La revendication des fils de Zébédée (Mc 10,32-45)

29ème dimanche ord. (B) 10,35-45

Sur le chemin qui les mène à Jérusalem, les disciples entendent, une troisième fois, Jésus parler de sa passion prochaine. Pourtant, leur réaction portera davantage sur leur ambitieux devenir.

Flagellation du Christ, Rubens, 1620

Troisième annonce de la Passion

Mc 10, 32 Les disciples étaient en route pour monter à Jérusalem ; Jésus marchait devant eux ; ils étaient saisis de frayeur, et ceux qui suivaient étaient aussi dans la crainte. Prenant de nouveau les Douze auprès de lui, il se mit à leur dire ce qui allait lui arriver : 33 « Voici que nous montons à Jérusalem. Le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort, ils le livreront aux nations païennes, 34 qui se moqueront de lui, cracheront sur lui, le flagelleront et le tueront, et trois jours après, il ressuscitera. »

Nous pouvons être surpris par la stupeur et la crainte des disciples. S’agit-il de la même crainte que provoque l’autorité de Jésus par ses paroles1 ? ou fait-elle référence à la précédente annonce de la Passion (10,32) ? De même, cette stupéfaction renvoie-t-elle à celle de l’épisode de l’homme riche (10,26) ? D’autant que Jésus leur promettait une famille et des biens au centuple, y compris dans les épreuves. Celles-ci seraient-ils le prix terrifiant à payer ? Cependant, l’épreuve sera d’abord celle de la montée vers Jérusalem, ville du Temple et des grands prêtres qui causeront sa condamnation et sa mort. Ce prix à payer sera assumé par le Christ lui-même, pour la multitude (10,45). La crainte et la stupeur des disciples viennent ici unir trois thèmes : autorité de la Parole, Passion du Fils de l’homme et avenir des disciples.

Les trois annonces de la passion en Marc
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Ainsi, loin de rassurer ses disciples, Jésus les avertit, une troisième fois, de l’inéluctabilité de sa mort. Il ne leur cache rien. Son discours n’est pas celui d’un séducteur, ni d’un flatteur. Il est au service de la vérité qu’est la révélation même de Dieu et d’un salut offert à tous jusqu’aux plus petits, aux humbles et aux humiliés. Cette fois-ci la description de sa Passion donne dans la précision. Aux grands prêtres et scribes est associé le pouvoir romain des nations païennes. Tous seront contre lui. Et Jésus, de rappeler sa prochaine humiliation. Sa mort n’est pas une fin héroïque mais humiliante. Il est moqué, insulté… Les trois annonces de la Passion (cf. supra) rappellent que la foi en la Résurrection ne saurait faire l’économie de la mort du Messie où, dans cet abaissement, Jésus manifestera le salut du Père. Un Père qui seul le ressuscitera, manifestant l’inouï de sa victoire.

Maitre de Ventosilla, Saint Jacques et saint Jean, apôtres.1530

La demande des fils de Zébédée

10, 35 Alors, Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent : « Maître, ce que nous allons te demander, nous voudrions que tu le fasses pour nous. » 36 Il leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » 37 Ils lui répondirent : « Donne-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. » 38 Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisé du baptême dans lequel je vais être plongé ? » 39 Ils lui dirent : « Nous le pouvons. » Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé. 40 Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé. »

Jacques et Jean, comme Pierre, appartiennent au cercle des proches ayant suivi Jésus depuis le début (1,14-20) et bénéficié d’une place privilégiée lors du relèvement de la fille de Jaïre (5,21-43) et de la Transfiguration (9,2-13). Est-ce en raison de ce lien de proximité qu’ils osent exiger de siéger à droite et gauche de Jésus, après sa victoire sur la mort ? Ces deux places honorifiques sont celles du pouvoir : participer à la gloire royale et divine de Jésus, le Fils de l’homme, et au jugement divin sur le monde, à sa Résurrection. La Passion est celle de Jésus ; sa victoire la leur.

C’est pourquoi Jésus n’accède à leur demande qu’en les réorientant à nouveau vers la croix et en les y intégrant. Il replace ce mandat attendu des deux frères non dans l’après, mais dans le présent de sa Passion, dans cette participation à la coupe de désolation et de destruction (Éz 23,33) et la plongée baptismale2 dans les eaux de la mort. Jésus situe sa gloire et celle de ses apôtres dans la perte du pouvoir, le refus de toute domination et l’abandon des honneurs.

Ils demandaient à Jésus de les établir en officiers du jugement eschatologique. Cependant, le Fils de l’homme se défait de ce pouvoir, ce n’est pas à lui de l’accorder. Ainsi, il remet toute son autorité à son Père. Ce dernier a déjà préparé des places d’honneur, deux places aux côtés de leur Seigneur, à droite et à gauche du crucifié au Golgotha (15,27). Il n’y a donc plus de privilège, ni de pouvoir, pour ces premiers disciples, car les derniers siégeront… Il n’y a plus ni récompense, ni salaire, il n’y a qu’un don gratuit.

1833, C.W.Friedrich Oesterley, dÄ Jesus am See Genezereth

La réaction des dix autres apôtres

10, 41 Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean. 42 Jésus les appela et leur dit : « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. 43 Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. 44 Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous : 45 car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

Que ce soit de la rivalité ou de la gêne, suite à l’effronterie de Jacques et Jean, on peut comprendre l’indignation des dix autres apôtres. Dès lors, Jésus vient réconcilier les deux clans en les réunissant près de lui. Sa leçon, une fois encore, vise à éclairer la vie ecclésiale et son gouvernement à la lumière de sa Passion. Pour cela, il prend le contre-exemple des nations païennes. Chez elles, certains pensent être chefs et grands en faisant sentir, de manière tyrannique, leur pouvoir. Ces premiers au sein des nations païennes n’ont-ils pas justement humilié, bafoué et tué le Fils de l’homme, par leur soif de domination ?

Être de ces douze premiers en Église demande à se placer aux côtés de Jésus crucifié, en exerçant une autorité de service, autrement dit en vivant l’abaissement de leur serviteur et Seigneur qui a donné sa vie en rançon (caution ou rachat) pour la multitude. Cette dernière expression met en valeur la gratuité même du Christ qui donne, se donne, pour racheter non quelques-uns mais la multitude. Cette notion de rachat peut faire référence à un rachat d’esclave, à celui d’une dette de vie ou de biens (Lv 25,13s.; Ex 30,12; Nb 3,46). Par ces paroles de Jésus, Marc exprime la délivrance offerte par la Passion de Jésus. En lui, il n’y a plus à désespérer d’une issue salvatrice. Inutile de travailler à son propre salut, ni de vouloir payer soi-même ses dettes que représentent ses péchés et ses manques ou à se racheter par ses propres moyens.

Par sa Passion, le Christ offre libération, affranchissement, délivrance et pardon à la multitude, un terme déjà entendu en Marc. Multitude des malades (1,34) et des possédés (6,13), multitude des pécheurs et publicains (2,15), multitude de la foule (3,8), multitude sans berger (6,31) et affamée (8,1) … multitude dont aucun de ces misérables petits aux yeux du monde ne mériterait une place d’honneur ou ce privilège d’être sauvé gracieusement par le Christ. Un chemin de salut s’ouvre à tous : suivre Jésus, en laissant tout, jusqu’au bout.

à suivre

> Autres passages commentés de l’Évangile selon Marc <


  1. Le sentiment de crainte se retrouve également en 4,41 lors de la tempête apaisée ; en 5,15 pour la guérison du démoniaque de la Décapole ; en 5,39 avec la femme hémorroïsse ; en 6,50 durant la marche sur les eaux.
  2. Les termes baptême et baptiser signifient immersion et immerger.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).