Onction de parfum contre parfum de trahison (Mc 14,1-11)

Onction de parfum contre parfum de trahison (Mc 14,1-11)

(article modifié le : vendredi 4 mai 2018)

Mc 14,1-11 Onction à Béthanie et trahison de Judas

Pas pendant la fête

La Pâque et les Azymes devaient avoir lieu deux jours après. Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment se saisir de Jésus par ruse, afin de le tuer. Ils disaient en effet : « Pas en pleine fête, de peur qu’il n’y ait du tumulte parmi le peuple. » (14,1-2)

Foule au Saint Sepulcre - Jérusalem 1898 - cliché American colonyLes paroles de Jésus aux quatre disciples s’achèvent à peine que Marc évoque déjà le projet funeste des grands prêtres et des scribes de Jérusalem. C’est à l’approche de cette Pâque qu’il convient pour les disciples de prendre garde et de veiller, car l’épreuve s’approche. Il y a là un paradoxe et une ironie. La fête de Pâque et des Azymes1 célèbre la délivrance des Hébreux et leur sortie d’Égypte (Ex 12-15). Et pourtant, ici, le projet des notables religieux est celui d’enfermer et de tuer.

Seul le peuple leur est un obstacle. La fête de Pâque était des plus prisées et rassemblait des centaines de milliers de pèlerins2 si bien qu’une émeute – crainte également des autorités romaines – serait catastrophique. Plus que le nombre c’est la mention du « peuple » qui doit attirer notre attention. C’est la deuxième et dernière fois que Marc utilise ce terme. Il nous rappelle l’adresse de Jésus aux Pharisiens, citant Isaïe : Ce peuple m’honore des lèvres ; mais leur cœur est loin de moi (Mc 7,6). En quelques mots, Marc souligne l’iniquité et l’impiété même de ces grands prêtres et scribes dont la ruse évoque leur intention mauvaise et leur fourberie (7,21-22).

Chez Simon le lépreux, à Béthanie

Comme Jésus était à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, pendant qu’il était à table une femme vint ayant un flacon d’albâtre plein d’un parfum de nard, pur d’un grand prix. Ayant brisé le flacon d’albâtre, elle le lui versa sur la tête. Quelques uns de ceux qui étaient là s’en indignaient entre eux : « À quoi bon perdre ainsi ce parfum ? Ce parfum aurait pu être vendu plus de trois cents deniers, et  être donné aux pauvres. » Et ils s’irritaient contre elle. (14,3-5)

Jésus a trouvé hospitalité à Béthanie, non loin de Jérusalem, chez un certain Simon le lépreux. Ce dernier nous est inconnu par ailleurs. Le seul lépreux que Marc nous a fait rencontrer fut l’anonyme de Galilée que Jésus avait guéri (1,40). Sont-ils une et même personne ? Peu probable, Marc nous l’aurait indiqué. Cependant, le parallèle entre ces ‘lépreux’ nous fait souvenir que Jésus en guérissant le premier l’avait invité à se rendre ensuite au Temple pour témoigner de sa guérison. Contrairement à la Parole et au geste de Jésus, le Temple ne guérit de rien. Simon de Béthanie si proche du Lieu Saint, demeure toujours lépreux et ne pourra y entrer. Mais Jésus est chez lui. Il n’hésite pas à loger chez un homme impur. Les plus soucieux de leur « pureté » aux yeux de la Loi, grands prêtres et scribes du Temple, trament à l’arrestation de Jésus tandis que l’ « impur » accueille le Seigneur en sa maison. Et à cette maison où se rend présent le Seigneur, il fallait une offrande.

La femme au parfum

Onction à Béthanie, anonymeLa tradition populaire confond souvent cette femme anonyme chez Marc avec la pécheresse du  ministère en Galilée chez Luc (qu’on associe également par confusion à Marie de Magdala) et avec Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare chez Jean (cf note 3.) Marc n’évoque ni son nom, ni ses motivations et surtout n’en cherchons pas4. Par ailleurs le récit se concentre sur la valeur du parfum et sur les réactions de certains. Eux-mêmes ne voient pas de sens à ce geste. Il n’est pour eux que gaspillage. On ne saurait, de prime abord, leur donner tort : 300 deniers représentent un an d’un petit salaire. Il y a de quoi être choqué, d’autant plus au regard des pauvres piécettes de la veuve offertes au Temple, le parfum lui est près de vingt mille fois supérieur ! Et tout cela pourquoi ? Pour rien, en pure perte. Le flacon d’albâtre est brisé, tout le parfum est versé, toute l’odeur s’évapore.

Et ceux qui s’en offusquent s’en prennent logiquement à cette femme insouciante et irresponsable. Son offrande aurait pu servir les pauvres plutôt que servir à rien. Aurait-elle refusé de donner aux pauvres comme l’homme riche ? Certes non, mais n’y voyons pas non plus un geste d’onction sacrée. Car même pour l’intronisation royale, même pour la consécration des prêtres du Temple ou l’investiture des prophètes, l’onction n’était faite que d’huile, une simple huile dans une simple corne ; et non un parfum de nard pur et cher, dans un flacon d’albâtre. Il n’y a, a priori, aucun sens à ce geste. Tout comme bientôt celui de Jésus qui perdra sa précieuse vie sur une croix, sans gloire, ni acte héroïque. Tout semblera là aussi perdu, évaporé… apparemment pour rien, mais non en vain. La femme est au parfum, celui de la Passion annoncée.

Une onction pour mon ensevelissement

Mais Jésus dit : « Laissez-la ! pourquoi la tracassez-vous ? C’est une belle œuvre qu’elle a faite sur moi. En effet, vous avez toujours les pauvres avec vous, et quand vous le voulez, vous pouvez leur faire du bien ; mais moi, vous ne m’avez pas toujours. Elle a fait ce qu’elle a pu ; elle a d’avance parfumé mon corps pour l’ensevelissement. Amen, je vous le dis, là où sera proclamé l’évangile dans le monde entier, on racontera aussi ce qu’elle a fait, en mémoire d’elle. » (14,6-9)

Arcabas, la femme au parfum, XXs.C’est à Jésus de donner tout son sens à cette perte, ce gaspillage qualifié de belle œuvre. Il ne met en avant ni une recherche d’honneurs, ni même une onction sacrée. Certes, il n’oublie pas le nécessaire souci des pauvres, mais ici il y a autre chose de plus fondamental en cet instant : le temps de sa Passion et du salut par la croix. Il s’agit seulement d’une histoire de pauvres à nourrir mais d’une humanité à sauver : ce monde entier où sera répandu le parfum de l’Évangile.

Paradoxalement, la belle oeuvre  exprime le soin dû à un défunt. En guise d’honneur ou d’onction sacrée, il n’y a qu’embaumement. Sans le savoir, la femme anonyme anticipe pourtant ce qui n’aura jamais lieu. Lorsque d’autres femmes viendront au tombeau avec les aromates (16,1), le corps de Jésus aura déjà disparu. À Béthanie, l’anonyme embaume un corps qui va bientôt mourir, et elle parfume aussi celui que Dieu va ressusciter. Le parfum devient le signal, ce commencement des douleurs que va connaître  Jésus et ses disciples à sa suite, avant de renaître à Dieu. Le souvenir de ce geste n’est pas destiné à la nostalgie, mais à la foi en Celui qui est venu dans la maison impure pour lui rendre vie par sa croix. La parole s’ouvre ainsi déjà sur un avenir à la bonne odeur d’espérance.

Une occasion favorable

Judas Iscariote, l’un des Douze, s’éloigna vers les grands prêtres afin de le leur livrer. Après l’avoir écouté, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Et Judas cherchait comment le leur livrer à un temps favorable. (14,10-11)

Schnorr von Carolsfeld, Julius, onction à Béthanie, 1872Marc a encadré ce récit du parfum par la mention du projet des grands prêtres de se saisir de Jésus (14,1-2) et sa trahison par Judas (14,10-11). Au final, deux figures s’opposent : celle d’une femme anonyme qui donne sens à la Passion du Christ en offrant sans compter, et celle de Judas, nommé comme l’un des Douze, qui livre, trahit et reçoit une prime pour sa traîtrise.

De même Marc ne livre aucune des motivations possibles de la trahison de Jésus par l’un de ses disciples les plus proches, choisi pour être des Douze. Même l’argent n’est pas un motif mais, chez Marc5, une récompense attribuée à l’initiative des grands prêtres. Ce don scelle l’union des deux partis. À l’inverse de Jésus se donnant gratuitement, les notables du Temple demeurent dans la rétribution. Marc souligne ce non-sens : cette trahison sans raison par l’un des Douze qui partagera le dernier repas.

Si la femme a fait une bonne œuvre à un moment inapproprié (en plein repas), Judas cherche un temps favorable, mais pour une mauvaise œuvre. Pas en pleine fête disaient les scribes et grands prêtres de Jérusalem. Mais justement, il n’y a pas à chercher. C’est bien en cette fête de Pâque et des Azymes, célébrant la délivrance d’Israël, qu’aura lieu la Passion et se révèlera le Salut.

à suivre


> Index des passages commentés de l’Évangile selon Marc <


 

  1. A l’origine ces deux fêtes distinctes étaient liées à la lunaison et à l’avènement du printemps. Puis elles furent réunies pour célébrer la sortie d’Égypte. À la fête de pâque (Pessah : du 14 Nissan au soir au 15) on sacrifiait au Temple un agneau et durant la fête des Azymes, la semaine suivante (du 15  au 21 Nissan), le peuple consommait ses repas avec des herbes amères et du pain azyme en souvenir de l’Exode cf. Ex 12,11 s., Ex 12,48 s., Ex 34,25 s. et Lv 23,5 s.
  2. Fête de Pèlerinage (Lv 23,4s.) Pâque attirait plus de 600.000 pèlerins à Jérusalem au dire du Talmud de Bayblone. Flavius Josèphe exagère sans doute encore plus en mentionnant 3 millions de pèlerins durant l’an 65 – in Guerre Juive Livre II, 14 (280).
  3. Le dossier est clair mais complexe. Selon Marc 14,3, comme selon Mt 26,6, l’onction a lieu chez Simon le lépreux, à Béthanie par une femme anonyme peu avant la Passion, versant un parfum sur la tête de Jésus. Selon Jean 12,3, nous sommes bien à Béthanie, toujours peu avant la Passion, mais chez Lazare (qui n’est ni Simon, ni lépreux) que Jésus a fait revenir de la mort, et le geste est fait par Marie, sœur de Lazare et de Marthe, qui parfume les pieds (et non la tête) du Seigneur et les essuie de ses cheveux. Chez Luc (Lc 12,36 s.), il n’y a pas d’onction de parfum dans le contexte de la Passion. Mais en Galilée (et non à Béthanie en Judée), au début du ministère, chez un certain Simon le pharisien (qui n’est pas lépreux), une femme pécheresse (ce qui ne signifie pas systématiquement prostituée ou de mauvaise vie) s’immisce jusqu’aux pieds de Jésus pour les oindre de parfum et de larmes et les essuyer de ses cheveux. Pour couronner le tout, beaucoup ont voulu voir en cette femme, la personne même de Marie de Magdala dont Luc (8,2) peu après précise que Jésus l’avait libérée de sept démons (ce qui n’est pas une dénomination suffisante pour faire de Marie de Magdala une prostituée.). Bref nous avons trois récits différents (Marc, Luc et Jean) qu’il est difficile de concilier mis à part l’histoire d’une femme venant verser sur Jésus une fiole de parfum.
  4. En donner ne serait que le souvenir d’images d’Épinal ou pire le fruit de nos fantasmes ou de nos obsessions.
  5. A l’inverse, chez Matthieu (26,15) Judas demande 30 deniers pour livrer Jésus. De leurs côtés, Luc et Jean soulignent l’œuvre même du  satan (Lc 22,3 ;Jn 13,27) qui prend possession de Judas, soulignant ainsi l’initiative première du Mal, qui sera vaincu par le Christ.

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