Jésus trahi (Lc 22,1-6)

Parallèles : Mc 14,1-11; Mt 26,1-16 ; (Jn 11,47-53)

Rameaux (C) Lc 22-23

La passion est introduite avec un changement cadre temporel ou du moins le précise : l’approche de la fête de la Pâque juive qui sert de cadre à l’ensemble du récit de la Passion. Chez Luc, ces chapitres s’ouvrent avec la trahison de Judas. Cette péricope est un des rares passages où Jésus est absent du récit. Tout se joue ailleurs et loin de lui.

Le paiement de Judas, fresque de Padoue

La trahison de Judas (21,1-6)

22, 1 La fête des pains sans levain, qu’on appelle la Pâque, approchait. 2 Les grands prêtres et les scribes cherchaient par quel moyen supprimer Jésus, car ils avaient peur du peuple. 3 Satan entra en Judas, appelé Iscariote, qui était au nombre des Douze. 4 Judas partit s’entretenir avec les grands prêtres et les chefs des gardes, pour voir comment leur livrer Jésus. 5 Ils se réjouirent et ils décidèrent de lui donner de l’argent. 6 Judas fut d’accord, et il cherchait une occasion favorable pour le leur livrer à l’écart de la foule.

À l’écart de la foule

À Jérusalem (Lc 20-21), Jésus n’a pu être contredit, ni pris en défaut sur ses actions comme sur l’autorité de sa parole (20,1). Il bénéficie même d’une audience favorable auprès du peuple. Ni les grands-prêtres, ni les scribes, ni les anciens, n’ont réussi à le faire tomber soit aux yeux des autorités romaines, soit aux yeux du peuple très à l’écoute de ses paroles (21,37-38). Cependant, la détermination des élites religieuses à vouloir supprimer Jésus demeure. La seule opportunité possible viendra du sein du groupe des Douze.

Le complot pour supprimer Jésus est, paradoxalement, associé à la fête des pains sans levain (ou azymes) et de Pâque célébrant la libération des Hébreux du joug de Pharaon (Ex 12). La Pâque représente l’une des plus grandes fêtes du Judaïsme. À l’époque, le nombre de pèlerins à Jérusalem pouvait dépasser les centaines de milliers1. Avec une telle foule, la crainte d’une émeute populaire ou d’un soulèvement était prise au sérieux par les autorités, tant religieuses que romaines. Ainsi, dans le cadre narratif propre à Luc, qui soulignait l’attachement de tout le peuple aux paroles de Jésus, les grands-prêtre craignent qu’une arrestation au grand jour ne provoque un soulèvement populaire à leur encontre. Aussi, aura-t-elle lieu à l’écart de la ville et de nuit (22,47).

 La Brigue - Chapelle Notre-Dame-des-Fontaines

Satan entra en Judas

Le lecteur, outre ses connaissances personnelles, a déjà été averti de l’auteur de la trahison. Lorsque Luc présente Judas lors de l’appel des Douze, il est désigné comme celui qui devint un traître (6,16).

Judas est un des proches, l’un des Douze  signifiant que Jésus sera rejeté y compris par les siens. De même, l’apôtre est celui qui rompt radicalement avec son Seigneur, Satan entra en lui. Le prix de la trahison, dont Luc tait le montant2, représente ce contrat passé entre Judas et les grands-prêtres ; contrat qui vient dès lors briser la relation gracieuse avec Jésus.

Cependant, comme tous les évangélistes, rien ne nous est dit, précisément des motifs qui l’ont poussé à un tel acte. Luc n’insiste pas et mentionne la présence du Satan. Qu’elle soit nommée diable (diabolos, διάβολος, le diviseur : Lc 4,1-13) ou Satan (Satanas, Σατανᾶς, l’ennemi : Lc 10,18 ; 11,18 ; 13,13), cette figure du Mal est, dans l’évangile, associée à la domination et au pouvoir destructeur et maléfique.

En plus de la trahison qui se joue à Jérusalem, le récit permet de comprendre la Passion comme un combat entre Dieu et le Mal. L’action du Malin contredit le dessein de salut de Dieu, et notamment l’humilité du Christ. Son œuvre touche les proches de Jésus que ce soit, ici Judas ou plus loin, les autres apôtres : 22,31 Satan vous a réclamé . Luc n’a pas à livrer d’explications rationnelles : l’introduction de Satan équivaut à justement ne trouver aucune justification logique, sinon ce mal qui ronge l’humanité, souvent de manière incompréhensible et néanmoins néfaste.

La mention du Satan est assez ironique. Il incite Judas à trouver et convaincre les élites religieuses en charge du sanctuaire, du Saint des Saints. La sainteté présumée des grands-prêtres ne leur a pas permis de discerner le dessein de Dieu. Ils se rendent, ainsi, eux-mêmes complice du Satan.

À la fin du récit des tentations au désert, Luc précisait : 4,13 Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé. Or voilà que, Satan revenant dans le récit, cette occasion favorable advient : celle de livrer Jésus par l’entremise d’un des siens. Cependant à la trahison de Judas, répond la fidélité de Jésus aux siens et au Père, comme il l’exprimera durant ce dernier repas.


  1. Pâque attirait plus de 600.000 pèlerins à Jérusalem au dire du Talmud de Babylone. Flavius Josèphe exagère-t-il en mentionnant 3 millions de pèlerins durant l’an 65 ? – in Guerre Juive, Livre II, 14 
  2. Seul Mt 26,15 indique 30 pièces d’argent, probablement 30 sicles soit ½ mine = 50 jours de travail

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio