L’appel des Douze et le discours apostolique (Mt 9,36-10,8)

11ème dimanche (A)
Mt 9,36-10,8

La mention de l’Évangile du Royaume encadrait la section précédente qu’inaugurait le discours sur la montagne (Mt 5-8). Nous retrouverons la même expression (qui se répète seulement quatre fois dans l’évangile de Matthieu) à la fin du ministère de Jésus encadrant une thématique plus eschatologique :

  • 4,23 Jésus parcourait toute la Galilée ; il enseignait dans leurs synagogues, proclamait l’Évangile du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple.
  • 9,35 Jésus parcourait toutes les villes et tous les villages, enseignant dans leurs synagogues, proclamant l’Évangile du Royaume et guérissant toute maladie et toute infirmité.
  • 24,14 Et cet Évangile du Royaume sera proclamé dans le monde entier ; il y aura là un témoignage pour toutes les nations. Alors viendra la fin.
  • 26,13 Amen, je vous le dis : partout où cet Évangile sera proclamé – dans le monde entier –, on racontera aussi, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire. »

Le thème principal de cette première section (Mt 4-9) était l’évocation de la venue du Règne du Père qui est aux cieux, non seulement dans le discours mais dans les actes mêmes de Jésus : guérisons, exorcisme, retour à la vie, conversion, … L’Évangile selon Matthieu va prendre maintenant une autre tournure. A la prédication de l’Évangile aux foules, vient le moment d’un discours missionnaire destiné aux Douze apôtres qui deviennent ici les destinataires de la parole de Jésus.

Moisson sans ouvrier

Mt 9 36 Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger. 37 Il dit alors à ses disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. 38 Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. »

Compassion et mission

Beaux Arts de Carcassonne, La Moisson (1874), Léon Augustin Lhermitte, 122x205

Le discours missionnaire s’inscrit d’emblée dans la compassion de Jésus envers ces foules sans bergers. Ni les scribes, ni les pharisiens ne peuvent, par leur opposition précédente au Royaume annoncé, endosser ce rôle pastoral pour son avènement. Dans la tradition biblique la moisson évoque le rassemblement attendu d’Israël par le Seigneur (Is 27,12-13), le maître de la moisson, comme également le berger évoque le rassemblement du troupeau dispersé (Ez 34,5). La mission et la moisson, les bergers et les ouvriers deviennent ainsi le signe de l’agir de Dieu pour son peuple, une action qui s’enracine dans sa compassion.

Les Douze

Mt 10, 1 Alors Jésus appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir d’expulser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité. 2 Voici les noms des douze Apôtres : le premier, Simon, nommé Pierre ; André son frère ; Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère ; 3 Philippe et Barthélemy ; Thomas et Matthieu le publicain ; Jacques, fils d’Alphée, et Thaddée ; 4 Simon le Zélote et Judas l’Iscariote, celui-là même qui le livra.

Douze disciples

Envoi des Douze en mission, santa maria del carmine, Chapelle Brancacci, Florence, 1425

Par le choix de douze apôtres, Jésus inscrit la mission non dans une expansion conquérante mais dans l’accomplissement des signes du Royaume. Ils sont douze comme autrefois les douze tribus d’Israël. Le pouvoir qui leur est donné reprend celui-là même de Jésus que nous avons contemplé dans ses miracles : exorcismes et guérisons.  Il ne s’agit pas de faire des miracles pour faire des disciples, mais de manifester en actes la venue du Règne de Dieu. Le pouvoir des douze s’inscrit donc lui aussi, comme nous l’ont montré les récits, dans l’annonce d’un relèvement. Ils ne sont que douze, très divers, des pêcheurs au publicain, prémices des moissonneurs à venir, douze envoyés (comme le signifie le mot apôtre) vers un premier champ.

Le discours apostolique et missionnaire

A la suite de cet appel, l’évangéliste Matthieu propose le discours de Jésus à ces Douze nouvellement investis. Ce discours missionnaire et apostolique (Mt 10,5-42), introduit par les versets précédents, se déploie en plusieurs sections dont une centrale sur la figure du maître et du disciple.

  • Premières instructions pour la route 10,5-15
  • Les dangers de la mission 16-23
  • Tel maître, tels disciples 24-25
  • L’encouragement 26-33
  • Suivre et accueillir 34-42

Les premières instructions

Mt 10 5 Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : « Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. 6 Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. 7 Sur votre route, proclamez que le royaume des Cieux est tout proche. 8 Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement.

Le champ d’Israël

Nikolay Ge, le Christ à la synagogue, 1868

Pour un discours dit « missionnaire » l’indication du champ d’action limitée peut apparaître contradictoire. D’autant plus qu’il s’agit du premier point. Pourquoi seulement Israël et interdire la Samarie voisine et le monde païen ? Comme nous l’avons déjà mentionné, l’évangile de Matthieu a été écrit dans un milieu judéo-chrétien marqué par des débats au sein de la synagogue. Matthieu insiste donc sur le caractère éminemment juif de la mission de Jésus. L’annonce du Règne de Dieu est destinée à relever Israël en vertu du dessein de Dieu. En cela, Jésus accomplit l’Écriture. Le judaïsme, auquel appartient Jésus et les Douze, est le destinataire premier de cet Évangile du Royaume. Il faudra attendre la fin du ministère de Jésus, sa passion et sa résurrection pour que l’Evangile s’ouvre à toutes les nations (Mt 28,19)

Gratuité du Royaume

Christ guérissant la Belle-mère de Simon Pierre, John Bridges, 1839

Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. Chacune de ces instructions renvoie principalement aux récits précédents : depuis la belle-mère de Simon-Pierre (8,14-17), jusqu’au possédé sourd-muet (9,32-35), en passant par la fille du notable (9,18-21) et le lépreux (8,1-4). Comme évoqué au début de cet article, les actes missionnaires reprennent ceux de Jésus non pour en devenir des réitérations mécaniques et probantes, mais des témoignages. La mission s’inscrit moins dans un « faire » que dans la personne de Jésus. Les apôtres sont envoyés à revêtir la mission du Christ pour manifester son avènement. Les miracles attendus ne sont pas effectués en vue d’une récompense, y compris en termes de conversion. Tout est dans la gratuité et le désintéressement. La suite du discours montrera justement qu’être missionnaire et apôtre ne sera pas payé en retour, du moins à vue humaine.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).