Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Trois paraboles pour des retrouvailles (Lc 15,1-32)

Évangile du 24ème dimanche ordinaire (année C)
Lc 15,1-32

Ces trois paraboles sont sans doute les plus connues.  De la brebis perdue au fils prodigue, je les ai moi-même commentées plusieurs fois (cf infra). Faut-il donc les expliquer à nouveau ? Oui, comme toujours, car la richesse de la parole de Dieu ne s’épuise pas, contrairement à celle des prédicateurs.

On doit d’abord s’étonner de la rudesse de la transition avec le chapitre précédent (Lc 14). Les paroles sur la condition du disciple faite d’humilité et de renoncement laissent place maintenant à des paraboles sur la miséricorde divine. Quel serait le lien ?

La critique des pharisiens

Lc 15 1Les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. 2 Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! »

Giuseppe Maria Crespi, les noces de ana, 1686

La première partie du chapitre 14 (14,1-24) se déroulait dans la maison d’un chef des pharisiens. Or ici nous retrouvons Jésus face à des scribes et d’autres pharisiens. Ces derniers critiquent l’attitude de Jésus. Car après avoir mangé et été honoré chez un chef des pharisiens, Jésus honore la table des pécheurs. Leur faire bon accueil constitue, dans la pensée juive et pharisienne, un acte qui donnerait raison à leur condition pécheresse.

Plus encore, dans ce monde religieux du Ier siècle, la table est un lieu de communion. Aucun pharisien – accordé à la Loi de Moïse – ne peut donc partager la table de celui qui s’est écarté de la Loi. Et il ne se s’agit pas seulement de contracter leur impureté, mais de donner caution au péché. Loin de tout mépris, le pharisien attendra que le pécheur se soit repenti, ait effectué les rites d’absolution (prévus par la Loi), pour se réjouir de partager un repas avec son frère repenti, absous et purifié. Dès lors, Jésus se compromettrait-il avec des pécheurs et leurs péchés ? Pourquoi leur donne-t-il une telle place ?

Du renoncement à la ténacité

Si le disciple doit renoncer à tout ce qui lui appartient, il doit aussi renoncer à se faire juge et roi. Il doit renoncer à tout mais non au salut des pécheurs. A travers les images du berger, de la femme et du père (textes ci-dessous), ces trois paraboles illustrent l’extraordinaire ténacité de Dieu face à ce que l’on croit perdu.

Telle est la mission de son fils : mettre tout en œuvre pour faire revenir le pécheur à Dieu, au risque de s’humilier aux yeux des « justes ». Jésus – à l’image de son Père céleste – n’attend pas la conversion, le retour du pécheur, il part à sa recherche. C’est ce que nous propose les deux premières paraboles.

Organisation des paraboles

Ces paraboles sont disposées – entre autres – en fonction de la « valeur » crescendo de la perte. Il est d’abord question d’une brebis perdue hors d’un troupeau de cent, puis d’une drachme sur dix et enfin d’un des deux fils. Si l’on convient que l’importance du salut pour une seule brebis parmi cent, combien plus celui d’un fils, même le plus ingrat ?

La brebis retrouvée

Lc 15 3Alors Jésus leur dit cette parabole : 4 « Si l’un de vous a cent brebis et qu’il en perd une, n’abandonne-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ? 5 Quand il l’a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux, 6 et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins pour leur dire : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue !” 7 Je vous le dis : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion.

Galiée, désert, jeune berger

La diversité des cadres narratifs dit également la volonté divine de rejoindre tous les mondes : du juif au païen. La première parabole dessine une scène rurale qui fait entendre le courage fou d’un berger capable d’abandonner 99 brebis pour aller à la recherche d’une seule. Les croyants juifs qui entendirent cette parabole ont pu reconnaître le portrait biblique de Dieu, le berger d’Israël.

La drachme retrouvée

Lc 15 8 Ou encore, si une femme a dix pièces d’argent (drachmes) et qu’elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ? 09 Quand elle l’a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !” 10 Ainsi je vous le dis : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. »

Denier de Tibère (14-37)

La seconde parabole nous fait entrer dans un monde plus urbain et grec comme le laisse entendre le terme de drachme (traduit par une pièce d’argent). Cette-fois-ci c’est une femme qui met sans dessus-dessous sa maison pour retrouver une pièce représentant une journée de travail. Et comme pour la parabole précédente, la fête est de rigueur pour, à nos yeux, si peu de choses. Qui rassemblent ses amis, ses voisins pour se réjouir d’avoir retrouvé un objet ? Mais ce qui a moindre valeur aux yeux du monde est important aux yeux de Dieu. A l’issue de ces deux paraboles, c’est la joie et l’allégresse qui débordent dans le Ciel. Le retour d’un pécheur est sans prix, car il demeure un fils pour le Seigneur, comme nous le fait découvrir la troisième parabole.

Le retour du fils cadet

Lc 15 11Jésus dit encore : « Un homme avait deux fils. 12 Le plus jeune dit à son père : “Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.” Et le père leur partagea ses biens. 13 Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. 14 Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. 15 Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. 16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.17 Alors il rentra en lui-même et se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! 18 Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. 19 Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.” 20 Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. 21 Le fils lui dit : “Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.”

Esteban Murillo, la solitude du fils prodigue, 1665

Cette dernière parabole est beaucoup plus développée que les deux précédentes. Les deux fils peuvent représenter les figures des pharisiens pour l’aîné, qui reste aux champs et fidèle au Père, et des pécheurs pour le cadet qui rompt avec le milieu familial. Mais l’interprétation allégorique ne peut se réduire à cette division du monde entre pharisien et pécheur, et tout lecteur – comme pour toute parabole – doit se sentir concerné.

On pourra lire les interprétations que j’ai déjà publiées (cf supra). Je soulignerai simplement un point. Peut-on parler de « repentir » à propos de ce fils cadet. Il rompt brutalement avec le père, s’éloigne de lui … et s’il revient ce n’est pas par « amour » ou par « regret » mais à cause de la faim et de la détresse. On l’entend bien d’ailleurs, s’il regrette son action passée, s’il sait combien il a péché, il ne revient pas pour un pardon. Ce n’est pas son horizon ; pour lui ce n’est pas possible. Il revient juste pour devenir un ouvrier. Il ne se sent plus « digne » du titre de fils.

La joie du père

Lc 15 22Mais le père dit à ses serviteurs : “Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, 23 allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, 24 car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.” Et ils commencèrent à festoyer.

Hans Peter Feddersen, Le retour du fils prodigue, 1907

C’est là où le texte bascule. Le mauvais fils est accueilli comme un prince. Cela signifie-t-il que le père considère comme rien la condition pécheresse de son cadet ? Non. Pire agit-il comme si rien ne s’était passé ? Pas plus. Mais avant le péché, c’est son fils qu’il voit. L’amour du père n’attend pas. Rien n’est plus urgent que célébrer ces retrouvailles : « Vite ! » Le père mangera et festoiera avec toute sa maisonnée, donnant la place d’honneur à un pécheur qui est avant tout son cadet, celui qu’il a reconnu de loin. La réconciliation n’attend pas, c’est l’œuvre de la compassion du père, son initiative.

Comme dans toute parabole les termes sont exagérés mais à dessein : le retour à la maison devient un retour à la vie. L’éloignement du fils, son départ fut pour lui une rupture qui l’a conduit au fond du gouffre. Car le péché éloigne de Dieu et donc de la vraie vie et du bonheur. Mais la parabole de Jésus insiste sur l’enjeu vital de la conversion : non pas un simple retour dans la droiture et dans les règles, mais un retour à ce Quelqu’un qu’on nomme « notre Père ». Le salut revient dont à être reconnu fils et accueillir ce (par)don pour (re)vivre en fils … et en frère, mais là c’est un peu plus difficile.

L’incompréhension de l’aîné

Lc 15 25Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. 26 Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. 27 Celui-ci répondit : “Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.” 28 Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. 29 Mais il répliqua à son père : “Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. 30 Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !” 31 Le père répondit : “Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. 32 Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !” »

Nicolas Losev, le retour du fils prodigue, 1882

Ce repas des retrouvailles conduit le fils aîné et méritant à la colère. Et on le comprend bien.  Pourquoi festoyer avec autant de fastes pour honorer un fils a méprisé l’héritage de son père ? Le fils aîné se situe dans une logique de récompense et de droiture : à jamais tu ne m’as donné… et ton fils que voilà a dévoré ton bien avec des prostituées … Pour le fils aîné, le retour, la conversion pécheur se situe sur un plan moral et méritoire. Là encore, il faut l’initiative du père qui sort à sa rencontre pour l’inviter à se situer sur cet autre plan qu’est celui de la fraternité : ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie .

Ce Père miséricordieux et divin ne renonce jamais à se réconcilier ses fils perdus. C’est tout le dessein de Dieu de retrouver à nouveau ses enfants unis.

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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