Évangile selon Marc : conclusion et conversion (Mc 16,8.9-20)

Avec cette série d’articles, j’ai essayé de marcher – au rythme de Marc – dans les pas de Jésus de Nazareth, Christ et Fils de Dieu. J’ai souhaité vous inviter à cette pérégrination évangélique, en espérant ne pas vous avoir trop fatigué, ni perdu. Certes, il reste encore quelques versets à entendre – vous les trouverez à la fin de cette publication. Mais auparavant, et en guise de conclusion, je voudrais simplement évoquer quelques impressions.

Le Guerchin, Saint Marc taillant une plume, XVII° s.

Entendre la Parole pour sortir du tombeau

Mc 16, 8a Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau, parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes.

Nous avons vu combien le jeune homme, revêtu de blanc lumineux dans ce tombeau noir, éclaire de l’intérieur le mystère du Christ par sa parole de Vie. Mais le temps est aussi venu de sortir et s’enfuir du tombeau pour aller à la rencontre de Celui qui sera toujours insaisissable et qui nous oblige à bien des déplacements. De ces foules qui le suivaient à ces trois seules femmes du matin de Pâques. Du Messie roi des douze apôtres à l’abandonné trahi de Gethsémani. Du maître au prisonnier. De l’homme des miracles à l’homme bafoué. Du Fils transfiguré et glorieux au roi méprisé et crucifié. Du cri du Crucifié au silence du Ressuscité.

Encore une fois, Marc m’aura bousculé et mis à bas mes propres évidences triomphantes. C’est le génie de Marc que de conter non une histoire mais un Évangile : un lieu de perpétuelle conversion et un perpétuel lieu d’une rencontre vitale. Sa Bonne Nouvelle nous fait sortir de nos tombeaux. Et cette sortie a de quoi nous affoler et nous apeurer. Quitter le tombeau sans certitude, en y laissant ces coûteuses aromates, c’est sortir démuni et pauvre. Le Christ de Marc guérit mais sans la stature d’un thaumaturge, il enseigne mais non pas comme les scribes, il règne mais pas comme les grands de ce monde, et le premier rang devient celui du Serviteur.

Tels les pêcheurs de Galilée, tel Bartimée, tel le jeune homme du jardin de l’arrestation, il nous faut accepter cet abandon et cet abaissement pour suivre Jésus le mieux possible. Car la peur est aussi celle de ne pas être à la hauteur, comme sans filet et nu, sans pouvoir de domination, dans un monde pouvant se montrer hostile, ou pire flatteur – car l’orgueil du croyant est son plus terrible ennemi. Nous avons donc le droit d’avoir nous aussi, comme les femmes du tombeau, cette peur au ventre. Cet effroi révèle nos fragilités. Mais comme pour les pêcheurs de Galilée, comme Bartimée, comme le jeune homme du tombeau vide, nous savons combien le suivre permet aussi d’être comblé, en cette nouvelle Alliance, de sa vie donnée pour nous et la multitude. Et la parole de l’Évangile de ce premier matin de Pâque nous ouvre à sa rencontre.

Carl Bloch, Christ, 1890

Sortir du tombeau pour le rencontrer.

16, 8b Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

Maintes fois, dans son évangile, Marc nous avait rassuré :  Sois sans crainte, crois seulement. (5,36) … Si tu peux ?… Tout est possible à celui qui croit (9,23). Comme à son habitude, et avec toute son ironie, l’évangéliste avait placé ces mots dans la bouche des sanhédrites : Le Messie, le roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, pour que nous voyions et que nous croyions ! (15,32) Et, dans les bras de Joseph d’Arimathée, nous avons contemplé, descendu de sa croix, le roi d’Israël, le Messie, ce Jésus qui révèle pleinement le règne d’un amour donné pour la multitude. Et nous croyons. Et nous revivons par ce fils bien-aimé que le Père a ressuscité.

Rembrandt, Jesus et ses disciples, 1634

Après ces commentaires suivis, plus ou moins approfondis, j’estime pourtant n’avoir rien dit ou n’effleurer que la surface d’une mer bien plus profonde qu’on ne l’imagine. Je n’ai rien dit. Je n’ai commenté que des mots, ceux de Marc. Mais, par-delà ses mots riches de sens, il y a Quelqu’un : ce Jésus que l’évangéliste au lion souhaite que nous rencontrions. C’est l’autre rive de l’Évangile que nous devons traverser, l’au-delà du texte. L’autre rive de l’inconnu, du monde de l’incroyance et de la méfiance, mais aussi l’autre rive de la conversion et de l’Espérance en Jésus, Christ et Fils de Dieu. Dès lors, il nous faut sortir du texte pour vivre de ce Croyez en l’Évangile ! – non pas seuls mais embarqués aux côtés des disciples de Celui qui se tient à la poupe, à la manœuvre, dans la tempête. Sur cette même mer, c’est encore le Christ qui s’avance, nous précède, et nous dit : Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur ! Je n’ai sans doute rien dit, car la Parole véritable, c’est Lui. Lui qui comble nos peurs.

Ainsi prend fin notre aventure en compagnie de Marc. Si son évangile se termine par le mot de peur, ce fut pour moi une joie que d’avoir essayé d’en saisir la pertinence et de vous l’avoir partagée. Si l’on dit de Marc qu’il écrivit le plus court des évangiles, j’espère vous avoir convaincu de sa profondeur.

Dieu qui as confié à l’évangéliste saint Marc
la mission de proclamer la Bonne Nouvelle,

accorde-nous de si bien profiter de son enseignement
que nous marchions sur les traces du Christ.
(oraison pour la fête de saint Marc – 25 avril)

Marc évangéliste

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Quelques remarques à propos des versets 9-20, considérés comme additionnels

Les versions de cet évangile montrent, et cela dans les plus anciens manuscrits grecs, quatre finales possibles. Des manuscrits1 mais aussi les commentaires d’Eusèbe de Césarée (IVe s.) et de saint Jérôme (V°s.) témoignent d’un évangile de Marc se terminant avec le verset 8. Ces Pères de l’Église reconnaissent que d’autres documents possèdent une finale longue (16,9-20). Beaucoup aujourd’hui s’accordent pour considérer les versets 1-8 du dernier chapitre de l’évangile comme la véritable finale de Marc.

Dès le deuxième siècle, des manuscrits rendent compte de ces versets supplémentaires. Parfois un seul verset (16,9a – dite finale courte) parfois douze versets (9b-20 – dite finale longue) et parfois les deux finales sont présentes sur un même manuscrit (16,9a;9b-20). La plupart des traductions, ainsi que le lectionnaire, donnent à lire la finale longue (16,9b-20). Elle est considérée, canoniquement, comme conclusion inspirée de l’évangile de Marc même si ce dernier n’en est pas l’auteur.

Mais pourquoi existe-t-il plusieurs finales concurrentes ? Il faut avouer que la conclusion abrupte de l’Évangile selon Marc au verset 8 pouvait donner cours à une mauvaise interprétation : les femmes du tombeau vide n’auraient jamais rien dit, désobéissant à la parole du jeune homme du tombeau vide. De plus, ne témoignant pas comme les autres évangiles de manifestations du Ressuscité en personne, cette fin pouvait laisser perplexe. Les additions à l’évangile de Marc viennent ainsi combler ce manque apparent, en puisant dans les traditions rapportées par les autres évangiles (notamment ceux de Luc et Jean) et le livre des Actes des Apôtres.

Duccio, les disciples d'Emmmaüs, 1300

La finale courte (16,9a)

Mc 16, 9a Elles racontèrent brièvement aux compagnons de Pierre ce qui leur avait été annoncé. Ensuite Jésus lui-même fit porter par eux, de l’orient jusqu’au couchant, la proclamation sacrée et incorruptible du salut éternel. Amen.

Quelques manuscrits comportent cette finale dite courte. On la trouve parfois en note (ou en marge) de certaines traductions de l’évangile de Marc. Cet ajout vient briser le silence gênant des femmes qui maintenant accomplissent la parole du jeune homme au tombeau : allez dire à ses disciples et à Pierre… Ce verset conclusif souligne ainsi que le Christ agit et poursuit son œuvre. Il est Celui qui fait porter, dans le monde, la parole de Dieu, cette parole du Salut qu’est l’Évangile du royaume du Père.

La finale longue, et canonique (16,9b-20)

Cette finale dite longue, que nous trouvons dans nos bibles et le lectionnaire, comporte trois parties : la manifestation de Jésus et l’incrédulité des apôtres (9-14), les signes pour ceux qui croient en Lui (15-18) et l’Ascension de Jésus (19-20). Dans sa grande sagesse – ou peut-être par humour ? – l’Église a choisi ces versets – qui ne sont pas de Marc – comme lecture évangélique lors de la célébration eucharistique à l’occasion de sa fête.

16, 9 Ressuscité le matin, le premier jour de la semaine, Jésus apparut d’abord à Marie Madeleine(Jn 20,11-18), de laquelle il avait expulsé sept démons(Lc 8,2). 10 Celle-ci partit annoncer la nouvelle à ceux qui, ayant vécu avec lui, s’affligeaient et pleuraient. 11 Quand ils entendirent que Jésus était vivant et qu’elle l’avait vu, ils refusèrent de croire(Lc 24,11). 12 Après cela, il se manifesta sous un autre aspect à deux d’entre eux qui étaient en chemin pour aller à la campagne(Lc 24,13). 13 Ceux-ci revinrent l’annoncer aux autres(Lc 24,35), qui ne les crurent pas non plus. 14 Enfin, il se manifesta aux Onze(Lc 24,36-44; Jn 20,19-23) eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table : il leur reprocha leur manque de foi(Mt 28,17) et la dureté de leurs cœurs parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient contemplé ressuscité(Jn 20,26-29).

Les références à Luc sont nombreuses notamment avec cette manifestation sur le chemin qui peut faire penser au récit des disciples d’Emmaüs (Lc 24). Le passage insiste sur le manque de foi des apôtres eux-mêmes qui ne croient pas aux témoignages sur la Résurrection qui leur parviennent. Une invitation faite sans doute au lecteur à ne pas tomber dans cette incrédulité et à mettre sa foi dans le témoignage de l’Évangile sans attendre d’autres preuves.

16, 15 Puis il leur dit : « Allez dans le monde entier(Mt 28,19). Proclamez(Lc 24,47) l’Évangile à toute la création. 16 Celui qui croira et sera baptisé(Mt 28,11) sera sauvé(Ac 2,21) ; celui qui refusera de croire sera condamné. 17 Voici les signes qui accompagneront ceux qui deviendront croyants : en mon nom, ils expulseront les démons(Ac 5,16) ; ils parleront en langues nouvelles(Ac 2,4) ; 18 ils prendront des serpents dans leurs mains(Ac 28,3) et, s’ils boivent un poison mortel, il ne leur fera pas de mal ; ils imposeront les mains aux malades, et les malades s’en trouveront bien(Ac 9,41; 28,8). »

C’est le Christ ressuscité qui envoie en mission malgré l’incrédulité passée des disciples. Il est Celui qui, seul, leur permet de proclamer son Évangile. En définitive, il est l’acteur ultime de la mission. Les disciples ne font qu’agir en son nom. Ce passage met en avant les signes dont bénéficient les croyants en son nom. Expulsion des démons, langage nouveau, confrontation au danger et à la mort, soutien et guérison des faibles. Ce langage merveilleux ne correspond pas trop au style de Marc. Ces signes – qu’on ne saurait prendre au pied de la lettre – sont donnés à tous ceux qui croient : les disciples doivent se confronter aux dangers du monde, annoncer le langage nouveau de l’Évangile, être témoins de la charité du Christ envers les faibles. Leur foi est déjà leur salut.

16, 19 Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel(Lc 24,51; Ac 1,10) et s’assit à la droite de Dieu(Ps 110,1). 20 Quant à eux, ils s’en allèrent proclamer partout l’Évangile(Ac 1,8). Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.

Le Christ rejoint la droite de Dieu. Il est ainsi, ici, confirmé dans sa Seigneurie. Mais sa glorification n’est pas un abandon des siens. La finale longue de l’évangile de Marc témoigne de la grâce toujours agissante du Christ qui travaille avec ses disciples et confirme sa Parole par les signes. Proclamant l’Évangile du Christ, l’Église de ses disciples est au service de sa grâce.

Index des passages commentés de l’Évangile selon saint Marc <


  1. Les codex Vaticanus du IVe s. et Alexandrinus du Ve s.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).