Les parfums de Dieu (2ème dim. Avent)

2ème dimanche de l’Avent (année A)

Durant ces quatre semaines de l’Avent, nous écoutons les textes de la liturgie à travers le prisme des cinq sens. Après le toucher, c’est l’odorat qui est maintenant sollicité.

Ça sent le bois, l’étable, le foin et le souffre

L’ambiance est très ‘nature’ dans les textes de ce dimanche. Y compris, le psaume qui déclare : En ces jours-là, fleurira la justice, Ps 71(72). Isaïe ( Is 11,1-9 ) évoque quant à lui le monde végétal avec le rameau et les racines d’un arbre tout comme il empruntera au monde animal pour exprimer son espérance d’un avenir meilleur. L’évangile n’est pas en reste avec la figure du baptiste vêtu d’un vêtement en poil de chameau, et usant du langage agraire de la moisson contre ces « engeances de vipères ! ». Ce dimanche, la parole de Dieu dévoile des odeurs de bois, de fauve, d’étable ; de foin, de musc et de souffre. Ce langage, certes imagé, a pour but de nous mettre au parfum du dessein de Dieu pour sa création.

Jean le baptiste et l’odeur de feu et de souffre

Mt 3,7-12 « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne de la conversion. N’allez pas dire en vous-mêmes : ‘Nous avons Abraham pour père’ ; car, je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. 

Michel Ange, Le Jugement Dernier, Chapelle sixtine, 1541

L’invective est rude et ça sent le feu du ciel et le souffre de l’enfer. Les arbres stériles sont sciés, jetés au feu ; la moisson envoie au feu éternel ce qui n’est que paille. Ça sent le brûlé ! Le jugement dernier n’est pas loin. Au début de son évangile, Matthieu place ses lecteurs dans cette attente eschatologique. Le Messie de Dieu vient, bientôt, pour rétablir la justice : restaurer le bien et condamner le mal, avec forces et puissances. Le jugement de Dieu sera, pensait-on, juste et surtout définitif. Ça sent la fin ! Le discours se veut provoquant et provocateur.

D’autant plus provocateur que ces paroles s’adressent aux Pharisiens et aux Sadducéens. Deux partis religieux, souvent en opposition. Les premiers mettant en avant l’observance rigoureuse et exigeante de la Loi pour être digne de Dieu. Les autres insistant sur le culte et les sacrifices du Temple comme lieu de réconciliation entre Dieu et son peuple. Bref, les uns comme les autres sont des gens reconnus pour être de saints et pieux croyants. Et pourtant ils ne sont pas en odeur de sainteté aux narines de Jean. Leur présence auprès de celui qui appelle à la conversion, manifeste leur mensonge et la vanité de la Loi et du Temple comme lieux de Salut. Ils sont invités à une réelle et profonde conversion du cœur.

Le prophète des temps derniers

Le provocateur en l’occurrence se nomme Jean, le baptiste. Un homme que l’évangile nous décrit de manière étrange :

Mt 3,1-3 En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste, qui proclame dans le désert de Judée : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » Jean est celui que désignait la parole prononcée par le prophète Isaïe : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Lui, Jean, portait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins ; il avait pour nourriture des sauterelles et du miel sauvage. Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés.

Étrange par son vêtement en poil de chameau et une ceinture de cuir. La description reprend celle du prophète Élie dont le retour était attendu à la fin des temps (Ml 3,23) et que le 2nd livre des Rois décrit ainsi : C’était un homme portant un vêtement de poils et une ceinture de cuir autour des reins. (2R 1,8). Ainsi revêtu, Jean le baptiste, évoque cette proche fin des temps et l’avènement du Règne de Dieu et son messie.

Ça sent le cuir, le vent chaud du désert, la rudesse de la vie, mais aussi la fraîcheur du Jourdain où sont plongés ceux qui se tournent vers le pardon de Dieu. Le désert évoque la longue marche des Fils d’Israël, conduit par Moïse, vers Canaan dont le Jourdain fut le premier lieu de franchissement. Ce prophète Jean se tient donc à la porte emblématique de l’entrée en terre promise, une terre de Salut.

Étrange, Jean l’est aussi par son régime alimentaire : sauterelles et miel sauvage. Certes riches en protéines, ces nourritures évoquent aussi l’ascèse qui exclut tout superflu.  Les aliments ne sont pas moins antinomiques : les sauterelles pourraient évoquer, à travers l’une des plaies d’Égypte, ce jugement eschatologique attendu; et le miel, symbole de la terre promise, ce renouveau espéré.

L’Espérance annoncée

Jean symbolise à lui tout seul l’attente du jugement de Dieu pour rétablir la justice et son Royaume. Les paroles du baptiste sont rudes mais elles espèrent la venue du Christ et Messie, fort, glorieux, vainqueur, une pelle à vanner à la main… Or voici qu’il vient ce Messie en la personne de Jésus.  

Cependant, Jean devra lui aussi se convertir à la douceur et à la miséricorde de Jésus.  Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ?  (Mt 11,3) demandera-t-il à celui qui guérit plus qu’il ne châtie, celui qui transpire plus la miséricorde divine que la vengeance. Ce Jésus qui tient plus du jeune garçon d’Isaïe que d’un Messie-Roi armé.

Isaïe et l’odeur boisée de la justice et de la fidélité

Is 11 1 Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. 2 Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur 3 – qui lui inspirera la crainte du Seigneur. Il ne jugera pas sur l’apparence ; il ne se prononcera pas sur des rumeurs. 4 Il jugera les petits avec justice ; avec droiture, il se prononcera en faveur des humbles du pays. Du bâton de sa parole, il frappera le pays ; du souffle de ses lèvres, il fera mourir le méchant. 5 La justice est la ceinture de ses hanches ; la fidélité est la ceinture de ses reins.

l'arbre de Jessé

Dans le livre d’Isaïe ce chapitre 11 clôt ce qu’on appelle le livret de l’Emmanuel commencé avec le chapitre 7 et je vous renvoie aussi au podcast récent qui le concerne. Au temps d’Isaïe (v. 750-700), le petit royaume de Juda et sa capitale, Jérusalem, doit faire face à la menace des rois d’Israël à Samarie, de Syrie à Damas et plus encore à la menace grandissante de l’empire Assyrien. Dans ce contexte de guerres, de peurs, la royauté issue de David est elle-aussi contestée en raison de l’impiété, de la corruption, de l’injustice des rois. Bref, ça sent le roussi !

Mais le prophète ne veut pas donner dans le catastrophisme stérile et brûler la souche royale de l’arbre mort. Certes, les rois ne sont pas à l’image de leur aïeul David. Certes le pays est au bord de la chute. Mais pour Isaïe la fidélité de Dieu à son peuple demeure la seule issue de salut. Comme la nature sait renaître, le Seigneur fera surgir un roi digne de David et  empli de l’Esprit de Dieu, rétablissant toute justice pour les petits. Aux yeux de ses ennemis, et avec ce surgeon davidique, le pays lui-même deviendra, non plus un objet de convoitise, mais un sujet d’admiration, comme l’exprime la fin de ce passage. En ce nouveau David, la foi chrétienne voit déjà l’annonce de la venue du Christ, l’étendard attendu, et l’avènement du Royaume de Dieu.

Is 11 9 Il n’y aura plus de mal ni de corruption sur toute ma montagne sainte ; car la connaissance du Seigneur remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer.10 Ce jour-là, la racine de Jessé, père de David, sera dressée comme un étendard pour les peuples, les nations la chercheront, et la gloire sera sa demeure.

Le paradis retrouvé ?

Entre ces deux mentions de l’attente d’un nouveau roi-messie à l’image de l’humble et saint David, Isaïe a placé au cœur de ce discours arboricole, une représentation de ce nouveau monde attendu :

Is 11 6 Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. 7 La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. 8 Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main.

Le prophète fait-il preuve d’une grande naïveté ? On pourrait le penser. Car mettre ensemble des animaux que tout oppose, faire jouer un enfant avec un cobra … c’est habituellement s’attendre à un massacre et la mort. Tout cela sent très mauvais a priori. Y a t-il chez Isaïe, une innocence mièvre qui nierait la réalité présente ? Certes non. D’une part à partir de cette image, le prophète fait écho à la création, aux temps harmonieux et originels de l’Éden (Gn 1-2). Alors rien n’était marqué par le péché, la mort, la violence. Ce jardin d’Éden ne renvoie pas à un passé révolu. Il est et il demeure le projet créateur de Dieu, celui d’une véritable amitié et d’une réelle communion. Un parfum de paix.

Bien évidemment, le passage est plus proche de la parabole que du souhait. Ce qui était, dans l’ordre mondain, irréconciliable, incompatible, opposable, devient, grâce à Dieu, possible, conciliable et même amical. Le trait est sans doute exagéré mais c’est à propos. Quoi de plus inconciliable que le fauve et sa proie, le loup et l’agneau ? Quoi de plus dangereux de placer au milieu du monde sauvage, un enfant et un nourrisson ? Si cela est possible, alors combien plus l’entente entre les hommes, oppresseurs et ennemis d’hier. L’image exprime donc l’espérance de Dieu qu’incarne ce nourrisson et ce garçon unissant ceux et celles que tout oppose. La scène d’Isaïe respire la communion que Dieu souhaite au sein de son peuple et de sa création.

Un petit garçon les mènera

L’image de ce nourrisson et de ce petit garçon illustre certes le renouveau d’un temps attendu, mais aussi la nécessaire humilité de ce futur roi, fidèle à Dieu. Le texte d’Isaïe nous fait déjà sentir cette paille d’une mangeoire où le Christ nouveau-né fut déposé. Cette petitesse, cette humilité royale, qui vient réconcilier les hommes, depuis les juifs jusqu’aux nations païennes, saint Paul l’exprime dans ce passage de la lettre aux Romains :

Rm 15 8 Car je vous le déclare : le Christ s’est fait le serviteur des Juifs, en raison de la fidélité de Dieu, pour réaliser les promesses faites à nos pères ; 9 quant aux nations, c’est en raison de sa miséricorde qu’elles rendent gloire à Dieu, comme le dit l’Écriture : C’est pourquoi je proclamerai ta louange parmi les nations, je chanterai ton nom.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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