Et les Douze ‘nominés’ sont …(Mc 3,13-19)

Et les Douze ‘nominés’ sont …(Mc 3,13-19)

(modifié le: mercredi 5 septembre 2018)

Un troisième appel

Dès le premier pas de Jésus au bord de la mer de Galilée, quatre disciples avaient répondu à son appel. Après son enseignement sur les rives du lac à Capharnaüm, il avait aussi appelé Lévi à le suivre. Le même scénario se répète maintenant : sitôt le rassemblement de la foule au bord du lac, Jésus réitère ses appels parmi ceux-ci et cette fois de manière plus large et publique. Ce troisième appel ne se limite pas en effet à quelques uns,  de manière privative. La disposition tripartite de cet épisode le montre bien :

  1. un appel large au sommet, non-limitatif 3,14,
  2. une mission particulière pour douze 3,14-15,
  3. le choix nominatif des Douze 3,16-19.

Marc souligne ainsi que l’institution des Douze n’est pas un en-soi. Il est inscrit dans un appel plus vaste et généreux.  Les Douze sont choisis parmi la multitude,  au sein d’un rassemblement d’appelés, c’est-à-dire ‘ecclésial’1. Marc donne ainsi une certaine solennité à ce choix des Douze par le récit précédent relatant la présence d’une foule venant des quatre coins de l’horizon, par l’appel de disciples au sommet d’une montagne et le choix nominatif des Douze. C’est la particularité de Marc, et Matthieu comme Luc relateront cet appel de manière bien différente2.

Sur la montagne.

Et il monta sur la montagne, il appela à lui ceux qu’il voulait; et ils vinrent à lui. (3,13)

La scène peut paraître étrange voire irréaliste. Jésus monte, seul, sur une montagne, et appelle, un à un, ceux restés en bas. Pour réaliser un tel exploit il fallait que la montagne soit vraiment proche du lac, peu élevée et que Jésus ait à la fois, une vue perçante, une bonne mémoire et une excellente voix.  Même les monts Arbel, Tabor ou des Béatitudes ne pourraient répondre à ces critères. Marc n’est pas un ignorant, ni un excentrique. La montagne anonyme est ici symbolique.

La montagne est ce lieu biblique où se déroulent bien des manifestations divines. Elle est un des lieux privilégiés de la rencontre entre Dieu et son peuple. Et l’évocation ici de « la montagne » pourrait faire référence à plusieurs épisodes tels :

  • l’appel d’Abram (Gn 12,7-8) ou mieux celui de Moïse sur l’Horeb (Ex 3), tous deux en vue d’une mission et du don de la terre de Canaan.
  • le séjour près du mont Sinaï où Dieu donna sa Loi et son Alliance (Ex 24,24). N’est-ce pas d’ailleurs à cette occasion que Moïse élèva douze stèles pour chacune des tribus d’Israël ?
  • La montagne de Sion restaurée, rebâtie après l’exil. Ainsi les prophètes désignent la montagne comme le lieu de l’avènement du Seigneur et de la restauration d’Israël. Michée 4,1-8; Abdias 1,17; Joël 3,5; etc. Citons pour exemple Joël 3,5: « car sur la montagne de Sion et de Jérusalem, il y aura des rescapés, comme l’a dit le Seigneur, et parmi les survivants que le Seigneur appelle ! »

Ce rassemblement de rescapés annoncé par Joël, Marc ne l’a-t-il pas décrit lors de l’épisode précédent en soulignant les guérisons de Jésus envers ceux qui souffraient de supplices, et maintenant sauvés et appelés ?

Ainsi l’appel des disciples et Douze n’est plus une affaire d’un maître appelant ses « élèves » mais d’un Seigneur appelant et rassemblant son peuple de sauvés. Jésus sur la montagne prend la posture divine, et son appel retentit comme un appel au salut, à entrer dans une alliance et un temps nouveau, celui du Royaume.

Une « création » politique dangereuse

Il en établit douze afin d’être avec lui et de les envoyer prêcher, ayant autorité pour chasser les démons. (3,14-15)

Le chiffre douze, bien évidemment, correspond aux tribus d’Israël. Choisir parmi les appelés, douze personnes, c’est faire un choix hautement politique. Rappelons que cette instauration est publique, face à une foule venant depuis l’Idumée jusqu’à Sidon, depuis le haut d’une montagne. Avec les Douze, Jésus paraît reconstituer l’ancien et grand Israël, celui des douze tribus. C’est bien sûr un acte qui a une portée pleine d’espérance : Jésus affirme ainsi qu’avec lui c’est bien le Royaume de Dieu qui vient.

Mais étrangement, le « signe » des Douze pourrait affirmer l’instauration non pas d’un royaume ‘spirituel’ mais DU royaume, celui d’Israël. L’épisode précédent rappelait justement les frontières de cet ancien état : Idumée, Jourdain, Tyr et Sidon, et Jérusalem sa capitale. Et Jésus en établit (litt. en fit) Douze. Ce n’est même plus un choix mais la création, l’institution d’un groupe particulier.  Cette institution de Douze apôtres a donc un aspect éminemment politique. Jésus voudrait-il reconquérir la terre sainte des mains des Romains et des Hérodiens ? Prétendrait-il au trône de ces douze tribus ?

Certes, Marc précise que la mission des Douze consiste en la prédication et la lutte contre les démons. Mais là encore, cette mission décrite chez Marc a un aspect ambigu. Car il faut s’accorder sur le contenu de la prédication. Prêcher quoi ? Comme Jésus : le Royaume de Dieu (Cf Mc 1,14.38-39). Si aujourd’hui bien souvent (hélas) l’expression Royaume de Dieu renvoie à l’au-delà, il n’en est pas ainsi dans les évangiles. Annoncer le Royaume c’est annoncer une action du Seigneur dans le présent et le concret du peuple y compris dans sa vie sociale et économique (donc politique). Chasser les démons : l’expression est quasi-militaire. Il s’agit bien de combattre le mal dans toutes ses dimensions : spirituelle, éthique… Or ce mal démoniaque peut aussi bien prendre le visage du péché, de la maladie que de l’injustice et du paganisme romain.

Ici, Marc ne donne pas à ces douze le titre ‘officiel’ d’Apôtres, comme le feront Luc et Matthieu. Ils reçoivent un pouvoir, une autorité qui pourrait même les assimiler à des lieutenants. En prêchant et chassant les démons ne tiennent-ils pas lieu de l’autorité de leur Seigneur en poursuivant sa mission (1,39)

Douze lieutenants

Il établit les Douze.  Il donna le nom de Pierre à Simon. Et Jacques, fils de Zébédée, et Jean, frère de Jacques, auxquels il donna le nom de Boanergès, c’est-à-dire, fils du tonnerre. André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques fils d’Alphée, Thaddée, Simon le cananite, et Judas Iscariote, celui qui le livra. (3,16-19)

Si l’on ne peut faire le portrait de chacun, nous pouvons déjà repérer une certaine diversité chez ces Douze. Depuis les pêcheurs du lac jusqu’au cananite Simon (surnom donné aux résistants zélotes – tient encore un aspect politique et militaire !) Ceux dont le nom du père semble reconnu par la société (les fils de) et les autres plus anonymes, jusqu’à celui qui le trahira.

Jésus demeure maître de son dessein. La conspiration des pharisiens et des hérodiens n’arrête en rien sa mission. Maintenant, il appelle ses disciples de manière solennelle et établit les Douze y compris Judas. Et parfois il renomme, comme un père nomme ses enfants, comme le Seigneur renomma Abraham (Gn 17,5) ou comme Nabuchodonosor renomma ses vassaux et ses serviteurs (2R 24,17; Dn 1,7). Pierre, les Boanergès… des surnoms affectueux ou des noms de combats ?

Pierre, les fils du tonnerre, tout cela n’a rien de pacifique et nous avons le droit d’être déstabilisés (et c’est sans doute l’effet voulu par Marc). Où est ce ‘gentil’ Jésus guérissant une belle-mère fiévreuse, un lépreux, mangeant avec les pécheurs…? Que cherche donc à faire Jésus ? Quelle mouche le pique ici ? Serait-il devenu fou pour prétendre à la royauté ou la restauration d’Israël  ?

à suivre


> consulter les articles précédents <

Marc 3,13-19


  1. le terme ecclésial / église, provient du grec ekkaléo (ἐκκαλέω) signifiant appeler.
  2. Le contexte du récit parallèle chez Luc (Lc 6,12,16) ne fera pas mention d’un précédent rassemblement d’une multitude, ni d’un appel plus vaste. De même chez Matthieu (Mt 9,35-10,16) qui soulignera au contraire la rareté des ouvriers de la moisson et omettra le cadre de la montagne.

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