Deux aveugles et un sourd-muet (Mt 9,27-35)

Nous sommes toujours à Capharnaüm et nous sortons de la maison du notable dont la fille vient de reprendre vie grâce à l’action et à la parole de Jésus. Les deux guérisons suivantes formes une unité avec les deux précédentes. Aux deux femmes (l’hémorroïsse et la jeune fille) succèdent deux hommes aveugles et un sourd-muet. Cet ensemble (Mt 9,18-35) vient illustrer la nouveauté, en Jésus, qu’est l’Évangile du Royaume (v.35). Il est l’Époux attendu, et la maître de la Vie qu’expriment les relèvements de la fille et de la femme hémorroïsse (le sang est associée à la vie dans le Judaïsme).

Par ces miracles, l’évangéliste Matthieu montrent l’actualité du Royaume. Jésus ne prêche pas dans l’attente d’un règne de Dieu – comme les disciples du baptiste. Le Règne est déjà là… même s’il a encore à se dévoiler pleinement comme vont le montrer ces deux récits.

Guérison d'un aveugle, El Greco, 1570

Deux aveugles qui ne sont pas muets (9,27-31)

9, 27 Tandis que Jésus s’en allait, deux aveugles le suivirent, en criant : « Prends pitié de nous, fils de David ! » 28 Quand il fut entré dans la maison, les aveugles s’approchèrent de lui, et Jésus leur dit : « Croyez-vous que je peux faire cela ? » Ils lui répondirent : « Oui, Seigneur. » 29 Alors il leur toucha les yeux, en disant : « Que tout se passe pour vous selon votre foi ! » 30 Leurs yeux s’ouvrirent, et Jésus leur dit avec fermeté : « Attention ! que personne ne le sache ! » 31 Mais, une fois sortis, ils parlèrent de lui dans toute la région.

La maison de la foi

Nous entendrons une autre guérison de deux aveugles mais à Jéricho (Mt 20,29-34). Notre passage est propre à Matthieu. Cela pourrait sembler un récit assez banal de guérison, s’il n’y avait ces petits détails qui nous interrogent. Ici, un élément étonnant est le chemin de ces aveugles. Ils ne sont pas guéris dans l’immédiat. Jésus quitte la maison du notable, et ils se mettent d’abord à le suivre. A cet instant, Jésus ne répond rien, il attendra d’être rentré à la maison. Cet espace, comme nous l’avons déjà écrit, très symbolique de son autorité messianique.

Mais pourquoi le récit nous fait-il attendre, ainsi que les aveugles ? Ils ne sont pourtant pas muets et Jésus n’est pas sourd pour maintes fois entendre leur cri : « Prends pitié de nous, fils de David ! » au long du chemin. Le récit de Matthieu veut donc associer la maison et la guérison ou plus exactement la maison et l’autorité de Jésus. « Croyez-vous que je peux faire cela ? » D’emblée la question de Jésus associe la démarche des aveugles à la foi : « croyez-vous… »

Nicolas Colombel, Christ guérit un aveugle, 1682

S’approcher

Un des mots préférés de l’évangéliste est le verbe « s’approcher » qu’il utilise 51 fois (contre 10 chez Luc, 5 en Marc, et une seule mention en Jean). On s’approche exclusivement pour venir vers Jésus. Exceptés pour les récit de la Transfiguration (17,7) et de la Résurrection où Jésus s’approche de certains disciples (28,18). Ce verbe s’approcher ne constitue pas seulement une indication de mouvement. En Matthieu, il précède majoritairement un interrogation, un questionnement, comme ici.

La question de Jésus vient lier deux éléments : la foi et la réponse aux demandes des aveugles. Ces derniers font appel à sa miséricorde ‘prends pitié de nous’ et à son identité de ‘Fils de David’. C’est donc à l’autorité de Jésus qu’ils s’adressent, une autorité liée à la figure royale et messianique de David. Jésus reprend ces mêmes éléments dans sa question avec le verbe croire et le verbe faire, associés à un troisième, central, « pouvoir ».

La question vise autant le lecteur que les aveugles. Matthieu souligne que la guérison n’est pas liée à poursuite d’un faiseur de miracle, mais à la foi en Celui qui possède l’autorité divine. Le oui des aveugles est une affirmation en ce « Seigneur ». Ils se sont approchés non d’un thaumaturge, mais de l’Époux et messie des temps derniers. Une fois encore, ils ne peuvent garder silence demandé par Jésus. Ce dernier ordonne sur les maux et son pouvoir s’arrête à la liberté, parfois maladroite, des hommes. Une fois encore, son autorité n’est nullement emprise. Les aveugles ne resteront pas muets, ni d’ailleurs notre prochain homme rencontré.

1880 Alexandre Bida

Un sourd-muet donné à voir (9,32-35)

9, 32 Ils sortirent donc, et voici qu’on présenta à Jésus un possédé qui était sourd-muet. 33 Lorsque le démon eut été expulsé, le sourd-muet se mit à parler. Les foules furent dans l’admiration, et elles disaient : « Jamais rien de pareil ne s’est vu en Israël ! » 34 Mais les pharisiens disaient : « C’est par le chef des démons qu’il expulse les démons. » 35 Jésus parcourait toutes les villes et tous les villages, enseignant dans leurs synagogues, proclamant l’Évangile du Royaume et guérissant toute maladie et toute infirmité.

Liberté de la guérison et suspicion démoniaque

Si Jésus n’a aucune emprise sur les hommes, les laissant à leur liberté, ce récit en est l’illustration. Ce n’est pas un sourd-muet qu’on amène à Jésus, mais un homme possédé. Autrement dit, un homme prisonnier du mal, qui n’a plus cette liberté voulue dès la création. Ce n’est donc pas une guérison, mais un exorcisme, une véritable libération du mal, et une vraie libération de la parole. Lorsque le démon eut été expulsé, le sourd-muet se mit à parler. La réaction des foules : Jamais rien de pareil ne s’est vu en Israël !  souligne cette nouveauté eschatologique que Jésus annonçait il y a peu. A vin nouveau, outres neuves.

Si la louange se fait entendre, la critique des pharisiens tout autant. Ils viennent, comme au temps du serpent de la Genèse  (Gn 3), introduire le trouble et la suspicion envers ce messie du Créateur. Ils suggèrent que ce dernier miracle, et donc ceux qui l’ont précédé, sont en opposition avec le dessein de Dieu. Avec ce que nous avons entendu, nous comprenons que les pharisiens sont ici plus aveugles que nos hommes guéris. Ils ne voient pas l’œuvre de Dieu en action. Mais ce ne sont pas leurs accusations, ni leur manque de foi, qui nous étonnent. Nous ne sommes pas surpris de cela mais du fait que Jésus ne dit rien.

La même question reviendra plus tard (Mt 12,24) et Jésus y répondra. Mais non pas à cet instant. Ici le silence prévaut, car ce silence de Jésus exprime justement la liberté dans laquelle s’épanouit et se propose cet Évangile du Royaume qui devra ainsi composer (et s’affronter) avec la liberté des hommes, disciples ou opposants. Jésus ne leur impose pas de se taire, ni ne déploie une rhétorique qui les ferait taire. Point d’emprise donc. Jésus est silencieux. Ou plutôt, la réponse aux accusations pharisiennes vient de Matthieu qui fait entendre l’Évangile du Royaume et la guérison de toute maladie et toute infirmité. Un royaume comme un nouvel Eden attendu par le prophète Isaïe, enfin.

Is 35 1 Le désert et la terre de la soif, qu’ils se réjouissent ! Le pays aride, qu’il exulte et fleurisse comme la rose, 02 qu’il se couvre de fleurs des champs, qu’il exulte et crie de joie ! La gloire du Liban lui est donnée, la splendeur du Carmel et du Sarone. On verra la gloire du Seigneur, la splendeur de notre Dieu. 3 Fortifiez les mains défaillantes, affermissez les genoux qui fléchissent, 4 dites aux gens qui s’affolent : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver. » 5 Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds. 6 Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie ; car l’eau jaillira dans le désert, des torrents dans le pays aride. 7 La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif, en eaux jaillissantes. Dans le séjour où gîtent les chacals, l’herbe deviendra des roseaux et des joncs.

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