Le fou de la maison contre la maison du fort (Mc 3,20-35)

L’épisode précédent de l’institution des Douze esquissait la prétention de Jésus à la restauration du royaume d’Israël. Maintenant, le récit de Marc nous amène à voir et à entendre la réaction de son entourage. Cette mention de la famille, qui intervient deux fois (3,20-21; 3,31-35), encadre la réaction des scribes (3,22-30). Le passage doit donc être regardé dans son unité.

Le fou de la famille

Mc 3, 20 Alors Jésus revient à la maison, où de nouveau la foule se rassemble, si bien qu’il n’était même pas possible de manger. 21 Les gens de chez lui, l’apprenant, vinrent pour se saisir de lui, car ils affirmaient : « Il a perdu la tête. »

Nous quittons la montagne pour revenir à la maison de Capharnaüm, lieu de rassemblement qui maintenant déborde et ne laisse aucun répit à Jésus et ses disciples. La foule, chez Marc, a toujours ce côté oppressant qui vient accentuer l’attirance suscitée par Jésus. Est-ce pour ses paroles, ses guérisons ou son désir de reconquête comme le laissait entendre le récit précédent ? Sans doute un peu de tout cela. La faim de sa parole, de son salut, les empêche paradoxalement de manger le pain. Comme s’il y avait une faim, un manque à rassasier que, bientôt, le récit de Marc comblera.

Les proches désignant les siens, sa famille, viennent aussi à sa rencontre mais pour un tout autre motif. À leurs yeux, Jésus est tombé dans la folie. D’où leur vient ce diagnostic ? Est-ce en raison de cette foule considérable, de ses miracles et exorcismes ? Il faut regarder ce passage à la lumière du précédent. Rassemblant la multitude du nord au sud, instituant les Douze depuis une montagne, Marc mettait en exergue la prétention royale de Jésus.

La réaction de ses proches vient donc souligner l’irrationalité d’une telle intention. Effectivement, du point de vue des siens, Jésus est un petit gars de Nazareth, rien de plus ! Au regard de son lien familial rien ne le prédispose, chez Marc, à la conquête du trône. Et son armée ? Douze individus sans compétence en la matière, des pêcheurs sans filet, des estropiés, des malades, des femmes, des lépreux guéris… une armée plutôt bancale. De manière pragmatique, Marc nous invite donc à réinterpréter le récit de l’appel des disciples et du choix des Douze. Si d’un point de vue humain, Jésus ne peut revendiquer une action politique, sans doute faut-il chercher ailleurs ? De quel règne de Dieu s’agit-il ?

Béelzéboul et son empire

Mc 3, 22 Les scribes, qui étaient descendus de Jérusalem, disaient : « Il est possédé par Béelzéboul ; c’est par le chef des démons qu’il expulse les démons. » 23 Les appelant près de lui, Jésus leur dit en parabole : « Comment Satan peut-il expulser Satan ? 24 Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut pas tenir. 25 Si les gens d’une même maison se divisent entre eux, ces gens ne pourront pas tenir. 26 Si Satan s’est dressé contre lui-même, s’il est divisé, il ne peut pas tenir ; c’en est fini de lui.

Venant de Jérusalem, et donc – comme sa famille – eux aussi étrangers à la foule, les scribes avancent ici une autre interprétation. Si Jésus ne peut s’appuyer sur une force armée, sans doute peut-il compter sur une force surnaturelle, comme le montrent déjà ses miracles et exorcismes, mais une puissance venant du monde des démons.

Accusé d’avoir perdu la raison, Jésus raisonne pourtant intelligemment et démonte l’argumentation de ses adversaires. Si son pouvoir miraculeux venait du prince des démons, Béelzéboul1,  il ne pourrait combattre contre ces mêmes démons. C.Q.F.D. Mais Jésus va plus loin. Il déplace l’image d’une lutte au sein d’un royaume, à la maison, en son sens domestique de famille. On y revient.

Si les scribes voulaient faire de lui un agent de l’empire de Béelzéboul, prince des démons, Jésus les oblige à revenir à la royauté de Dieu qu’il annonce et revendique (1,15). Ce règne n’est pas celui de Satan, mais celui de Dieu, et l’agir de Jésus ne s’appuie pas sur la division mais sur l’unité et le rassemblement tel qu’il fut donné à voir au bord de la mer. Ce terme de règne est donc à redéfinir.

Ainsi, Jésus prend appui sur l’image de la maison familiale, où habitent généralement les personnes d’un même clan de plusieurs générations : père, mère, aïeux, frères et sœurs, époux, épouses, enfants… Dès lors, il éclaire à nouveaux frais ce règne à venir et le choix des Douze. Pour Marc, ce ne sont pas les douze tribus que Jésus veut reconstituer, mais douze frères, tels les douze fils de Jacob-Israël, qu’il vient réconcilier. Son royaume n’est pas un empire à conquérir mais une famille à aimer et à rassembler. Et cela change bien des choses.

L’homme fort

Mc 3, 27 Mais personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses biens, s’il ne l’a d’abord ligoté. Alors seulement il pillera sa maison.

Ce verset est le cœur du discours de Jésus. Certes, il y a bien une conquête avec ses pillages, une maison à conquérir. Non pas la maison dynastique de David, mais la maison du fort. Ce fort est ici celui que les scribes appelaient Béelzéboul. Mais le nommer c’est déjà le personnifier, l’humaniser. La suite de l’évangile le montera : Jésus vient nommer et humaniser les hommes contre des démons. Ainsi dans la bouche de Jésus, ce Béelzéboul ou ce Satan (l’ennemi) n’est qu’un fort sans humanité. Il revient à Jésus de le combattre en vue d’établir le règne de Dieu, ce rassemblement définitif, ce nouvel Eden en attente (1,12-13).

Jésus se présente ici comme l’envoyé de Dieu capable de lier cet ennemi puissant et d’expulser tout le mal de sa maison. Ainsi l’annonçait le prophète Jérémie : Celui qui a dispersé Israël le rassemblera, et le gardera comme un berger son troupeau. Car le Seigneur a racheté Jacob, Il l’a délivré des mains d’un plus fort que lui (Jr 31,11-10). Sa force contre ce fort ennemi, son arme plus efficace que ce Mal réside dans le pardon de Dieu.

L’arme du pardon

Mc 3, 28 Amen, je vous le dis : Tout sera pardonné aux enfants des hommes : leurs péchés et les blasphèmes qu’ils auront proférés. 29 Mais si quelqu’un blasphème contre l’Esprit Saint, il n’aura jamais de pardon. Il est coupable d’un péché pour toujours. » 30 Jésus parla ainsi parce qu’ils avaient dit : « Il est possédé par un esprit impur. »

Si le monde du Mal est lié, pillé, vidé, le monde des hommes est délié et rempli du pardon y compris envers les pires péchés comme le blasphème, le refus conscient de Dieu. Le royaume devient ainsi une maison de réconciliation avec Dieu et entre frères.

À l’exception d’un péché, cependant. Ce péché contre l’Esprit Saint est, dans ce contexte, LE péché contre Dieu et contre son Fils. Refuser sciemment le dessein de Dieu, sa réconciliation, son royaume et son Messie, revient à se condamner soi-même. Tel est le risque que prennent ici les scribes, à qui ce message est destiné. En considérant Jésus non comme le Fils bien-aimé qui a reçu l’Esprit Saint (1,10-11) mais comme un homme possédé d’un esprit impur, ils s’opposent à la maison que Jésus vient bâtir pour eux. Ils s’excluent d’eux-mêmes, par leur attitude, de cette maison fraternelle. À moins qu’ils ne se convertissent à sa parole fraternelle. Ainsi pour Marc, seule l’adhésion à la personne de Jésus ouvre au salut.

La vraie maison de Jésus

Mc 3, 31 Alors arrivent sa mère et ses frères. Restant au-dehors, ils le font appeler. 32 Une foule était assise autour de lui ; et on lui dit : « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors : ils te cherchent. » 33 Mais il leur répond : « Qui est ma mère ? qui sont mes frères ? » 34 Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. 35 Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. »

Après avoir redéfini le règne de Dieu en termes de maison, Jésus en vient maintenant à reconsidérer ce dernier lieu. Appartenir à une famille, la maison au sens large du terme, implique un lien héréditaire, de sang ou d’adoption. L’appartenance au royaume d’Israël, à la maison de Jacob, s’établissait en règle générale par filiation à l’une des douze tribus. Or, chez Marc, Jésus vient bouleverser le mode habituel d’admission. Exit l’avantage acquis de l’hérédité et de la circoncision de la chair. La famille de Dieu est ainsi redéfinie non en raison de privilèges hérités à la naissance, mais de conversion du cœur et d’adhésion à la parole et à la volonté du Père, ce qu’annonçait déjà le prophète Jérémie :

Ainsi parle le Seigneur aux hommes de Juda et aux habitants de Jérusalem : Défrichez votre champ, ne semez pas parmi les ronces ! Soyez circoncis pour le Seigneur, ôtez le prépuce de votre cœur, hommes de Juda et habitants de Jérusalem ! (Jr 4,3-4)

à suivre… dans les champs et les ronces !

  1. Béelzéboul : ce terme apparaît uniquement dans les évangiles synoptiques. Il pourrait faire référence à la divinité philistine Beel-zebub de 2R 1,2-6, ou à Baal dieu païen de Canaan. Quoi qu’il en soit, il revêt ici la figure du chef de tous les démons.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).