La porte des brebis (Jn 10,1-10)

4ème dimanche de Pâques,
Jn 10,1-10

Autre dimanche autre lieu pascal. Cette fois, nous nous rendons auprès de brebis, leur enclos pour un temps et leur berger pour toujours. Dans l’évangile selon saint Jean le discours communément appelé du ‘bon berger’ se situe dans une juste continuité. Face à ceux qui ont jeté dehors l’aveugle-né (Jn 9), Jésus se présente comme la porte et le bon berger des brebis. C’est un discours d’encouragement envers une communauté johannique qui se voit refuser l’accès à la synagogue. C’est dans ce contexte dramatique qu’il faut comprendre ce discours de Jésus.

Tout commence par une image pastorale mettant en scène un berger, des brebis, des voleurs, un enclos, des pâturages (v.1-6). De cette scène assez énigmatique, Jésus va proposer une double interprétation allégorique. Il se présentera successivement comme ‘la porte’ (v.7-10) puis comme ‘le bon berger’ (v.11-18). Cette seconde image sera commentée par ailleurs (la liturgie dominicale ayant hélas sectionné l’unité de l’ensemble). Il faudrait également ajouter à ce discours de Jésus, la réaction des pharisiens (v. 19-21) car c’est à eux, comme à nous, que s’adresse cette sorte de parabole. Ce discours se poursuit même durant la fête de la Dédicace (v.22-30) où est aussi question de brebis.

Des brebis, un enclos, des voleurs, un berger

Jn 10 En ce temps-là, Jésus déclara : 1 « Amen, amen, je vous le dis : celui qui entre dans l’enclos des brebis sans passer par la porte, mais qui escalade par un autre endroit, celui-là est un voleur et un bandit. 2 Celui qui entre par la porte, c’est le pasteur, le berger des brebis. 3 Le portier lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix. Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir. 4 Quand il a poussé dehors toutes les siennes, il marche à leur tête, et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix. 5 Jamais elles ne suivront un étranger, mais elles s’enfuiront loin de lui, car elles ne connaissent pas la voix des étrangers. » 6 Jésus employa cette image pour s’adresser à eux, mais eux ne comprirent pas de quoi il leur parlait.

Brebis d’Israël

Jean-Baptiste Champaigne, Le Bon Berger, 17e

Jésus emploie ici une « image » pour reprendre l’expression de l’évangéliste. Il ne s’agit pas tant d’une parabole, ni d’une allégorie. Jean veut souligner le caractère énigmatique – pour le moment – de cette figure de style. Rien qu’une image, encore un peu floue, qui suscitera l’incompréhension de ses auditeurs. Ne l’oublions pas ces paroles de Jésus s’adressent ici à des pharisiens qui ont jeté dehors l’aveugle-né (Jn 9). Ceux-ci, comme le lecteur croyant, connaissent la portée symbolique de l’image pastorale ici utilisée. C’est justement l’usage de cette symbolique qui suscite leur incompréhension.

En effet, l’image pastorale est connue de toute la tradition biblique. Le Premier Testament utilise souvent les figures des brebis et des bergers pour parler d’Israël comme un troupeau, guidé par un berger (Dieu ou son Messie) face aux dangers ou face à de mauvais bergers (prêtres et rois). Pour n’en citer que quelques passages :

  • Ps 22,1 sq : Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien….
  • Is 40,11 Comme un berger le Seigneur fait paître son troupeau, de son bras il rassemble; il porte sur son sein les agnelets, procure de la fraîcheur aux brebis qui allaitent.

Et surtout le chapitre 34 du livre d’Ezéchiel qui est certainement l’arrière fond de ces versets et qui commence ainsi :

  • Ez 34, 2 « Fils d’homme, prophétise contre les bergers d’Israël, prophétise. Tu leur diras : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Quel malheur pour les bergers d’Israël qui sont bergers pour eux-mêmes ! etc.

L’histoire que raconte Jésus s’appuie sur ces images vétéro-testamentaires du berger d’Israël et de ses brebis. Mais il s’en détache aussi, ce qui provoque cette incompréhension. De quoi parle cette métaphore ?

Une image abrupte

Ce qui peut nous surprendre, et surprend ici l’auditoire, c’est la manière abrupte du propos. Jésus ne prend pas soin de planter un décor à la manière d’un conte ou d’une parabole du style : un homme avait un troupeau. Non. Jésus commence directement par la difficulté sous forme d’adage introduit solennellement cet « Amen Amen je vous le dis » expression récurrente dans l’évangile de Jean.  Amen, amen, je vous le dis : celui qui entre dans l’enclos des brebis sans passer par la porte, mais qui escalade par un autre endroit, celui-là est un voleur et un bandit.

Nous sommes ainsi plongés soudainement dans une histoire de brebis et de voleur, sans que rien ne nous y ait préparé. Les versets précédents dénonçaient l’aveuglement des pharisiens face à celui qui se présente ici comme le juge eschatologique :

Jn 939 Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » 40 Parmi les pharisiens, ceux qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Serions-nous aveugles, nous aussi ? » 41 Jésus leur répondit : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure.

L’histoire jetée ainsi aux oreilles des pharisiens est encore plus énigmatique avec ces questions de porte, d’entrée et de sortie. Car l’histoire de Jésus insiste sur les verbes de mouvement : entrer, escalader, faire sortir, pousser dehors, marcher, suivre, s’enfuir. Et à ces verbes de mouvements sont associés des termes en lien avec la Parole : voix, appeler, … Comment démêler cette histoire ?

Une image subversive

Jésus oppose la figure du berger à celles du voleur, du bandit et des étrangers. L’identification de ces derniers, venus avant lui, n’est pas précisée. Il ne peut s’agir des patriarches, ni des prophètes. Dans le contexte du récit, il pourrait faire références aux Pharisiens ou dans l’actualité de la communauté johannique aux responsables des synagogues. Mais aujourd’hui encore l’imposture guette toute communauté. Ces personnages sont ainsi qualifiés de ‘voleur’, c’est-à-dire de voleur de brebis lesquelles n’appartiennent qu’à Dieu. ‘le voleur ici est un voleur de Dieu’ disait à ce propos le p. Xavier Léon Dufour, jésuite et bibliste.

Le voleur est ici étranger au troupeau. Bien évidemment cette dénomination ne vise pas une appartenance ethnique. Le voleur étranger est celui qui s’oppose radicalement au projet et au dessein de Dieu, qui ne parle pas de la même voix.

Au contraire le berger se caractérise par son lien avec ses brebis dont il connaît le nom (Is 43,1) c’est-à-dire leur personne même. Au désir d’appropriation du voleur, le récit oppose le lien quasi paternel qu’entretient le berger. Sa Parole est un signe d’appartenance. Il connaît ses brebis qui connaissent sa voix, une voix qu’aucun accent étranger (à Dieu) ne saurait imiter. Notre berger est présenté telle la figure divine, qui traditionnellement et bibliquement, protège son troupeau des faux bergers, rassemble les dispersés et les guide ou vers la bergerie ou vers de frais pâturages. Mais ici, à bien écouter, il ne s’agit nullement de rassembler mais de fuir un enclos ! Le berger vient pour faire sortir les siennes, celles qu’il appelle. Celles qui connaissent sa voix. Et celles-ci, Il les pousse même dehors, loin de l’enclos ! Jésus subvertit l’image traditionnelle du berger d’Israël. C’est le point inattendu, mais qui rejoint la situation présente.

Pour rendre compte de cette sortie brutale, l’évangéliste utilise le verbe ekballô ( ἐκβάλλω ) c’est-à-dire jeter dehors, ce même verbe qui est utilisé pour l’action de Jésus au Temple (2,15) mais surtout pour exprimer le rejet de l’aveugle-né (9,34.35) du cercle pharisien et synagogal. Que signifie tout cela ?  Suite là l’incompréhension des Pharisiens (sur l’interprétation), Jésus va appuyer sa démonstration en insistant sur deux éléments : la porte et le berger. Le récit passe ainsi de la troisième personne du singulier à la première personne.

Je suis la porte des brebis

7 C’est pourquoi Jésus reprit la parole : « Amen, amen, je vous le dis : Moi, je suis la porte des brebis. 8 Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des bandits ; mais les brebis ne les ont pas écoutés. 9 Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage. 10 Le voleur ne vient que pour voler, égorger, faire périr. Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance.

Le portier de Dieu  

Berger dans le désert de Judée (fb)

Il est quand même rare et surprenant de se comparer à une porte ! Lors d’une formation biblique, un des participant fit une judicieuse remarque. Je n’ai pu la vérifier mais elle est assez éclairante. Pendant que le troupeau pâture, le ou les bergers assemblaient des pierres pour en faire les murets d’un enclos, y laissant une ouverture. Le soir, après avoir fait entrer ses moutons, le berger en guise de porte, se couchait à l’entrée de l’enclos. Cette anecdote, si elle est vérifiable est intéressante. Elle nous permet d’évacuer de nos représentations ces portes de bois avec chevillette et bobinette cherrant… ou autre poignée et serrure. Le berger est la porte, le gardien, il protège ainsi ses brebis de tout égarement nocturne, de tout vol.

Jésus endosse audacieusement, voire même de manière provocatrice, le costume du berger divin. Son « Je suis » peut retentir – et c’est très souvent le cas dans le quatrième évangile – comme l’écho au « Je Suis » de Dieu se révélant à Moïse. Dieu dit à Moïse : « Je suis qui je suis. Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : “Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est : JE-SUIS”. » Ex 3,14.

Cette figure divine que Jésus revendique est encore soulignée par l’aspect unique et exclusif de son rôle. Il est le seul accès, le seul passage vers le salut, bref le ‘seul Seigneur et Dieu’. En dehors de sa personne il n’y a pas de vie ou de salut possible. Ici Jésus s’oppose à ces voleurs qui ne sont là que pour voler, égorger et faire périr… Évocation de la prochaine passion du Christ, mais aussi des divisions qui se font jour au sein de la synagogue, et des communautés chrétiennes.

Mais le berger-portier n’est qu’un aspect. L’enclos de pierre ici n’est pas la destination, au contraire. Il faut en partir ! La véritable destination sera un pâturage. C’est une destination pour se rendre, à l’écouter de la voix unique du Christ berger, vers une terre promise dont on ne sait encore rien. Mais il faut sortir de l’enclos nocturne, où le troupeau devient une proie facile car endormi. Le danger est dans l’enclos.

Sortir devient salutaire, comme nous le montrera la suite de ce passage.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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