Le démoniaque de la Décapole

Le démoniaque de la Décapole

(article modifié le : samedi 27 janvier 2018)

Mc 5,1-20 Le démoniaque de la Décapole

Nous quittons la mer après une traversée difficile. Mais, cependant, c’est une autre « bourrasque » qui arrive à peine débarqués. Un épisode en cinq actes.

Est-ce encore un homme ?

Ils vinrent sur l’autre rive de la mer, au pays des Géraséniens. Et comme Jésus quittait la barque, aussitôt vint à sa rencontre, venant des tombeaux, un homme possédé d’un esprit impur. Il avait sa demeure dans les tombeaux ; et personne ne pouvait plus le lier, même avec une chaîne. Car on l’avait souvent lié avec des fers et des chaînes, mais il avait brisé les chaînes lui-même et mis en pièces ses fers, de sorte que personne n’avait pas la force de le dompter. Continuellement, nuit et jour, il était dans les tombeaux et les montagnes, criant et se meurtrissant avec des pierres. (5,1-5)

Des hommes possédés nous en avions déjà rencontrés. Mais ici, est-ce encore un homme ? Dans un crescendo, la description semble le déshumaniser. Il vit au milieu des morts, loin des vivants. Il est seul, intenable, indomptable. Comme une bête, il crie. Pire qu’une bête, il se mutile. Ainsi décrit, l’homme « possédé » est finalement dépossédé de toute humanité. Aucun homme n’a pu le libérer. La seule solution était l’enchaînement. Mais passer d’un asservissement à un autre, ne constitue pas une guérison.

Le Mal ne le met pas seulement hors de la société, mais aussi hors de lui-même. Sans entrave et sans entendement, il devient un danger contre sa personne. Son esprit et son corps en souffrent. Possédé, il ne s’appartient plus. S’il peut se défaire de ses chaînes, aller jusque sur les montagnes, il est loin d’être libre. Il n’a plus l’apparence d’un homme mais il le demeure  pour Jésus.

Jésus et Légion

Mais ayant vu Jésus de loin, il courut et se prosterna devant lui. Et  il cria d’une voix forte : « Que me veux-tu, Jésus, fils du Dieu Très-Haut ? Je t’adjure par Dieu, ne me tourmentes pas ! » En effet, Jésus lui disait : « Esprit impur, sors de cet homme ! » Et il l’interrogeait : « Quel est ton nom ? » Il lui dit : « Légion est mon nom , car nous sommes nombreux. » Et il le priait instamment de ne pas les envoyer hors de ce pays. (5,6-10)

Le premier à venir à la rencontre de Jésus, c’est lui. Comme s’il voulait anticiper le danger. Paradoxalement, les rôles paraissent inversés. Tout en reconnaissant, en Jésus, ce fils du Dieu Très-Haut, le démoniaque tente un exorcisme avec un vocabulaire approprié : « Je t’adjure par Dieu,… ! »  Comme quoi se prosterner et en appeler à Dieu n’est pas toujours signe de foi authentique. La parole de Jésus ayant fait taire la mer et le vent, est capable de dénicher le mal au fond de l’homme pour l’en guérir. Légion : un nom qui n’évoque pas seulement ces nombreux démons. Légion est un terme militaire romain1.

Le mal ici désigne la toute-puissance humaine, ce pouvoir militaire, économique et politique qui asservit l’homme. Marc et sa communauté ayant souffert les persécutions de Néron en connaissent la dure oppression. La crainte de ce Légion est de quitter le pays, c’est à dire la Décapole, le pays des Géraséniens.

Ces frontières de la Décapole, ce sont les limites de ce « monde romain » (mais peut-être aussi de notre monde ?) avec ses divinités, ses désirs de conquêtes, ses jeux du cirque, ses courses aux honneurs, aux gloires, … mais aussi avec ses esclaves bafoués, ses barbares ignorés, ses juifs et chrétiens insultés, et autres mépris de la vie humaine. L’esprit impur nombreux est ce mal qui ne respecte ni la vie de l’être humain, ni la fraternité, ni l’Alliance.  Aussi ce démon qui tourmente, ce Légion, ne veux pas lui-même être tourmenté par Jésus en étant banni de son territoire. Quitter son monde, son royaume d’oppression, équivaudrait, pour Légion, à renoncer à son pouvoir pour venir au sein du Règne de Dieu, et donc cesser d’exister !

Porcs de mer

Or, il y avait là, vers la montagne, un grand troupeau de porcs en train de paître. Et ils le priaient en disant : « Envoies-nous vers ces porcs, afin que nous entrions en eux. » Il le leur permit aussitôt, et les esprits impurs, sortirent et entrèrent dans les porcs, et le troupeau se précipita de la falaise dans la mer : ils étaient près de deux mille et se noyèrent dans la mer. (5,11-13)

Bien évidemment ces porcs rappellent le caractère païen du territoire, hors de la Terre d’Alliance. En prenant possession des porcs, les démons démontrent qu’ils considèrent de la même manière et l’humain et la bête. À leurs yeux, porcs ou hommes, tout se vaut. La troupe de Légion devient troupeau. Mais la chute des porcs dans la mer prouve surtout que la logique du Mal, son travail de déshumanisation, son œuvre de violence, d’injustice… mènent inéluctablement vers l’abîme et la mort.

Rumeurs et craintes

Ceux qui les gardaient s’enfuirent, et annoncèrent la nouvelle dans la ville et dans les campagnes. Les gens vinrent voir ce qui était arrivé. Ils vinrent à Jésus, et observèrent le démoniaque, assis, vêtu, et dans son bon sens, celui qui avait eu la légion,  et ils furent saisis de crainte. Ceux qui avaient vu leur racontèrent ce qui était arrivé au démoniaque et aux porcs. Ils se mirent à prier Jésus de quitter leur territoire. (5,14-17)

Après Légion, c’est une autre troupe qui s’avance, celle des habitants, depuis la ville jusqu’aux champs, à la rumeur (fondée) propagée par les gardiens du troupeau. Leur regard dit tout. Ils viennent voir l’évènement, puis regarde Jésus et enfin observe le démoniaque. Jésus est à la fois l’auteur de leur désastre  et du miracle. Marc prend le soin de nous décrire l’homme. Il est redevenu lui-même : assis, et non errant de-ci de-là. Le voilà maintenant ‘stable’.  Celui qui se tailladaient la chair nue est habillé. Cette vêture est signe de sa dignité d’homme. Le possédé, est maintenant dans son bon sens. Sa raison est recouvrée. Le démoniaque indomptable aux nombreux démons est redevenu un homme pacifié et unifié grâce à la Parole de Jésus. Victoire sur le Mal, sur une légion de démons.

Pourtant, à la suite du récit des témoins, les habitants demandent à Jésus de partir. On leur a raconté l’évènement des porcs mais aussi du démoniaque guéri. Et leur crainte porte sur leur propriété, leur bien : ces cochons morts. Ils demeurent dans une logique de possession, comptable et marchande. Logique qui n’a rien de répréhensible en soi, mais leur priorité, leur « privilège », ne fait pas droit à l’homme retrouvé. Ils préfèrent pleurer leurs porcs (et leurs bourses) que se réjouir du retour à la vie d’un des leurs.

L’Évangile dérange ce territoire païen qu’il vient contredire. Mais sa Parole de Salut et de Vie aura au moins fait germer un petit grain d’Évangile. Les paraboles ne sont pas encore de l’histoire ancienne.

L’homme des paraboles

Comme il montait dans la barque, celui qui avait été démoniaque le pria de monter avec lui. Jésus ne le lui permit pas, mais il lui dit : « Va dans ta maison et auprès des tiens, et annonce-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi, et comment il t’a fait miséricorde.  » Il s’en alla, et se mit à proclamer dans la Décapole tout ce que Jésus avait fait pour lui. Et tous étaient dans l’étonnement. (5,18-20)

Délivré non seulement des fers mais de la Légion du Mal, il peut maintenant suivre Jésus dans cette liberté donnée. Il peut embarquer avec son libérateur et sauveur, faire partie de l’équipage des disciples. Mais Jésus a encore à lui offrir. Son avenir dans la foi.  Celui qui criait dans les tombeaux est invité à témoigner de ce que Dieu a fait pour lui à sa propre maison et aux siens. Cette délivrance, ce retour à la vie et à la foi que Jésus offre, ne peut rester caché. La vocation du Gérasénien2  est de devenir une lampe d’Espérance dans un monde de nuit païenne.  Et voilà que ce petit « grain » de la Décapole produit du fruit en sa propre terre. Ce qu’il a reçu, il le redonne sans mesure et au-delà, en témoignant de la miséricorde de Dieu mais aussi (en plus) des œuvres de Jésus. Et ce ne sont plus seulement les siens, mais toute la Décapole qui reçoit son témoignage de foi : un rencontre vivifiante et salvifique avec Jésus.

à suivre sur l’autre rive…


> consulter les articles précédents <<

Mc 5,1-20


 

  1. Une légion romaine correspond à un régiment de 7000 soldats.
  2. Gésara est à 50km au sud de la mer – voir carte. Mais Marc veut souligner justement le caractère lointain et païen de la Décapole, et tant pis pour le bord de mer de Galilée. Chez Marc la géographie aussi peut être symbolique ou parabolique.
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