Le gérant dispendieux (Lc 16,1-13)

25ème dim. ord. (C)

Ainsi commence cet épisode : Jésus disait encore aux disciples. J’aime bien ce encore dans cette traduction ; il nous fait comprendre qu’il y aura encore et toujours à dire sur la miséricorde de Dieu (15,1-32).

Cet encore de Jésus concerne maintenant, de manière plus particulière, les disciples et non plus les pharisiens. Or, à ses disciples, Jésus livre une parabole encore plus déroutante que les trois précédentes.

Jan Luyken, La parabole du gérant mlahonnête, gravure de la Bible Bowyer.

Le gérant licencié (16,1-8)

16, 1 Jésus disait encore aux disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. 2 Il le convoqua et lui dit : “Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car tu ne peux plus être mon gérant.” 3 Le gérant se dit en lui-même : “Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. 4 Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.” 5 Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : “Combien dois-tu à mon maître ?” 6 Il répondit : “Cent barils d’huile.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.” 7 Puis il demanda à un autre : “Et toi, combien dois-tu ?” Il répondit : “Cent sacs de blé.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu, écris quatre-vingts.” 8 Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière.

Pour faute grave

C’est l’histoire d’un licenciement pour faute grave. Le gérant, qui n’a su prendre soin des biens de son employeur, est mis à la porte. Rien de plus juste et normal, pourrait-on dire, quand on effectue mal son travail. Cependant la parabole ne porte pas sur les motifs de la mauvaise gestion mais sur le sort du gérant. Pour se prémunir d’un avenir trop incertain et d’une situation précaire, il lui vient une idée : réduire le montant des dettes des débiteurs de son maître pour s’en faire des amis sur qui il pourra compter.

Cette parabole n’est pas très morale dirions-nous. D’une part l’homme dilapide encore plus les avoirs attendus de son maître : les dettes ne lui appartiennent pas. Il demeure un mauvais gérant et même s’il doit être renvoyé, l’action n’est moralement pas très honnête. D’autre part, l’objet de son astuce ne s’inscrit pas dans un élan de générosité et de compassion. Ce qu’il fait est destiné à assurer son seul avenir. Et pourtant, au lieu de punir davantage son gérant, le maître fait son éloge ! C’est à n’y rien comprendre, à première vue.

Le saviez-vous ?

Au Large Biblique, c’est aussi un podcast : écoutez-le !

La dette et le pardon

Mais au fait, pourquoi Jésus s’exprime-t-il avec cette parabole ? Dans le contexte de l’évangile, celle-ci fait suite aux trois paraboles sur la miséricorde divine à propos de l’accueil des pécheurs et de leur retour vers le Père (15,1-32). Or, dans ce premier siècle, le mot dette est utilisé pour parler du péché considéré un manquement vis-à-vis de Dieu. Dans la version de Matthieu du Notre Père, on lit ainsi : Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs. (Mt 6,12). Dette et pardon sont aussi associé lors du repas chez Simon (7,36-50). Avec cette parabole Jésus poursuit son discours sur la miséricorde en abordant la question de la réconciliation.

De la dette à la rencontre

Comme souvent les paraboles de Jésus ont un caractère subversif, défiant la logique humaine. Le pardon, la dette, n’est plus considéré comme un montant à rembourser mais comme un lieu de rencontre. En effet, ce mauvais gérant se met à visiter les débiteurs, un à un. Le comptable devient ami. En diminuant leur dette, parfois jusqu’à la moitié, il facilite leur remboursement. Une dette pécuniaire brisait les relations humaines et établissait un lien de dépendance entre le débiteur et son créancier. Le péché, perçu comme une dette à honorer de manière absolue, accroît la distance entre le pécheur et son Seigneur, et empêche toute relation juste entre un croyant et Dieu. La réduction de la dette facilite son remboursement, son pardon, qui restaure la relation.

La parabole loue ce gérant malhonnête. Non parce qu’il a suivi ou fait payer un règlement mais parce qu’il a saisi qu’avant la dette, il y avait la vie : le sienne, celle des débiteurs, une vie faite de relations accordées. La dette (le péché) n’est pas effacée : le manquement demeure mais son effacement est grandement facilité grâce à l’action du gérant.

Cet homme est donné en exemple aux disciples. Ces derniers, ces fils de lumière, s’ils ne veulent pas être moins habiles que les fils de ce monde, ne devront pas entrer dans une logique comptable en matière de péché. À l’image de la parabole, ils sont invités être des gérants dispendieux de la grâce et de la miséricorde de Dieu.

Le bien véritable (16,9-11)

16, 9 Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles. 10 Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est malhonnête dans la moindre chose est malhonnête aussi dans une grande. 11 Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’argent malhonnête, qui vous confiera le bien véritable ?

Celui qui est digne de confiance

Le disciple est donc appelé à être un bon gestionnaire de la miséricorde divine, non de manière comptable mais fraternelle, afin de faire naître des amis et non des débiteurs. L’interprétation de Jésus vise ainsi la mission des disciples que Dieu leur confie : rendre compte de l’amitié éternelle du Seigneur. Voilà le bien véritable. Si un gérant malhonnête réussit à se faire des amis avec de l’argent, alors les honnêtes disciples doivent être en mesure de se faire des amis, y compris dans le monde des pécheurs. Comme le gérant a usé des biens de son maître pour assurer son avenir, les disciples doivent user de la miséricorde de Dieu pour eux-mêmes et la réconciliation des pécheurs.

Domenico Maria Viani (1668-1711) Le retour du fils prodigue (détail)

Le maître de miséricorde (16,12-13)

16, 12 Et si, pour ce qui est à autrui, vous n’avez pas été dignes de confiance, ce qui vous revient, qui vous le donnera ? 13 Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. »

Vous ne pouvez servir, à la fois, Dieu et l’argent

Bien évidemment comme le rappelle ces versets, il ne s’agit pas de faire l’éloge de l’argent et ni de l’argent malhonnêtement gagné. Au contraire, l’argent – comme l’a suggéré la parabole – est ce qui a asservi les débiteurs à leur Seigneur. L’argent-maître, idolâtré, s’oppose ainsi au maître de miséricorde qui est prêt à perdre pour se gagner des amis


Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio