Pêcheurs d’hommes sans filet

Pêcheurs d’hommes sans filet

(article modifié le : dimanche 17 décembre 2017)

Règne de Dieu contre règne des despotes

Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée,  proclamant l’Évangile de Dieu. Il disait:
« Le temps est accompli et le Règne de Dieu s’approche.
Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » (Mc 1,14-15)

Loin d’une simple campagne de promotion, Marc souligne le contexte oppressant dans lequel Jésus s’inscrit, en mentionnant l’arrestation de Jean. Mais aucune tyrannie n’empêche Jésus d’annoncer ce temps nouveau du Règne qui s’approche au pas du Nazaréen. Et nous quittons le désert pour la verdoyante et fertile Galilée, où résonne, pour la toute première fois à nos oreilles, la voix de Jésus lui-même. Sa première phrase pourrait s’entendre comme un appel à la révolte suite à l’arrestation du baptiste : un nouveau règne devrait supplanter ceux d’Hérode, des Romains et de tous les opposants aux disciples du Seigneur ! Comment ne pas penser également à la situation des chrétiens de Rome à l’époque de Marc (cf. article), mais aussi aux persécutions actuelles. C’est une tentation d’en appeler à la force apocalyptique de Dieu : que son règne vienne pour enfin régler le compte de ces sangs versés innocemment, c’est à dire d’obéir à nos désirs de vengeance ! Or la suite des paroles de Jésus n’en appelle pas à la violence ni même à la conversion des adversaires mais à la nôtre. Et l’unique cri de victoire n’a d’autre nom que la foi : convertissez-vous et croyez à l’Évangile ! S’il y a une révolution, un retournement, c’est en nous-mêmes !  Et quelle meilleure explication qu’une bonne illustration :

Aussitôt, ils le suivirent.

Comme il passait au bord de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, qui jetaient leur filet dans la mer, car ils étaient pêcheurs. Jésus leur dit: « Venez à ma suite, et je vous ferai devenir des pêcheurs d’hommes. » Aussitôt laissant les filets, ils le suivirent. (1,16-18)

La figure de Simon-Pierre apparaît. Ce Pierre et ces premiers disciples que Marc et certains membres de sa communauté ont probablement vus, entendus, touchés. Le récit en appelle ainsi à rendre grâce pour ceux qui, depuis le lac de Galilée jusqu’au bord  du Tibre, ont tout laissé pour Jésus, jusqu’à leur vie. Leur réponse positive est si soudaine que l’on a le souffle coupé par tant de facilité. On a beaucoup dit, beaucoup écrit à ce propos. Le récit met en avant la puissance de la Parole de Jésus. Une parole créatrice, à l’image de Dieu dans le premier récit de la Genèse : « Il dit…. et cela fut » (Gn 1).  Jésus parle… et ils le suivirent, comme recréés. De pêcheurs du lac, ils deviennent pêcheurs d’hommes, abandonnant leur travail. Plus loin les autres frères abandonneront également leur père et ses ouvriers. Travail, famille, entourage… tout est laissé sur place. Suivre Jésus, c’est faire un choix nécessitant un lâcher prise sur ses propres filets, et l’abandon d’un confort et de principes mondains. Le règne de Dieu s’approche comme Jésus de ces pêcheurs. Le temps est accompli, alors la période de la pêche ordinaire prend fin pour devenir la pêche du Seigneur, celle de l’évangile et de la fin des temps. Sa Parole de Vie appelant à la conversion leur permet de tout laisser pour suivre Jésus aussitôt (le mot préféré de Marc).

Mais ont-ils vraiment tout abandonné ? En effet, bientôt nous retournerons dans la famille de Simon-Pierre  ainsi que sur le lac, leur ancien lieu de travail, en barque, avec les autres disciples.  D’une certaine manière, cela nous rassure quant à notre propre qualité de disciple ayant gardé une famille, un travail… Aussi n’allons pas trop vite en réduisant ce récit à un appel de disciples parfaits ayant « tout quitté » pour suivre Jésus.

Quatre pêcheurs et un filet

Et s’avançant un peu, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, qui étaient dans la barque à ramander les filets.  Aussitôt, il les appela. Et laissant leur père Zébédée dans la barque avec les ouvriers, ils partirent derrière lui. (Mc. 1,19-20 )

En relisant ce texte, je me suis demandé – chose stupide – pourquoi Marc insistait encore sur ces filets à jeter, nettoyer, rapiécer… André et Simon abandonnent leurs filets que nous retrouvons peu après dans les mains des deux autres frères, Jacques et Jean, comme s’ils avaient récupéré l’outil abandonné par les précédents ? Une même histoire se répète, comme un doublon. Deux frères, un appel, un abandon, une réponse positive et un filet. Ce filet, pourquoi le mentionner encore ?

Pour l’épisode d’André et Simon, Marc utilise un verbe qu’on ne trouve que chez le prophète Habacuc : Alors,[le Seigneur] jettera-t-il son filet pour encore assassiner des nations sans trêve ni pitié ? (Ha 1,17). La pêche du Seigneur dont il est question fait référence au jugement divin attendu: Tu fais désormais les hommes à l’image des poissons de la mer, de ce qui grouille sans maître (Ha 1,14 ). Devenir pêcheur d’hommes c’est participer à la justice divine dont la colère s’abattrait sur les mécréants. Pour le prophète, la pêche symbolise le jugement et le châtiment divins en réponse aux oppressions subies. De même, dans la tradition biblique, le filet est l’outil du piège, celui qu’on lance sur ses ennemis. Or ici, à l’appel de Jésus, en laissant là ces filets, les premiers disciples n’abandonnent-ils pas toute logique de vengeance, de violence et de mal ? Suivre Jésus, répondre à son appel, c’est suivre une autre perspective, celle d’un amour bientôt donné. Pêcheurs d’hommes, certes, mais sans filets.

Le Jugement de Dieu est en marche. Son messie s’avance en tête d’une petite escouade de marins va-nu-pieds, sans arme, sinon ce cri de paix « Évangile ! » et le glaive de la Parole de Dieu.

Debout donc !
Ayez à la taille, la vérité pour ceinturon,
et la justice pour cuirasse
et, comme sandales aux pieds,
l’élan pour annoncer l’Évangile de la paix.
Prenez surtout le bouclier de la foi,
qui vous permettra d’éteindre tous les projectiles enflammés du Malin.
Recevez enfin le casque du salut et le glaive de l’Esprit,
c’est-à-dire la parole de Dieu.
(Ep 6,14-17 )

 

 

à suivre


Mc 1,14-20


 

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