Banal baptême (Mc 1,4-11)

2ème dimanche de l’Avent (B) Mc 1,1-8
Baptême du Seigneur (B) Mc 1,7-11

Voici, le moment attendu, l’entrée solennelle du héros, introduit par la star du moment : Jean, le baptiste. La vraie première scène de l’évangile de Marc : le baptême de Jésus. Lever de rideau.

Jean et le désert rempli

Mc 1, 4 Alors Jean, celui qui baptisait, parut dans le désert. Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés. 5 Toute la Judée, tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain, en reconnaissant publiquement leurs péchés.

Faisant suite au cri anonyme, la voix de Jean paraît dans ce désert telle une oasis; oasis tant attendue. Sa parole, tous sont venus la boire. La description est telle qu’il semble que le baptiste ait vidé la Judée et Jérusalem de ses habitants ainsi que le Temple. Le lieu habituel de la réconciliation entre Dieu et les hommes s’est déplacé près des eaux vives du Jourdain, comme l’annonçait déjà le prophète Ézéchiel : Je ferai sur vous une aspersion d’eau pure et vous serez purs; je vous purifierai de toutes vos souillures et de toutes vos idoles (Ez 36,25). Et voici que maintenant s’accomplit cette promesse. Déjà, l’avènement de Dieu intervient en faveur de son peuple rassemblé.

Alexandre Cabanel, 1849, Saint Jean Baptiste.

Jean et l’Absent attendu

1, 6 Jean était vêtu de poil de chameau, avec une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. 7 Il proclamait : « Voici venir derrière moi celui qui est plus fort que moi ; je ne suis pas digne de m’abaisser pour défaire la courroie de ses sandales. 8 Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. »

Parmi cette foule, Jean est très reconnaissable. L’ascète porte le vêtement d’Élie (2R 1,8), le prophète dont le retour était attendu à la fin des temps (Mal 3,23). Nous connaissons également son régime alimentaire autant que le sujet de sa prédication.  Aucun autre personnage de l’évangile ne bénéficiera d’un tel luxe de détails. Ce qu’il dit peut surprendre : un autre vient, plus fort, qui baptisera dans l’Esprit. Mais qu’attendre de plus ? Tous ne se reconnaissent-ils pas pécheurs ? Tous n’ont-ils pas été plongés dans cette eau de purification ? Que faut-il de plus ?

Justement, il y a bien un manque, ou plutôt, jusque là, il nous manquait quelqu’un : le Messie du Seigneur, le premier concerné par cette réconciliation. Son action rédemptrice et définitive est attendue. Sans lui, le pécheur resterait comme un chameau sans poil ou comme une sandale sans lanière. Il vient rendre vie, rétablir en chaque cœur l’Esprit même de Dieu, présence du Créateur à ses créatures, comme promis. Je mettrai en vous mon esprit (Ez 36,27). Plus qu’un pardon ou qu’une réconciliation, une re-création est attendue.

Van Scorel, le baptême du Christ

Jésus l’inattendu

1, 9 En ces jours-là, Jésus vint de Nazareth, ville de Galilée, et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain.

A l’inverse de Jean, Jésus, le Messie de Dieu, ne bénéficie d’aucun descriptif comme s’il était incomparable … ou banal ! On s’attend à du merveilleux : que Jésus prenne la place messianique qui est la sienne, celle annoncée par le baptiste ; qu’il lève les yeux au ciel, ouvre ses bras et envoie sa puissance sur tout le peuple pour les inonder de l’Esprit divin, comme Ézéchiel l’avait promis.

Mais  rien ! C’en est même décevant. Car ce n’est pas le baptiste qui se penche à ses pieds, mais Jésus, anonyme au milieu d’une foule indifférente, qui descend pour être plongé, lui aussi, dans le Jourdain. Est-ce bien ce Christ, Fils de Dieu, que Marc nous promet ? Le plus fort annoncé par Jean ? Un homme si commun, qui ne se distingue en rien, qui ne dit mot (ou du moins pas encore), qui se mêle à la foule des pécheurs et de ceux qui attendent hic et nunc l’avènement du Royaume de Dieu et son héraut messianique tel un Deus ex machina ? Il  y a de quoi en perdre son latin.

Francisco de Goya, le baptême du Christ, 1780

Et la voix, encore

1, 10 Et aussitôt, en remontant de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. 11 Il y eut une voix venant des cieux : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Et voilà que Dieu se rend présent : il parle et authentifie son Messie dans cette banalité. Ce dernier est maintenant immergé dans cet amour du Père, simplement, de manière aussi ordinaire que le vol d’une colombe. Marc, à l’inverse des autres évangélistes, en rajoute une couche en peignant ce tableau dans  une scène intime, voire secrète, entre Dieu et son Fils. Nul autre que Jésus ne voit les cieux se déchirer et n’entend la voix. La foule nombreuse demeure comme absente, dans l’ignorance de cette rencontre entre Jésus remontant de l’eau et l’Esprit de Dieu descendant sur lui.

Hortus Deliciarum, 1170

Surprenant Messie

Nous seuls, petits lecteurs ordinaires, en sommes témoins, ce qui nous laisse encore plus perplexes : pourquoi ne se manifeste-t-il pas à la foule ? Ce serait l’occasion. Pourquoi ne pas faire profiter à tous de ce ciel ouvert, où Dieu son Fils, où l’Esprit se laisse entrevoir ? Pourquoi ne s’entend pas la voix divine, que tous puissent s’agenouiller et constituer la nouvelle armée du Messie ? Eh bien non ! Il n’en sera jamais ainsi. Nous voilà donc plongés dans cet inattendu divin : ce taiseux, ce discret, ce banal, ce Nazaréen dit déjà Dieu et ne cessera, dans cet évangile, de nous surprendre.

Dieu présent à notre banalité

Finalement, par cette entrée sur scène des plus communes, Jésus rejoint l’ordinaire de nos vies, et non la réalité virtuelle qu’on voudrait lui donner. Il est là au plus profond de ce qui, à nos yeux, semble banalement triste ou tristement banal, mais pourtant bien réel.  Même cela compte à ses yeux : nous-mêmes, en vérité, avec notre petitesse et nos failles plus enfouies encore que le lit du Jourdain. Au cœur de  nos déserts, au fond de nos rivières, Christ ose se rendre présent, au milieu de ce que nous pouvons juger sans intérêt ou honteux, jusqu’en ces lieux mornes et ces drames qu’on ne regarde plus, qu’on n’entend plus parce que, hélas, banalisés…  Autant de cœurs à enchanter, autant de déserts à refleurir, bientôt.

à suivre

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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).
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