L’aveugle né à la foi (Jn 9,1-41)

4ème dimanche de carême (A)
Jn 9,1-41

Cela aurait pu être l’histoire de la guérison miraculeuse d’un aveugle. Tous les évangiles font mention à un moment ou à un autre, et parfois plusieurs fois, d’un récit où Jésus ouvre les yeux d’un aveugle ou de plusieurs. On peut penser à Bartimée, l’aveugle de Jéricho (Mc 10,46-52) ou celui, anonyme, de Bethsaïde (Mc 8,22-26), ou ces duos de non-voyant chez Matthieu (Mt 9,27-30 & 20,29-34), soit au total, avec Luc, sept récits de guérison d’aveugle. Sans compter ces remarques des évangélistes, comme en Lc 7,21 : À cette heure-là, Jésus guérit beaucoup de gens de leurs maladies, … et à beaucoup d’aveugles, il accorda de voir. L’aveugle-né constituerait le huitième récit… un de plus, une histoire quasi-banale somme toute ?

Mais chez Jean, ce récit est quand même des plus singuliers. D’une part le miracle se produit à la suite d’une question des disciples (et non d’une demande de l’homme). D’autre part, l’ensemble du récit développe davantage la défense de cet homme guéri face à ses détracteurs, que la rencontre avec Jésus. L’aveugle guéri est même le héros solitaire de notre péricope. Seul contre tous.

Le récit de la guérison

Jn 9 1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. 2 Ses disciples l’interrogèrent : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » 3 Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. 4 Il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé, tant qu’il fait jour ; la nuit vient où personne ne pourra plus y travailler. 5 Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » 6 Cela dit, il cracha à terre et, avec la salive, il fit de la boue ; puis il appliqua la boue sur les yeux de l’aveugle, 7 et lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » – ce nom se traduit : Envoyé. L’aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait.

Quel péché ?

Gioacchino Assereto, 1640

La question des disciples est des plus commune. Elle fait partie de nos exclamations : cet homme est né aveugle. A-t-il alors été abandonné de la bénédiction divine dès la naissance ? Qu’est-ce qu’il a fait pour mériter ça ? Est-il le résultat de la punition divine contre le péché de ses parents. Dans la pensée populaire de ce premier siècle, Dieu est à l’origine de tout y compris (et peut-être même surtout des malheurs). C’est cette représentation de Dieu, que Jésus lui-même va remettre en cause. Dieu ne vient sanctionner ou punir, un nouveau-né pas même si ses parents étaient pécheurs. Et ce n’est pas le cas. Dieu ne vient pas aveugler l’homme, et l’humanité, il vient pour lui ouvrir les yeux, le rétablir dans la lumière. Tel est l’œuvre du fils, lumière du monde, pour révéler ce Dieu Père.

Un simple miracle sans savoir.

Jésus guérit l’aveugle de naissance et le récit prend soin d’en détailler la « recette » : faire de la boue avec de la salive et de la terre, l’appliquer sur les yeux, et les laver avec l’eau de Siloé. Et le tour est joué. C’est simple. Et c’est vrai. Aucun guérisseur du temps de Jésus ne s’étonnerait de ces gestes. Autrement dit, Jésus ne fait rien d’extraordinaire. Il ne prononce pas même de mots mystérieux, n’invoque pas le Seigneur, ni les démons…. Rien qu’un geste banal. On peut même s’étonner que Jésus ne l’accompagnât point à la piscine de Siloé. Il envoie là-bas, au sud de la ville, cet homme aveugle, tâtonnant dans les rues, les yeux plein de boue, sans même se soucier de savoir s’il s’y est bien rendu. Sans même se soucier du résultat. Et pire encore : sans même montrer « la preuve » de son efficacité à ses disciples. Jésus pose le cataplasme et renvoie l’homme qui se retrouve seul.

Des voisins étonnés

Jn 9 8 Ses voisins, et ceux qui l’avaient observé auparavant – car il était mendiant – dirent alors : « N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? » 9 Les uns disaient : « C’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais lui disait : « C’est bien moi. » 10 Et on lui demandait : « Alors, comment tes yeux se sont-ils ouverts ? » 11 Il répondit : « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il me l’a appliquée sur les yeux et il m’a dit : “Va à Siloé et lave-toi.” J’y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j’ai vu. » 12 Ils lui dirent : « Et lui, où est-il ? » Il répondit : « Je ne sais pas. »

Plus en dit, moins il détaille

Guérison d'un aveugle, El Greco, 1570

Si Jésus a quitté la scène, l’évangéliste a préféré rester avec notre aveugle guéri. D’ailleurs cette guérison ne passe pas inaperçue. L’aveugle mendiant d’hier, celui qui quémandait, suppliait une obole, est maintenant cerné de questions. Il fait parler. La rumeur coure. Certains doutent de son identité : ce peut être lui, puisque qu’il est aveugle de naissance. On peut retrouver la vue quand on l’a perdue. Mais – en ce premier siècle – quand on ne l’a jamais eu ? non… A moins d’une guérison miraculeuse ? C’est bien ce que raconte notre homme en reprenant les mots – quasi les mêmes – de Jésus. Il le décrit donc comme un thaumaturge itinérant, un guérisseur comme un autre.

J’anticipe ici sur le récit. Et vous remarquerez par vous-mêmes. Plus l’ancien aveugle sera sommé d’expliquer le « comment » de sa guérison, moins il en dira :

  • « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il me l’a appliquée sur les yeux et il m’a dit : “Va à Siloé et lave-toi.
  • Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois.
  • j’étais aveugle, et à présent je vois. 

Mais à l’inverse, plus il est obligé de rendre compte de sa guérison, plus en dit sur son guérisseur :

  • L’homme qu’on appelle Jésus
  • C’est un prophète
  • un maître et son disciple 
  • Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.
  • « Je crois, Seigneur ! 

D’un savoir à un autre

Au fur et à mesure, l’homme en dit plus – dans la foi – sur Jésus et se désintéresse du miraculeux. En ce début du récit, il « sait » tout du mode opératoire miraculeux, et ne « sait » rien de Jésus, ni « où il est ». Le verbe « savoir » est très présent dans le récit et joue un rôle important.  A la fin de ce passage, le savoir sur miraculeux va laisser place à un croire en Jésus. Ce n’est pas le merveilleux miracle qui a conduit à la foi. Au contraire, c’est la foi en Jésus qui va conduire à l’ultime et véritable miracle. C’est à ses côtés que nous allons découvrir ce chemin éclairant de foi.

Première comparution devant les pharisiens

Jn 9 13 On l’amène aux pharisiens, lui, l’ancien aveugle. 14 Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. 15 À leur tour, les pharisiens lui demandaient comment il pouvait voir. Il leur répondit : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. » 16 Parmi les pharisiens, certains disaient : « Cet homme-là n’est pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » D’autres disaient : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? » Ainsi donc ils étaient divisés. 17 Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » Il dit : « C’est un prophète. »

L’identité du guérisseur

Guérison de l'aveugle-né

Les voisins ont attesté l’identité de l’homme. Celui qui était aveugle et mendiant est bien celui qui voit maintenant. Mais des doutes subsistent, que les pharisiens viennent soulever notamment à propos de la qualité du guérisseur. Ce dernier a ‘travaillé’ un jour de sabbat. Son acte contrevient à la Loi. En posant la question du « comment il pouvait voir », les pharisiens veulent savoir si Jésus a manqué au devoir du repos sabbatique. Et selon sa description, plus brève, l’aveugle décrit un travail. Jésus a donc manqué au plus grand commandement de Dieu, pour lequel le livre de l’Exode déclare : Quiconque travaillera le jour du sabbat sera mis à mort. (Ex 31,15)

Est-ce bien miracle ? Car tout miracle – au sein de ce Judaïsme – vient de Dieu. S’il contrevient à la Loi de Dieu, cet homme pécheur serait ou un charlatan ou un démon ? Ce n’est pas la guérison de l’aveugle qui les intéresse – ils ne s’en réjouissent nullement – mais l’identité et la qualité du guérisseur. Avec la guérison de cet homme, c’est finalement tout le « procès » de Jésus qui est anticipé. Qui est cet homme ? Et si tout cela ne serait qu’un supercherie ? L’affaire d’un charlatan et son complice. On appelle donc les parents à la barre.

Les parents appelés à la barre

Jn 9 18 Or, les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme avait été aveugle et que maintenant il pouvait voir. C’est pourquoi ils convoquèrent ses parents 19 et leur demandèrent : « Cet homme est bien votre fils, et vous dites qu’il est né aveugle ? Comment se fait-il qu’à présent il voie ? » 20 Les parents répondirent : « Nous savons bien que c’est notre fils, et qu’il est né aveugle. 21 Mais comment peut-il voir maintenant, nous ne le savons pas ; et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s’expliquer. » 22 Ses parents parlaient ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. En effet, ceux-ci s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de leurs assemblées tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ. 23 Voilà pourquoi les parents avaient dit : « Il est assez grand, interrogez-le ! »

Un témoignage sous pression

Edy Legrand, XXs, guérison de l'aveugle

Les parents qui témoignent disent à la fois tout, et rien. Tout sur le plan factuel : leur fils est bien né aveugle. Mais quant à témoigner sur Jésus, ils ne le peuvent. Le récit jongle ainsi entre ce savoir factuel et cette ignorance théologale. La foi ne peut se résumer à un savoir. Mais l’évangéliste souligne ici, non sans ironie, que cette ignorance est d’abord celle qui pharisien. « Ils ne veulent pas croire » que l’ancien aveugle peut « voir ». Alors que celui qui ne pouvaient voir, celui qui n’a pas encore vu Jésus, sera amené à véritablement croire.

Non « ils ne veulent pas croire » : le récit souligne cette obstination – qui sans doute nous concerne aussi – et empêche toute conversion et toute guérison. Ils sont enfermés dans un schéma de pensée très formalistes, et enferment ces parents dans la peur. Attachés formellement à la lettre de la Loi, ils en ont oublié le sens. Le sabbat est le jour qui célèbre l’acte créateur se déployant dans le temps. Je vous renvoie à l’épisode du podcast concernant ce thème #127 et je vous conseille même de commencer par le premier #121. La guérison de Jésus renvoie à Dieu lorsque prit lui aussi de la terre pour modeler l’Adam, l’Homme. Mais pour eux, « à leurs yeux », il n’est qu’un pécheur.

Seconde comparution devant les pharisiens

Jn 9 24 Pour la seconde fois, les pharisiens convoquèrent l’homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. » 25 Il répondit : « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien. Mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois. » 26 Ils lui dirent alors : « Comment a-t-il fait pour t’ouvrir les yeux ? » 27 Il leur répondit : « Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous m’entendre encore une fois ? Serait-ce que vous voulez, vous aussi, devenir ses disciples ? » 28 Ils se mirent à l’injurier : « C’est toi qui es son disciple ; nous, c’est de Moïse que nous sommes les disciples. 29 Nous savons que Dieu a parlé à Moïse ; mais celui-là, nous ne savons pas d’où il est. » 30 L’homme leur répondit : « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux. 31 Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. 32 Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. 33 Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » 34 Ils répliquèrent : « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Et ils le jetèrent dehors.

Plus que la vue, la vie

Ci-dessus, les termes en gras sont liés au savoir. Ils sont ici nombreux dans ce dialogue truculent où l’ancien aveugle surpasse dans sa rhétorique tous les pharisiens présents. Lui qui est ignorant de naissance, puisqu’il n’était qu’aveugle et mendiant, fait la leçon, et cela de manière magistrale, à ceux qui possèdent le meilleur savoir en Israël. Il ne parle plus comme un homme guéri miraculeusement. C’est un disciple qui parle, un homme qui s’est donc mis à l’école de Jésus bien qu’il ne l’ait pas vu. Il sait que son ‘maître’ vient de Dieu tandis que de leur côté les pharisiens avouent leur ignorance : « nous ne savons pas d’où il est ».

Ce que sait notre héros, son savoir, vient de la reconnaissance envers Jésus. Il reconnaît, il sait, ce que Jésus a fait pour lui. J’étais aveugle, à présent je voie.  Les détails de la guérison ont disparu. Comme s’il n’y avait pas que les yeux qui furent guéris, mais tout l’être : ce « je » qu’il exprime comme une action de grâce envers celui qui lui a rendu, plus que la vue, la vie. Celui qui lui a permis d’être disciple, celui qui sait qu’il a tout à apprendre encore.

De l’aveugle-né à la naissance à la foi

Jn 9 35 Jésus apprit qu’ils l’avaient jeté dehors. Il le retrouva et lui dit : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » 36 Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » 37 Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » 38 Il dit : « Je crois, Seigneur ! » Et il se prosterna devant lui.  39 Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » 40 Parmi les pharisiens, ceux qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Serions-nous aveugles, nous aussi ? » 41 Jésus leur répondit : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure.

C’est lui qui te parles

Guérison de l'aveugle, Andrei Mironov, 2009

La plaidoirie de l’homme guéri n’a pas réussi à convaincre les pharisiens. Mais ce n’était pas l’objectif. Son témoignage à la fois simple et sincère fut surtout pour lui l’occasion de découvrir, de relire, de saisir, profondément, combien celui qui lui a parlé ne peut être un simple guérisseur lui ayant touché les yeux. La rencontre ultime avec Jésus souligne combien – comme pour la Samaritaine – cette foi est née de la parole de Jésus. « Tu le vois, et c’est lui qui te parle ». Sa foi est éclairée par la Parole. Cette parole qui lui a dite : « Va ! » et à laquelle il a répondu avec confiance quoi qu’encore aveugle. « Va à la piscine de Siloé » ce nom se traduit : Envoyé. La précision n’était pas anecdotique.

La foi naît de la Parole et du chemin proposé par Jésus. Chemin inconnu, difficile, avec ses contradicteurs, mais aussi chemin de fidélité envers Jésus. Ainsi la foi du disciple n’est pas un acquis figé à l’image de celle des pharisiens aveugles. Ce chemin de foi, débarrassé de tout attachement au miraculeux,  comme de tout formalisme, mène à cette rencontre avec le Fils de l’Homme et Seigneur Jésus. « Je crois Seigneur » : cette profession de foi, constitue l’ultime, unique et véritable ‘miracle’ de notre récit.

Et celui qui était aveugle de naissance, renaît à la foi en celui qui lui parle et qui continue de lui parler, de le former, encore et toujours, comme Adam en les mains de Dieu.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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