figure messianique royale, d’un juge eschatologique, qui par son lien intime et particulier avec Dieu, Fils, tient à sa main un pouvoir divin. Or dans notre passage, Luc révise cette idée d’un Fils de Dieu exprimant un pouvoir absolu.

Car la mission de Jésus ne sera pas de cet ordre-là. Et cette idée d’un Messie « faible », finissant crucifié pouvait susciter bien des doutes. Si Jésus est le Christ et Fils de Dieu pourquoi n’a-t-il pas exprimé son pouvoir sur le monde, rétablissant la Justice, de manière plus explicite ? S’il était le Fils de Dieu n’aurait-il pas échappé à la condamnation des hommes et à la crucifixion ? Les question du diable rejoignent ainsi les doutes et les contestations qui pouvaient avoir cours au temps de l’évangéliste, autant dans les milieux juifs que païens.

Philippe Auguste Immenraet, la tentation du Christ, 1663

La tentation de l’abus de pouvoir

Ce passage prépare et anticipe la Passion où Jésus doit se soumettre aux interrogatoires, d’un style similaire, voulant obliger Jésus à se manifester par des miracles et prodiges. Hérode espérait lui voir faire un miracle (23,8), ce qui n’est pas sans évoquer cette première tentation de changer une pierre en pain. Les soldats au pied de la croix l’interpelleront : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » (23,37). Tandis qu’auparavant, le sanhédrin avait la même exigence : Ils lui avaient voilé le visage, et ils l’interrogeaient : « Fais le prophète ! Qui est-ce qui t’a frappé ? » (22,64) et : « si tu es le Christ, dis-le nous » (22,67).

À ceux-là, comme au diable, Jésus répond par la négative. Le Royaume de Dieu ne s’imposera pas par la force, mais vient susciter la liberté d’adhésion des enfants de Dieu, en manifestant, notamment, le pardon divin. Luc prépare ses lecteurs au bouleversement de la Croix qui révèle la puissance de Dieu dans l’abaissement du Messie. Le juge eschatologique, Fils et Messie de Dieu, accomplit sa mission jusqu’en la Passion : une figure messianique bien surprenante qui interrogera encore les disciples d’Emmaüs (Lc 24).

Barthélemy Parrocel, Jésus au désert, XVIIe

Ordonne à cette pierre (4,3-4)

4, 3 Le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » 4 Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain. »

Devenir du pain

La première tentation rejoint celle des fils d’Israël, errant dans le désert, et réclamant maintes fois l’eau et la nourriture (Ex 15,22 ; 16,1 ; 17,1 ; Nb 11,1 ; 20,1 ; etc.) Si Dieu a pu répondre à leur faim en faisant sortir l’eau du rocher, en donnant la manne et en offrant des cailles, alors le Fils de Dieu peut bien, par son pouvoir, transformer une pierre en pain et apaiser sa faim (4,2). Ici, le Fils de Dieu est sommé de transformer une pierre en pain, c’est-à-dire, de montrer son pouvoir sur la création (pierre) afin d’assouvir sa faim (pain).

L’expérience du livre de l’Exode et des Nombres, montre bien que ces demandes de miracles en suscitent toujours d’autres, et ne servent nullement la foi des fils d’Israël, exigeant de Dieu qu’Il réponde à leurs désirs. Ne fermez pas votre cœur [dit le Seigneur] comme au désert, comme au jour de tentation et de défi, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. (Ps 94,8-9).

L’homme ne vit pas de pain

La réponse de Jésus va en ce sens. Il reprend ainsi l’Écriture puisée dans le livre du Deutéronome : Dt 8,3 Le Seigneur t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne – cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur.

Contrairement à Matthieu, Luc ne reprend la fin du verset et se limite à cette formule aussi lapidaire qu’une pierre : que l’homme ne vit pas seulement de pain. La finale laissée en suspens exige que le lecteur poursuive ce verset de mémoire ou bien découvre, au fil de l’évangile, une autre réponse.

Si l’homme ne vit pas seulement de pain, alors de quoi et de qui peut-il obtenir la vie ? Le verbe vivre (zao, ζάω) se retrouve à peu d’endroits dans cet évangile. Il répond à la question du légiste demandant à hériter de la vie éternelle, par l’amour de Dieu et du prochain : Fais-cela et tu vivras, répond Jésus (10,28). De même, lors de la parabole des deux fils, la miséricorde du Père lui permet de proclamer : mon fils que voilà était mort, et il est revenu vivant (15,24).

Ainsi la vie offerte trouvera sa réponse sans l’amour du prochain, la miséricorde du Père et surtout dans l’action même du Vivant Ressuscité (24,5.23). L’évocation du pain n’est d’ailleurs pas fortuite et pourrait renvoyer le lecteur au mystère pascal célébré lors de la Cène (22,19).

Ilya Repin, Tentations du Christ, XXe

Je te donnerai tout ce pouvoir (4,5-8)

4, 5 Alors le diable l’emmena plus haut et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre. 6 Il lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux. 7 Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. » 8 Jésus lui répondit : « Il est écrit : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte. »

C’est devant le Seigneur ton Dieu

Cette seconde tentation concerne le pouvoir politique. Si le Christ ne veut pas user du pouvoir messianique, il peut compter sur le pouvoir du mal : celui de la conquête et de la domination du monde. L’offre est éclairante : le pouvoir et la gloire des royaumes, appartenant du diable, s’opposent au dessein de Dieu et de son Messie. Après l’instrumentalisation du pouvoir sur la création, c’est la tentation de la domination sur le monde. Cependant, la venue du Règne de Dieu ne rime pas avec un gouvernement sur les autres royaumes. Luc dénonce cette tentation du pouvoir et la recherche de la gloire des hommes. L’Évangile se vivra dans l’humilité et jusque dans l’humiliation. Ainsi Jésus le rappellera lui-même à la veille de sa passion : 22, 25 Mais il leur dit : « Les rois des nations les commandent en maîtres, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs.26 Pour vous, rien de tel ! Au contraire, que le plus grand d’entre vous devienne comme le plus jeune, et le chef, comme celui qui sert.

À lui seul tu rendras un culte

La réponse de Jésus s’appuie une fois encore sur l’Écriture. Citant Dt 6,13 Tu craindras le Seigneur ton Dieu, tu le serviras, Jésus rappelle ici l’humilité du croyant qui est invité à servir le Seigneur et non à se prendre pour un dieu. Ce même passage évoque également ce dessein libérateur de Dieu : Dt 6,12 garde-toi d’oublier le Seigneur, lui qui t’a fait sortir d’Égypte, de la maison d’esclavage. Servir Dieu ne se résume pas au seul culte liturgique : l’expression implique tout l’être et toute la vie du croyant, dans ses relations familiales et sociales, au service de ce dessein divin. Ainsi, la mission du Christ est éclairée par cette Pâque libératrice de Dieu.

Briton Riviere, Tentation au désert, 1898

Jette-toi en bas (4,9-12)

4, 9 Puis le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ; 10 car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges, l’ordre de te garder ; 11 et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » 12 Jésus lui fit cette réponse : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »

Au sommet du Temple

Troisième tentation, troisième lieu. Nous pouvons déjà noter le crescendo qui nous fait passer du sol (la pierre), à un endroit plus haut pour enfin atteindre le sommet du Temple. Ce mouvement amplifie le pouvoir proposé au Christ : sur la création, sur les royaumes de la terre, et maintenant sur le Temple, au plus près de Dieu. Ce sommet du Temple constitue aussi un pouvoir sur le Temple, c’est-à-dire sur la classe sacerdotale qui conduira le Christ auprès de Pilate pour le crucifier.

Il donne mission à ses anges

Pour cette ultime tentation, le diable s’appuie, comme Jésus sur la parole de Dieu. Si cela provient de l’Écriture, le Christ ne peut le contester.

Ps 90,10 Le malheur ne pourra te toucher, ni le danger, approcher de ta demeure : 11 il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins. 12 Ils te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte les pierres.

La tentation vise, une fois encore, le refus de la croix : protéger par Dieu, le messie ne peut mourir ainsi. Il a le pouvoir de vaincre ses ennemis depuis le sommet du Temple. La mission du Christ de Dieu ne saurait alors subir un tel échec. Ou pour le dire autrement, la mort sur la croix viendrait-elle contredire l’identité messianique de Jésus ?

Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu

La réponse de Jésus reprend le même passage du livre du Deutéronome : Dt 6, 16  Vous ne mettrez pas le Seigneur votre Dieu à l’épreuve, comme vous l’avez fait à Massa. Mettre Dieu à l’épreuve représente l’instrumentalisation de la volonté de Dieu pour arriver à ses propres fins. À l’inverse, Jésus demandera à Gethsémani : 22,42 Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne. Ainsi, Jésus se soumet, en tout, à la volonté de Dieu : sa mission sera, avant tout, au service du dessein du Père.

William Dyce, homme des douleurs, 1860

Le diable s’éloigna de Jésus (4,13)

4, 13 Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé.

Jusqu’au moment fixé

Ces récits de tentations sonnent comme un avertissement : tous et chacun sont invités à convertir leur regard sur l’identité particulière de ce Messie et Fils de Dieu qui refuse de s’imposer par la force.

Le combat contre le mal réapparaîtra avec la passion où l’opposition au dessein prendra un autre nom : Satan (l’adversaire) en s’immisçant aux côtés du disciple Judas pour tenter de faire chuter et périr le messie de Dieu (22,31). Ce moment fixé nous renvoie ainsi à la Passion, que viennent aussi éclairer les récits qui vont suivre.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).