Le sabbat et la guérison (Lc 6,6-11)

Parallèles : Mc 3,1-6 ; Mt 12,1-50

Ce récit pourrait se rapprocher d’un récit de guérison. Il en sera, effectivement, question. Cependant, le rapport de Jésus au respect du sabbat en est l’enjeu principal durant cette controverse.

Un motif pour l’accuser (6,6-7)

6, 6 Un autre jour de sabbat, Jésus était entré dans la synagogue et enseignait. Il y avait là un homme dont la main droite était desséchée. 7 Les scribes et les pharisiens observaient Jésus pour voir s’il ferait une guérison le jour du sabbat; ils auraient ainsi un motif pour l’accuser.

Créateur, sauveur

Le thème du sabbat a été introduit lors de l’épisode précédent, des épis froissés (6,1-5). J’ai fait remarquer que ces deux passages éclairaient le rapport de Jésus au sabbat à partir des deux décalogues. La scène champêtre et agraire des disciples (6,1-5) pouvait faire écho au repos du Créateur (Ex 20,10). Cette fois-ci, la guérison d’un homme à la main sèche évoquerait davantage, le lien entre le sabbat et le Dieu sauveur qui a délivrer son peuple de l’oppression égyptienne (Dt 5,14).

Main droite

Le texte de Luc ajoute qu’il s’agit de la main droite. Pourquoi une telle précision que l’on retrouvera également à propos de l’oreille coupée lors de l’arrestation de Jésus (22,50) ? La précision n’est pas anodine. Il ne s’agit pas d’opposer droite et gauche sur le plan bon et mauvais. Cependant, le côté droit, le côté du cœur, siège biblique du discernement, est souvent avantagé. La main droite sert à la bénédiction de l’aîné (Gn 48,18). Lors du rite d’ordination du grand prêtre, celui-ci est marqué par le sang su sacrifice depuis l’oreille jusqu’au pied (Lv 8,23). Le roi-messie est invité à siéger à la droite du Seigneur (Ps 110,1). Etc.

On peut ainsi, au sein de ce contexte, comprendre que la mention de la main droite souligne le grand handicap de l’homme, dont la main qui sert, symboliquement, à servir la volonté de Dieu est sèche, paralysée, incapable d’agir pour la bénédiction et le bien.

Guérir un jour de sabbat

Le miracle intéresse peu. Les pharisiens n’attendent pas de voir l’action merveilleuse de Jésus : ils en sont même convaincus. Cependant, leur intérêt se porte sur le moment de la guérison. Leur présence n’attend pas une preuve miraculeuse, mais un motif d’accusation. La guérison, fut-elle miraculeuse ou non, est, ici, associée à la personne du guérisseur : Jésus. Le fait de guérir peut-être effectivement considérer comme un travail, une activité qui viendrait contredire l’obligation de repos ce jour de sabbat. Le péché serait alors plus flagrant que quelques épis froissés (6,1-5). Si Jésus, lui-même, ne respecte pas le sabbat, comment alors pourrait-il être considéré comme un envoyé de Dieu, lequel a institué le sabbat et ses préceptes donnés à Moïse ? Guérir un jour de sabbat équivaudrait alors à contredire la volonté de Dieu, et son titre de maître du sabbat.

Tiens-toi debout (6,8-9)

6, 8 Mais lui connaissait leurs raisonnements, et il dit à l’homme qui avait la main desséchée : « Lève-toi, et tiens-toi debout, là au milieu. » L’homme se dressa et se tint debout. 9 Jésus leur dit : « Je vous le demande : Est-il permis, le jour du sabbat, de faire le bien ou de faire le mal ? de sauver une vie ou de la perdre ? »

De Jésus à l’homme debout

Jésus était le point de focalisation des pharisiens et de leurs scribes lesquels attendent une erreur manifeste de sa part. Va-t-il faire un acte de guérison un jour de sabbat ? En faisant venir l’homme au centre, debout, Jésus déplace la question de l’acte à celle de la personne. D’objet et de prétexte, l’homme à la main sèche devient sujet. Certes, il est debout au centre. Cette position pourrait paraître celle d’un homme accusé. Le tribunal existe : il est celui des pharisiens et leurs scribes qui attendent de « juger » Jésus et ses actes. En mettant en cause Jésus, ils mettent aussi en cause ses intentions et ses destinataires.

Jésus place le malade au centre. Iil lui donne non la place de l’accusé, mais la première place, au centre de la synagogue, une place de maître pour cet homme marqué par la maladie. La parole de Jésus est, elle aussi, au centre. Par sa parole, Jésus remet déjà debout cet homme, comme par anticipation.

Guérir et sauver

L’évangile met en lumière un autre déplacement. Du point de vue des pharisiens, la question du sabbat s’articule sur les notions d’activités obligatoirement chômés (ne pas faire) exceptées quelques activités permises, comme le fait d’aider une bête ou d’un homme en danger de mort immédiat.

Jésus se place, donc d’abord, sur le même plan que les pharisiens, c’est-à-dire sur les articles de lois, écrites ou orales, qui permettent ou non telle ou telle activité le jour du sabbat. Mais très vite, Jésus déplace ce point de vue légaliste vers un sens plus fondamental : sauver ou perdre. Ainsi, Jésus ne se présente pas comme un guérisseur, mais comme celui qui ouvre à un salut. Il redonne ainsi sens au sabbat, lié la libération des hébreux (Dt 5,14): un sens profondément eschatologique, signifiant l’avènement du Règne de Dieu.

Ainsi, le sabbat du Fils de l’Homme ne résume pas à une alternative légaliste entre le permis ou l’interdit, ni entre le faire ou le non-faire, mais exprime la volonté d’agir : faire le bien ou faire le mal. Paradoxalement, l’inaction légaliste du sabbat reviendrait à agir pour le mal et à perdre une vie. A l’inverse, l’action sabbatique représente le Salut, le bien-faire.

Ainsi la guérison de l’homme, par Jésus, n’est pas un acte thérapeutique qui entrerait en contradiction avec la Loi sur le sabbat. Elle exprime l’avènement du Règne de Dieu et de son messie, venant accomplir pleinement la promesse de Dieu dans l’Écriture : Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, 19 annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. (Lc 4,16-21 / Is 61,1)

Étends la main (6,10-11)

6, 10 Alors, promenant son regard sur eux tous, il dit à l’homme : « Étends la main. » Il le fit, et sa main redevint normale. 11 Quant à eux, ils furent remplis de fureur et ils discutaient entre eux sur ce qu’ils feraient à Jésus.

Sa main redevint normale

Le maître du sabbat ne vient donc pas supprimer ou entrer en contradiction avec la Loi sur le septième jour. Il lui redonne sens et l’ouvre à une dimension eschatologique. Le temps du jour chômé, le sabbat, représentait aussi, dans la tradition juive, l’attente d’un retour au temps édénique de la création et l’avènement du salut et de la justice de Dieu : un temps de réconciliation entre Dieu et son peuple.

La guérison de l’homme aurait bien pu attendre le lendemain. Mais, c’est l’aujourd’hui du salut, si cher à Luc, qui s’exprime, à travers celui qui se présente comme Fils de l’homme et maître du sabbat. Un sabbat qui, désormais, exprime l’avènement du règne de Dieu, créateur et sauveur. La guérison de l’homme comporte ainsi ses deux dimensions. Elle est une œuvre de salut : l’homme est guéri de son mal, mais aussi une œuvre créatrice : sa main est redevenue normale. L’homme a retrouvé son intégrité de créature, jusqu’à sa main droite pour agir selon le dessein de Dieu.

Jésus a-t-il guéri ce jour du sabbat.

On peut se demander pourquoi les pharisiens sont remplis de fureur. La guérison est explicite et pourtant ils n’accusent pas Jésus de contredire le sabbat. Pour autant, ils ne lui donnent pas raison, ni l’accueillent comme Celui qui fut annoncé par les prophètes.

En réalité, Jésus ne s’est pas pris à leur jeu. Ils attendaient une guérison, et certes elle eut lieu. Cependant, Jésus n’a rien « fait ». Dans le texte, Jésus n’agis que par sa parole. Le sabbat n’interdit pas de parler. Depuis le début, l’homme a la main sèche a agi à l’écoute de la Parole de Jésus. Il s’est levé et s’est placé au milieu, comme Jésus le lui a demandé. De même, il étendit la main comme Jésus le lui demanda :  il le fit.

Objectivement, Jésus n’a fait aucun geste et ne s’est pas mis en contradiction avec la Loi, tout en exécutant, par sa parole, son déploiement eschatologique : sauver une vie.

A l’inverse, le verbe faire s’applique, en ce jour de sabbat, aux accusateurs qui cherchent à savoir ce qu’ils feraient à Jésus. L’expression de ce faire s’oppose au bien faire de Jésus. En ce sabbat, leurs pensées orientées vers un mal les mettent en contradiction avec le sens du sabbat.

Du pardon à la condamnation

Les pharisiens et leurs scribes sont présents depuis la guérison du paralytique qui avaient révélé leur défiance vis-à-vis de Jésus, le Fils de l’homme, offrant-là le pardon de Dieu de manière immédiate (5,17-26). La controverse avec les pharisiens va se porter ensuite, en deux épisodes, lors du repas chez Lévi, où Jésus, l’Époux des noces eschatologiques, accueille les publicains et les pécheurs (5,27-39). Avec les épis froissés (6,1-5) et cette guérison de la main sèche (6,6-11), la controverse porte sur le sabbat face au maître du sabbat.

L’ensemble de ces épisodes ont une fonction de révélation, où les titres messianiques et eschatologiques permettent de mieux saisir la figure de Jésus, Christ et Fils de Dieu. La conclusion de ces récits de controverses évoque la future passion qui révélera pleinement le règne de Dieu et de son messie. Le débat des pharisiens pour savoir que mettre en œuvre contre Jésus, annonce le futur procès des sadducéens.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio