Évangile selon Marc : conclusion et conversion. (Mc 16,8.9-20)

Évangile selon Marc : conclusion et conversion. (Mc 16,8.9-20)

(Last Updated On: mercredi 5 septembre 2018)

Entendre la Parole pour sortir du tombeau

Elles sortirent et s’enfuirent loin du tombeau. En effet le tremblement et la stupeur les avaient saisies … (16,8a)

Le Guerchin, Saint Marc taillant une plume, XVII° s.Durant près de sept mois, j’ai essayé de marcher  – au rythme de Marc – dans les pas de Jésus de Nazareth, Christ et Fils de Dieu. J’ai souhaité vous inviter à cette pérégrination évangélique, en espérant ne pas vous avoir trop fatigué, ni perdu. Certes, il reste encore quelques versets à entendre – vous les trouverez ci-après. Mais avant, et en guise de conclusion, je souhaite simplement évoquer quelques impressions.

Nous avons vu dernièrement combien le jeune homme, revêtu de blanc lumineux dans ce tombeau noir, éclaire de l’intérieur le mystère du Christ par sa parole de Vie. Mais le temps est aussi venu de sortir et s’enfuir du tombeau pour aller à la rencontre de Celui qui sera toujours insaisissable et qui nous oblige à bien des déplacements. De ces foules qui le suivaient à ces trois seules femmes du matin de Pâques. Du Messie aux Douze apôtres à l’abandonné trahi de Gethsémani. Du maître au prisonnier. De l’homme des miracles à l’homme bafoué. Du Fils transfiguré et glorieux au roi méprisé et crucifié. Du cri du Crucifié au silence du Ressuscité.

Encore une fois, Marc m’aura bousculé, mis à bas mes propres évidences triomphantes. C’est le génie de Marc que de conter non une histoire mais un Évangile : un lieu de perpétuelle conversion et un perpétuel lieu d’une rencontre vitale. Sa Bonne Nouvelle nous fait sortir de nos tombeaux. Et cette sortie a de quoi nous affoler et nous apeurer. Quitter le tombeau sans certitude, en y laissant ces coûteuses aromates, c’est sortir démuni et pauvre. Le Christ de Marc guérit mais sans la stature d’un thaumaturge, il enseigne mais non pas comme les scribes, il règne mais non comme les grands de ce monde, et le premier rang devient celui du Serviteur.

Tels les pêcheurs de Galilée, tel Bartimée, tel le jeune homme du jardin de l’arrestation, il nous faut accepter cet abandon et cet abaissement pour suivre Jésus le mieux possible. Car la peur est aussi celle de ne pas être à la hauteur, comme sans filet et nu, sans pouvoir de domination, dans un monde pouvant se montrer hostile, ou pire flatteur – car l’orgueil du croyant est son plus terrible ennemi. Nous avons donc le droit d’avoir nous aussi, comme les femmes du tombeau, cette peur au ventre. Cet effroi révèle nos fragilités. Mais comme pour les pêcheurs de Galilée, comme pour Bartimée, comme le jeune homme du tombeau vide, nous savons que le suivre c’est aussi être comblé, en cette nouvelle Alliance, de sa vie donnée pour nous et la multitude. Et la parole de l’Évangile de ce matin de Pâque nous ouvre à sa rencontre.

Sortir du tombeau pour le rencontrer.

… et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. (16,8b.)

Carl Bloch, Christ, 1890Maintes fois, dans son évangile, Marc nous avait rassuré :  Sois sans crainte, crois seulement. (5,36) Si tu peux ?… Tout est possible à celui qui croit (9,23). Comme à son habitude, et avec toute son ironie, l’évangéliste avait placé ces mots dans la bouche des sanhédrites : Le Messie, le roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, pour que nous voyions et que nous croyions ! (15,32). Et, dans les bras de Joseph d’Arimathée, nous avons contemplé, descendu de sa croix, le roi d’Israël, le Messie, ce Jésus qui révèle pleinement le Règne d’un amour donné pour la multitude. Et nous croyons. Et nous revivons par ce Fils bien-aimé que le Père a ressuscité.

Rembrandt, Jesus et ses disciples, 1634Au bout de sept mois, après ces commentaires suivis, plus ou moins approfondis, j’estime pourtant n’avoir rien dit ou n’effleurer que la surface d’une mer bien plus profonde qu’on imagine. Je n’ai rien dit. Je n’ai commenté que des mots, ceux de Marc. Mais, par-delà ses mots riches de sens, il y a Quelqu’un : ce Jésus que l’évangéliste au lion souhaite que nous rencontrions. C’est l’autre rive de l’Évangile que nous devons traverser, l’au-delà du texte. L’autre rive de l’inconnu, du monde de l’incroyance et de la méfiance, mais l’autre rive aussi de la conversion, et de l’Espérance en Jésus Christ et Fils de Dieu. Dès lors, il nous faut sortir du texte pour vivre de ce « Croyez en l’Évangile ! » – non pas seul mais embarqués aux côtés des disciples de Celui qui se tient à la poupe, à la manœuvre, dans la tempête. Sur cette même mer, c’est encore le Christ qui s’avance, nous précède, et nous dit : « Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur ! » Je n’ai sans doute rien dit, car la Parole véritable, c’est lui. Lui qui comble nos peurs.

Avec cet article prend fin notre aventure en compagnie de Marc. Si son Évangile se termine par le mot de peur, ce fut pour moi une joie que d’avoir essayé d’en saisir la pertinence et de vous l’avoir partagée. Si l’on dit de Marc qu’il écrivit le plus court des évangiles, j’espère vous avoir convaincu de sa profondeur.

Dieu qui as confié à l’évangéliste saint Marc
la mission de proclamer la Bonne Nouvelle,

accorde-nous de si bien profiter de son enseignement
que nous marchions sur les traces du Christ.
(oraison pour la fête de saint Marc – 25 avril)

Marc évangéliste

> Index des passages commentés de l’Évangile selon saint Marc <

Marc 16,1-8.9-20 :

Réécouter l’évangile de Marc en entier :


Quelques remarques à propos des versets 9-20, considérés comme additionnels

Duccio, les disciples d'Emmmaüs, 1300Les versions de l’évangile de Marc, dans les plus anciens manuscrits grecs, témoignent de quatre finales possibles1. Des manuscrits2 mais aussi les commentaires  d’Eusèbe de Césarée (IV°s.) et de saint Jérôme (V°s.) témoignent d’un évangile de Marc se terminant avec le verset 8. Ces Pères de l’Église reconnaissent que d’autres manuscrits possèdent une finale longue (16,9-20). Beaucoup aujourd’hui s’accorde pour considérer les versets 1-8 du dernier chapitre de l’évangile comme la véritable finale de Marc.

Mais, dès le deuxième siècle, beaucoup de témoignages rendent compte de versets supplémentaires. Parfois un seul verset (16,9a – dite finale courte) parfois douze versets (9b-20 – dite finale longue) et parfois les deux finales sont présentes sur un même manuscrit (16,9a;9b-20). La plupart des traductions, et le lectionnaire, donne à lire la finale longue (16,9b-20). Elle est considérée, canoniquement, comme conclusion ‘inspirée’ de l’évangile de Marc même si ce dernier n’en est pas l’auteur.

Mais pourquoi avons-nous à faire à plusieurs finales possibles ? Il faut dire que – dans l’hypothèse d’un évangile se terminant au verset 8 – la finale abrupte de l’Évangile selon Marc pouvait donner cours à une mauvaise interprétation : les femmes du tombeau vide n’auraient jamais rien dit, désobéissant à la parole du jeune homme du tombeau vide. De plus, la finale de Marc ne témoignant pas comme les autres évangiles, de manifestations du Ressuscité en personne, pouvait laisser perplexe. Les ‘additions’ à l’évangile de Marc viennent ainsi combler ce manque apparent, en puisant dans les traditions rapportées par les autres évangiles (notamment Luc et Jean) et peut-être aussi par le livre des Actes des Apôtres.

La finale courte (16,9a)

Elles racontèrent brièvement aux compagnons de Pierre ce qui leur avait été annoncé. Ensuite Jésus lui-même fit porter par eux, de l’orient jusqu’au couchant, la proclamation sacrée et incorruptible du salut éternel (16,9a).

Quelques manuscrits comportent cette finale dite ‘courte’. On la trouve parfois en note (ou en marge) de certaines traductions de l’évangile de Marc. Cet ajout vient briser le silence gênant des femmes qui maintenant accomplissent la parole du jeune homme au tombeau : ‘allez dire à ses disciples et à Pierre…’ Ce verset conclusif souligne ainsi que le Christ agit et poursuit son œuvre. Il est Celui qui fait porter, dans le monde, la parole de Dieu, cette parole du Salut qu’est l’Évangile du Royaume du Père.

La finale longue, et canonique (16,9b-20)

Cette finale dite ‘longue’, que nous trouvons dans nos bibles et le lectionnaire, comporte trois parties : La manifestation de Jésus et la non-foi des Apôtres (9-14), les signes pour ceux qui croient en Lui (15-18) et l’Ascension de Jésus (19-20). Dans sa grande sagesse – ou peut-être par humour ? – l’Église a choisi ces versets – qui ne sont très probablement pas de Marc – comme lecture évangélique lors de la célébration eucharistique à l’occasion de la saint Marc.

Ressuscité au matin du premier jour de la semaine, Jésus apparut d’abord à Marie-Madeleine3, de laquelle il avait chassé sept démons4 ; et elle alla l’annoncer à ceux qui avaient été avec lui, et qui s’affligeaient et pleuraient.  Et ceux-là, entendant dire qu’il vivait et qu’il se fit voir à elle, ne la crurent pas5. Après cela, Jésus se manifesta en chemin sous une autre forme à deux d’entre eux6 qui allaient à la campagne. Ceux-ci revinrent l’annoncer aux autres7; ils ne les crurent pas eux non plus. Ensuite, pendant qu’ils étaient à table, il se montra aux Onze8 et il leur reprocha leur incrédulité9 et la dureté de leur cœur parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité10. (16,9b-14)

Les références à Luc sont nombreuses. Le passage veut souligner le manque de foi des apôtres eux-mêmes qui ne croient pas aux témoignages sur la Résurrection qui leur parviennent. Une invitation faite sans doute au lecteur, à ne pas tomber dans cette incrédulité, et à mettre sa foi dans le témoignage de l’Évangile sans attendre d’autres preuves.

Et il leur dit : « Allez par le monde entier11, et proclamez12 l’Évangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé13, sera sauvé14 ; celui qui ne croira pas, sera condamné. Et voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom, ils chasseront les démons15 ; ils parleront des langues nouvelles[16 Ac 2,4] ; ils prendront les serpents16, et s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera pas de mal ; ils imposeront les mains aux malades, et ils seront guéris17. » (16, 15-18)

C’est le Christ ressuscité qui envoie en mission malgré l’incrédulité passée des disciples. Il est Celui qui, seul, leur permet de proclamer son Évangile. En définitif, il est l’acteur ultime de la mission. Les disciples ne font qu’agir en son nom. Ce passage insiste sur les signes dont bénéficient les croyants ‘en son nom’. Expulsion des démons, langage nouveau, confrontation au danger et à la mort, soutien et guérison des faibles. Ce langage ‘merveilleux’ ne correspond pas trop au style de Marc. Ces signes – qu’on ne saurait prendre au pied de la lettre – sont donnés à tous ceux qui croient : les disciples sont invités à se confronter aux dangers du monde, à annoncer le langage nouveau de l’Évangile, à être témoins de la charité du Christ envers les faibles. Leur foi est déjà leur salut.

Après leur avoir ainsi parlé, le Seigneur Jésus fut enlevé au ciel18, et s’assit à la droite de Dieu19. Quant à eux, ils sortirent proclamer en tous lieux20, le Seigneur travaillant avec eux, et confirmant la Parole par les signes qui l’accompagnaient. (16,19-20)

Le Christ rejoint la droite de Dieu. Il est ainsi, ici, confirmé dans sa Seigneurie. Mais sa glorification n’est pas un abandon des siens. La finale longue de l’évangile de Marc témoigne de la grâce toujours agissante du Christ qui travaille avec ses disciples et confirme sa Parole par les signes. Proclamant l’Évangile du Christ, l’Église de ses disciples est au service de sa grâce.


Index des passages commentés de l’Évangile selon saint Marc <

  1. Pour en savoir plus vous pouvez vous référer à l’article en ligne du p. Marc Sevin (bibliste) ou au chapitre consacré par Camille Focand dans son commentaire : L’Évangile selon Marc, Cerf, Commentaire Biblique – Nouveau Testament, n°.2, 2004.
  2. Les codex Vaticanus du IV°s. et Alexandrinus du V°s.
  3. Jn 20,11-18
  4. Lc 8,2
  5. Lc 24,11
  6. Lc 24,13
  7. Lc 24,35
  8. Lc 24,36-44; Jn 20,19-23
  9. Mt 28,17
  10. Jn 20,26-29
  11. Mt 28,19
  12. Lc 24,47
  13. Mt 28,11
  14. Ac 2,21
  15. Ac 5,16
  16. Ac 28,3
  17. Ac 9,41; 28,8
  18. Lc 24,51; Ac 1,10
  19. Ps 110,1
  20. Ac 1,8

4 thoughts on “Évangile selon Marc : conclusion et conversion. (Mc 16,8.9-20)

  1. Un grand merci pour ce parcours si riche et si passionnant. Il pourrait donner lieu à la publication d’un ouvrage. Cela permettrait à nos petites têtes de revenir tout à loisir dessus. Est-ce envisagé?

  2. Merci beaucoup François pour ce beau parcours de l’évangile de Marc. C’est peut-être le plus court mais il y a toujours plein de belles choses à découvrir. Si tu te lances dans les autres ce sera un plaisir de te lire.

    1. @Soizic: Merci Soizic ! Je ne sais si je me plongerai encore dans un commentaire suivi d’un autre évangile. Mais qui sait ? Par ailleurs, il y a aussi beaucoup d’autres livres de la Bible (AT et NT) – plus ou moins connus – qui mériteraient aussi d’être commentés. Si l’Esprit Saint le souhaite peut-être que je m’y aventurerai… 😉

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