Jésus et l’homme riche (Mc 10,17-31)

Jésus et l’homme riche (Mc 10,17-31)

(article modifié le : lundi 12 mars 2018)

Mc 10,17-31 Jésus et l’homme riche

La quête de la Vie éternelle

Comme il sortait pour se mettre en chemin, quelqu’un accourut, et se jetant à genoux devant lui, lui demanda : « Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » (10,17)

Heinrich Hoffman, Le Christ et le jeune homme riche, 1899Un homme1 accourt vers Jésus et se jette à ses pieds. Ces deux gestes vont généralement de pair avec l’urgence d’une guérison physique, comme pour le lépreux, Jaïre ou la syro-phénicienne. La demande est toute autre mais elle est tout aussi vitale : comment recevoir de Dieu la ‘Vie éternelle’ ?  Venant après les recommandations faites aux Douze et aux disciples, la rencontre entre Jésus et cet homme donne à comprendre ces invitations à l’abaissement, l’abandon et la perte comme un véritable gain, vital et durable.

La quête de l’homme porte sur la « Vie éternelle ». Ce désir est à entendre d’abord dans une volonté de jouir, dans le temps présent, de la vie que Dieu donne en sa bénédiction comme pour Abraham qui mourut dans une vieillesse heureuse, âgé, rassasié de jours (Gn 25,8) et comblé d’une descendance nombreuse (Gn 15,5). Face à la maladie, l’indigence, l’injustice et la mort, précarité de sa condition,  l’homme n’est qu’un souffle (Ps 144,4) mais, dans sa foi, il compte sur son Dieu, sauveur et libérateur, qui fait mourir et vivre (Dt 32,29).

Ainsi, Dieu donna à son peuple, un salut vital dans le don de sa Loi, parole de Vie : Et maintenant, Israël, écoute les lois et les coutumes que je vous enseigne aujourd’hui pour que vous les mettiez en pratique : afin que vous viviez, et que vous entriez et héritiez du pays que vous donne le Seigneur, le Dieu de vos pères (Dt 4,1). La fidélité à la Loi et l’attachement à Dieu, ouvre à son peuple et au croyant fidèle, un chemin de vie (Dt 30,15)le juste vivra par sa fidélité (Ha 2,4 ). Cette vie promise au juste, faite de bonheur et de prospérité, s’accomplit même au-delà la mort. Dieu, maître de la Vie, n’abandonne pas ses serviteurs fidèles : le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle, nous qui mourons pour ses lois. (2 Ma 7,9).

Bon maître…

Jésus lui dit : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon sinon un seul : Dieu. Tu connais les commandements : Ne tue pas, ne commets pas adultère, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. » (10,18-19)

Dix commandements, Dt 5, Bible Crampon, 1904.L’homme s’adresse ici à la compétence de Jésus. Tel un « bon » ouvrier, Jésus est à ses yeux un « bon » maître, qui saura le guider dans sa recherche. Immédiatement, Jésus le renvoie à la source : Dieu, unique et bon créateur (Gn 1), plein de bonté, qui a donné sa Loi pour que l’homme vive. En faisant allusion aux dix commandements (Ex 20, Dt 5), Jésus renvoie l’homme à son savoir.

Les commandements cités ont pour objet le souci prochain et le respect des parents. Jésus pointe donc comme condition pour l’accès à la Vie éternelle, la  présente vie fraternelle et domestique de l’homme. Ces préceptes répondent bien à la demande de l’homme. Ils ont en commun de mettre en jeu, un « savoir » (tu connais) et un « faire », une action bénéfique envers la vie.  Mais sur les dix commandements Jésus n’en exprime ici que six. En aurait-il oublié ? Il ne mentionne effectivement aucun des préceptes concernant la piété envers Dieu et l’observance du sabbat.

Le chiffre six est habituellement associé à l’incomplétude2 et Jésus a cité six commandements qui ne font nulle référence directe à Dieu. Ce Dieu, un seul et bon, que Jésus évoquait, était déjà absent de la question de l’homme. Comme pour les trois premiers commandements, Jésus rappelle la prédominance de la foi en ce Dieu d’Israël, unique Dieu éternel  et sauveur (Is 40,28-29).

Du faire au dé-faire, de l’avoir à être.

Il lui déclara : « Maître, j’ai pratiqué tout cela dès ma jeunesse. » Jésus, fixant son regard sur lui, l’aima et lui dit : « Une seule chose te manque. Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, et suis-moi. » (10,20-21)

Christ and the rich young man. 2017. A.N. MironovMais l’homme n’a pas saisi l’allusion. Il demeure dans une logique du « faire », celle de la pratique de la Torah, reléguant la vie éternelle au statut d’une juste récompense. Cependant le tout cela souligne bien que son observance de la Loi est insuffisante. Il fait part à Jésus d’un manque comme s’il cherchait ce qu’il doit « faire » de plus pour « avoir » cette Vie éternelle. Il se situe uniquement sur un mode d’action, un activisme qui fait dépendre son salut uniquement de ses propres moyens et capacités.

Et voilà que Jésus désigne ce manque non par un « faire », ni par un « avoir ». L’unique déficience de l’homme ne peut être comblée que par un  « dé-faire » : vendre ses biens et les donner, se débarrasser de son « avoir » pour devenir, « être » disciple à la suite de Jésus. Ce n’est plus une action, mais une transformation en profondeur. Une totale conversion. En vendant ses biens pour les donner aux nécessiteux, il honore les commandements envers le prochain; en suivant Jésus, il exprime un vrai respect envers Dieu. C’est « à ce prix » de l’abandon qu’il pourra bénéficier de la grâce du véritable trésor des Cieux qu’est Jésus lui-même.

Un trésor céleste sur les pas de Jésus

Représentation chinoise de Jesus et le jeune homme riche, Beijing, 1879.Dans la tradition biblique, le trésor céleste du croyant correspond à la connaissance de Dieu3. Jésus se présente comme celui qui permet justement  de Le connaître mieux qu’une obéissance aveugle à la Loi.

Dans notre évocation des dix commandements, nous avions souligné l’absence du précepte sur le sabbat4. Or le sabbat n’est-il pas l’abandon de toute activité (et activisme), de toute domination sur ses biens, sa famille, ses serviteurs pour honorer Dieu créateur et sauveur, et laisser place à la Grâce. Avec Jésus, l’homme ne suivra pas seulement le bon maître mais ce seul bien qui lui manquait.

Car suivre Jésus n’est pas un commandement supplémentaire, mais une réponse à son appel que suggère son regard et son amour envers l’homme riche. Il l’aime pour ce qu’il est, avant de connaître sa réponse. Dans ce vis-vis aimant, Jésus lui permet de puiser  son salut à l’amour premier de Dieu. Si le Seigneur s’est attaché à vous … c’est par amour pour vous et pour garder le serment juré à vos pères, que le Seigneur vous a fait sortir à main forte et délivré de la maison de servitude, du pouvoir de Pharaon, roi d’Égypte. (Dt 7,7-8)

Les disciples

Mais lui, assombri par cette parole, s’en alla tout triste ; car il avait de grands biens. Et Jésus, regardant autour de lui, dit à ses disciples : « Qu’il est difficile à ceux qui ont des richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu ! » Les disciples étaient stupéfaits de ses paroles. Alors, à nouveau, Jésus reprit la parole : « Mes enfants, qu’il est difficile d’entrer dans le Royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. » (10,22-25)

Dortmund, Bonifatius-Kirche, Eingang zum westlichen KirchplatzCet appel à la conversion n’est pas entendu. Pour l’homme riche, l’invitation de Jésus demeure une « parole » et non un appel. Au regard aimant de Jésus répond le regard triste et assombri de l’homme riche. Celui qui voulait « faire » pour « avoir » la vie éternelle, ne peut suivre la proposition de Jésus de « perdre » pour « entrer » dans le Royaume.

Ce changement radical de logique suscite également la réaction des disciples. Jésus les appelle ici mes enfants… comme pour mieux les inviter à renaître à sa parole. Il ne nie pas cette difficulté à tout laisser pour ceux qui possèdent de grands biens, une difficulté synonyme d’impossibilité pour celui qui veut rester riche.

Effectivement, à vue humaine, comment un chameau pourrait passer dans le chas d’une aiguille ? Le choix du chameau n’est pas anodin. L’animal est associé à l’opulence de son maître dont il transporte les richesses : sur la bosse des chameaux leurs trésors (Is 30,6). Et même s’il se libère de son esclavage et de son chargement, le chameau pourrait-il traverser un trou d’aiguille ? L’homme riche est ainsi condamné à rester hors de ce Royaume de Dieu. Du moins selon une logique bien humaine.

S’ouvrir à la grâce de son amour

Et ils étaient encore plus étonnés, et ils se disaient entre eux : « Qui peut être sauvé ? » Jésus, fixant son regard sur eux, dit : « Pour les hommes c’est impossible, mais non pour Dieu. Car tout est possible à Dieu. » (10,26-27)

Seul Dieu est capable de nous ‘recréer’, de nous faire devenir si petit que le trou d’une aiguille peut devenir une porte royale. Et si nous nous posons encore la question : « Que faut-il faire pour devenir petit, ou ‘avoir’ un ticket d’entrée ? » c’est que nous n’avons pas encore saisi qu’il nous faut entrer dans la logique de l’amour divin. En fixant son regard sur ses disciples, Jésus reprend la même attitude qu’avec l’homme riche. Ce regard est bien celui du Fils de l’homme qui aime à l’image de son Père. Ce possible divin, est celui de la Création et du Salut dont il demeure le ‘seul’ maître qui œuvre maintenant par son Fils bien-aimé.

Entrer dans la logique de la grâce ne réside pas ici en un soutien, une aide supplémentaire de Dieu à des efforts humains, bien vains, mais consiste dans l’accueil d’un amour pour une conversion radicale.  Accepter l’amour de Dieu permet de se mettre en route – Va – ; de quitter un confort – Vends – ; d’abandonner une logique d’accumulation (de biens, de règles accomplies…) – ce que tu as –  pour une vie faite de perte et de don – donne-le aux pauvres -, dans les pas de Jésus et à l’écoute de sa parole : suis-moi !

Pierre et les apôtres

Alors Pierre commença à dire : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre… » Jésus répondit : « Je vous le dis en vérité, nul ne quittera maison, ou frères, ou sœurs, ou père, ou mère, ou enfants, ou champs, à cause de moi et à cause de l’Évangile, sans qu’il ne reçoive au centuple, maintenant, en ce temps présent, maisons, et frères, et sœurs, et mères, et enfants, et champs, au milieu même des persécutions, et dans le siècle à venir, la vie éternelle. Et nombreux des derniers seront les premiers, et des premiers, les derniers. » (10,28-31)

L'appel des saints apôtres Pierre et André - attr. Le Caravage (1571-1610)Pierre, porte-parole des Douze, soulève une autre remarque qui n’est pas sans lien avec la quête de la Vie éternelle de l’homme riche. Il donne déjà à entendre, ce que le Christ a su opérer en eux, eux dont il a fait ses apôtres.  Pourtant la phrase de Pierre laisse un certain suspens. Tout quitter certes… te suivre certes… mais pour quoi ? La réponse de Jésus met en avant ce que les apôtres ont su laisser : biens, vie familiale… Mais surtout, il souligne combien ces abandons ne sont pas de l’ordre de la perte mais du gain.

Ce bénéfice exceptionnel, au centuple, se situe dans leur vie actuelle : maintenant, dans le temps présent du Royaume, et pas seulement pour un au-delà. Ce gain et cette Vie éternelle, faite de bonheur et de prospérité, se trouve au sein d’une nouvelle famille et d’une nouvelle terre. Ces maisons et champs, frères et soeurs,  mères et enfants,… désignent toute la vie ecclésiale dans laquelle sont entrés les disciples. Elle devient ce trésor céleste, ce don du Père5. Cette « nouvelle famille » est sans prix. Y compris au milieu des épreuves, elle est le lieu où se vit le Royaume de Dieu, là où les derniers des petits peuvent devenir premiers, et où le Christ et Fils de l’homme, qui aime en premier, se fait le serviteur de tous, et où la guérison devient re-création pour la Vie éternelle.

à suivre


> Sommaire des passages commentés de l’évangile selon Marc <


 

  1. Chez Matthieu 19,22 il est présenté comme un jeune homme riche. Luc (18,18) le qualifie de chef ou notable, insistant sur son rang social. Ici, chez Marc, l’homme est un adulte, riche, qui a suivi la Loi depuis sa jeunesse.
  2. à l’inverse du chiffre sept, chiffre de la plénitude et la perfection
  3. Proverbes 2,4-5 Si tu cherches la sagesse comme l’argent, si tu la déterres comme un trésor, alors tu comprendras ce qu’est la crainte du Seigneur, tu trouveras la connaissance de Dieu.
  4. Jésus a cité six des commandements, et évoqué, à travers, ce ‘un seul Dieu‘, les trois premiers. Il en manque donc un.
  5. Si le père est cité lors de la  première énumération (père et mère), ce terme est absent de la seconde. Comme si Marc évoquait la présence de Dieu Père, dans le don même, de cette nouvelle famille.

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