Le bon berger (2) pour quitter l’enclos (Jn 10,11-42)

Le chapitre 10 de l’évangile de Jean forme une unité narrative qui se déploie en plusieurs sections. J’ai présenté plus haut, les deux premières.

  • L’image pastorale de l’enclos, des brebis et du berger Jn 10,1-6
  • Premier interprétation de Jésus  : « Je suis la porte des brebis » Jn 10,7-10
  • Seconde interprétation de Jésus : « Je suis le bon berger » Jn 10,11-18
  • La réaction des auditeurs Jn 10,19-21
  • Les brebis de la fête de la Dédicace Jn 10,22-42

Je suis le bon berger (Jn 10,11-18)

Jn 10 En ce temps là Jésus déclara 11 Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis. 12 Le berger mercenaire n’est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse. 13 Ce berger n’est qu’un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui. 14 Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, 15 comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis. 16 J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur. 17 Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau. 18 Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. »

Sortir de l’enclos

Juvenile Instructor, 1903

Il faut nous rappeler que dans le récit imagé de ce chapitre 10, le berger appelle ses propres brebis pour les faire sortir de l’enclos. Ce verbe ‘faire sortir’ rend compte de la situation des judéo-chrétiens johanniques mais le récit attribue désormais, de manière ironique, cette sortie de la synagogue comme une initiative du berger lui-même. La perte du lieu de culte n’est pas un échec, ni une fin dramatique. Au contraire, c’est un événement qui met en lumière la primauté de la parole sur le lieu, l’initiative salutaire du berger sur les ces voleurs pastoraux. Il convient mesurer le drame épouvantable pour ces premiers chrétiens de l’église de Jean, d’être exclus de ce qui était leur lieu de rassemblement avec les autres juifs, leur lieu de culte. Mais l’évangéliste à travers cette image, permet de rendre qualifier ce départ de l’enclos, la sortie de l’ancien troupeau, non comme une exclusion, mais comme un acte de fidélité envers l’unique pasteur et à sa Parole.

Cette marche où le troupeau suit la voix de son berger, évoque également la longue marche du peuple de Dieu au désert où la nuée guidait les fils d’Israël fuyant l’esclavage de l’Égypte. Il faut parfois quitter le lieu pour rester fidèle à la Parole. A l’initiative de ce berger divin, ces brebis fidèle son mener vers la salut, un avenir meilleur d’herbes fraîches.

Le bon berger

Niels Larsen, le bon berger, XXe

Si Jésus est la Porte, il n’est pas seulement réduit à un rôle passif de médiateur. Il endosse ici l’image du bon berger. Le qualificatif de ‘bon’ ne désigne pas seulement la bonté du berger. Ce mot souligne aussi la qualité, la compétence de ce pasteur, tel un bon ouvrier. Son rôle est de bien garder son troupeau contre ces loups et mercenaires qui guettent le troupeau maintenant en exil. Car après les heurts au sein de l’enclos d’hier, il y a les dangers du troupeau ecclésial d’aujourd’hui. C’est un bon berger et sa bonté elle tient de la fidélité héritée du Père, une qualité qui ne s’exprime pas dans un exclusivisme envers ces brebis de la première mais qui surabonde pour d’autres encore. C’est un bon berger qui veille encore plus loin que son troupeau. Et cette qualité va s’exprimer d’une manière peu ordinaire, en termes de don de sa vie.

Donner sa vie

Stanz Widum, XXe

Soyons francs. Aucun réel berger ne donnerait sa vie pour de simples brebis. Certes, les bons bergers peuvent se mettre en danger pour la survie du troupeau, mais aller jusqu’à mourir pour elle ? Aucun berger ne donnerait sa vie pour de simples brebis sinon lui, l’unique bon berger qui littéralement ‘dépose’ sa vie pour ses brebis. Jésus associe ainsi son rôle de pasteur à la croix, comme il le fera encore dans son dernier discours à ses disciples :

15,13 Nul n’a de plus grand amour que celui qui dépose sa vie pour ses amis.

La croix de Jésus est ainsi décrite en faveur d’un don total et non d’une destruction : sa vie, il la reprendra annonçant ainsi la victoire de la Résurrection. Cet amour du berger en faveur de ses brebis est mis en parallèle avec le lien qui unit le Père et le Fils ainsi le don de sa vie représente-t-il tout l’amour pour les siens, du même amour qu’il existe entre le Père et Lui. Finalement seul la suivance du Christ conduit au Salut et cette suivance passe par l’acceptation de la Parole et la croix.

Réaction des juifs et pharisiens (Jn 10,19-21)

Jn 10 19 De nouveau les Juifs se divisèrent à cause de ces paroles. 20 Beaucoup d’entre eux disaient : « Il a un démon, il délire. Pourquoi l’écoutez-vous ? » 21 D’autres disaient : « Ces paroles ne sont pas celles d’un possédé… Un démon pourrait-il ouvrir les yeux des aveugles ? »

A ces paroles, l’auditoire se divise. Une fois de plus, dans l’Évangile selon Jean, la Parole de Jésus amène à prendre parti et suscite la division. La référence à l’aveugle-né guéri rappelle l’œuvre du Christ qui ouvre à la vie et à la foi. Mais le débat ne s’arrête pas ici, il se poursuit dans l’épisode suivant qui de déroule lors de la fête de la Dédicace.

A la fête de la Dédicace. (Jn 22-42)

Jn 10 22 Alors arriva la fête de la dédicace du Temple à Jérusalem. C’était l’hiver. 23 Jésus allait et venait dans le Temple, sous la colonnade de Salomon. 24 Les Juifs firent cercle autour de lui ; ils lui disaient : « Combien de temps vas-tu nous tenir en haleine ? Si c’est toi le Christ, dis-le nous ouvertement ! » 25 Jésus leur répondit : « Je vous l’ai dit, et vous ne croyez pas. Les œuvres que je fais, moi, au nom de mon Père, voilà ce qui me rend témoignage.

26 Mais vous, vous ne croyez pas, parce que vous n’êtes pas de mes brebis. 27 Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent. 28 Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront, et personne ne les arrachera de ma main. 29 Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main du Père. 30 Le Père et moi, nous sommes UN. »

31 De nouveau, des Juifs prirent des pierres pour lapider Jésus. 32 Celui-ci reprit la parole : « J’ai multiplié sous vos yeux les œuvres bonnes qui viennent du Père. Pour laquelle de ces œuvres voulez-vous me lapider ? » 33 Ils lui répondirent : « Ce n’est pas pour une œuvre bonne que nous voulons te lapider, mais c’est pour un blasphème : tu n’es qu’un homme, et tu te fais Dieu. » 34 Jésus leur répliqua : « N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : Vous êtes des dieux ? 35 Elle les appelle donc des dieux, ceux à qui la parole de Dieu s’adressait, et l’Écriture ne peut pas être abolie. 36 Or, celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde, vous lui dites : “Tu blasphèmes”, parce que j’ai dit : “Je suis le Fils de Dieu”. 37 Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, continuez à ne pas me croire. 38 Mais si je les fais, même si vous ne me croyez pas, croyez les œuvres. Ainsi vous reconnaîtrez, et de plus en plus, que le Père est en moi, et moi dans le Père. »

39 Eux cherchaient de nouveau à l’arrêter, mais il échappa à leurs mains.

La fête de la Dédicace

La fête de la Dédicace (Hannukha) célèbre ( vers décembre) la consécration  du sanctuaire en 164 après la profanation du Temple par Antiochus Épiphane (1M 1,54-59 ; 4,36-39). Elle se déroulait environ trois mois après la fête des Tentes.

Ravenne, Mosaïque

Maintenant, en pleine fête, le tension devient extrême entre Jésus et les responsables juifs qui l’encerclent Jésus tels des loups encerclent un troupeau. Ces derniers lui demandent de se proclamer Christ ouvertement et non plus en images. Depuis le début de l’évangile, Jésus a en effet multiplié les allusions à propos de son identité : Je suis le Pain de Vie (6,35.48) ; Je suis la Porte des brebis (10,7.9), Je suis le bon berger (10,11.14)… Même les affirmations franches de Jésus par un divin Je Suis (8,24.48.58) ne semblent pas avoir été entendues.

Le témoignage de la Parole

Jésus renvoie ses opposants à ses œuvres, c’est à dire aux signes accomplis et à sa paroles Il reprend alors l’image des brebis qu’il fait siennes : à l’inverse de ses adversaires, ces brebis ont su écouter sa voix et l’ont suivi dans cette reconnaissance d’une pleine unité entre lui et son Père. Cette affirmation : le père et moi sommes uns provoque une tentative de lapidation. Mais à cette violence, une fois encore, Jésus répond en s’appuyant sur l’écriture avec ce passage tiré du Psaume 82 :

Ps 82, 1 Psaume. D’Asaf. Dieu s’est dressé dans l’assemblée divine, au milieu des dieux, il juge:  2 Jusqu’à quand jugerez-vous de travers en favorisant les coupables?  3 Soyez des juges pour le faible et l’orphelin, rendez justice au malheureux et à l’indigent;  4 libérez le faible et le pauvre, délivrez-les de la main des coupables.  5 Mais ils ne savent pas, ils ne comprennent pas, ils se meuvent dans les ténèbres, et toutes les assises de la terre sont ébranlées.  6 Je le déclare, vous êtes des dieux, vous êtes tous des fils du Très-Haut,  7 pourtant vous mourrez comme les hommes, vous tomberez tout comme les princes.  8 Lève-toi, Dieu! Sois le juge de la terre, car c’est toi qui as toutes les nations pour patrimoine.

Contre ces faux pasteurs

James Tissot, le bon berger, 1896

Le psalmiste ici vient opposer la vocation d’Israël (et de ses responsables) à leurs attitudes. Ils sont appelés ‘dieux’ et ‘Fis du Très-Haut car leur a été confiée la Parole de Dieu et sa mise en œuvre. Pourtant le Psalmiste n’ignore pas que leur attitude est contraire à l’Alliance : ils favorisent les coupables, méprisent : le faible, l’orphelin, le malheureux, l’indigent, le pauvre…. Cette attitude contraire à leur vocation les mène à la mort. Le seul et unique vrai juge demeure le Seigneur lui-même.

Finalement, Jésus renvoie ses accusateurs à leur propre attitude qui s’oppose à l’accueil de l’Alliance et de la Grâce. A l’œuvre de Vie de Jésus s’opposent les œuvres de morts de ceux qui veulent le lapider. Si Israël a pour vocation d’être ‘Fils du Très-Haut’, Jésus incarne pleinement cette autorité de Fils qui vient révéler le Père par ses œuvres et par sa personne. Face au refus de la Révélation, Jésus part pour le Jourdain, c’est à dire là où son ministère avait commencé (1,28). Mais ce départ de Jérusalem (du Temple, de la Synagogue) se révèle pourtant fructueux .

Jn 10 40 Il repartit de l’autre côté du Jourdain, à l’endroit où, au début, Jean baptisait ; et il y demeura. 41 Beaucoup vinrent à lui en déclarant : « Jean n’a pas accompli de signe ; mais tout ce que Jean a dit de celui-ci était vrai. » 42 Et là, beaucoup crurent en lui.

Un message plein d’espérance pour une communauté en exil, suivre le Christ, peu importe où, même au milieu des difficultés : Quitter l’enclos pour des rives baptismales.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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