Onction de parfum contre parfum de trahison (Mc 14,1-11)

Mc 14,1-11 Onction à Béthanie et trahison de Judas

Les paroles de Jésus aux quatre disciples s’achèvent à peine que Marc mentionne déjà le projet funeste des grands prêtres et des scribes de Jérusalem. C’est à l’approche de cette Pâque qu’il convient pour les disciples de prendre garde et de veiller, car l’épreuve approche.

Foule au Saint Sepulcre - Jérusalem 1898 - cliché American colony

Pas pendant la fête

Mc 14, 1 La fête de la Pâque et des pains sans levain allait avoir lieu deux jours après. Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse, pour le faire mourir. 2 Car ils se disaient : « Pas en pleine fête, pour éviter des troubles dans le peuple. »

Il y a là un paradoxe et une ironie. La fête de Pâque et des Azymes1 célèbre la délivrance des Hébreux et leur sortie d’Égypte (Ex 12-15). Et pourtant, durant cette fête, le projet des notables religieux consiste à enfermer et à tuer.

Seul le peuple leur est un obstacle. La fête de Pâque était des plus prisées et rassemblait des centaines de milliers de pèlerins2 venant de Judée, de Galilée et de toute la diaspora juive. Si bien qu’une émeute – crainte également des autorités romaines – serait catastrophique. Plus que le nombre, la mention du peuple doit attirer notre attention. Marc utilise ce mot (laos/λαὸς) pour la deuxième et dernière fois. Il nous rappelle l’adresse de Jésus aux pharisiens, citant Isaïe : Ce peuple m’honore des lèvres ; mais leur cœur est loin de moi (7,6 ; Is 29,13). En quelques mots, Marc suggère l’iniquité et l’impiété même de ces grands prêtres et scribes dont la ruse illustre leur intention mauvaise et leur fourberie (7,21-22).

Chez Simon le lépreux, à Béthanie

14, 3 Jésus se trouvait à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux. Pendant qu’il était à table, une femme entra, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum très pur et de grande valeur. Brisant le flacon, elle lui versa le parfum sur la tête. 4 Or, de leur côté, quelques-uns s’indignaient : « À quoi bon gaspiller ce parfum ? 5 On aurait pu, en effet, le vendre pour plus de trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données aux pauvres. » Et ils la rudoyaient.

Jésus a trouvé hospitalité à Béthanie, non loin de Jérusalem, chez un certain Simon le lépreux. Ce dernier nous est inconnu par ailleurs. Le seul lépreux que Marc nous ait présenté fut l’anonyme de Galilée guéri par Jésus (1,40). Sont-ils une seule et même personne ? Peu probable, Marc nous l’aurait indiqué. Cependant, le parallèle entre ces lépreux nous fait souvenir que Jésus, en guérissant le premier, l’avait invité à se rendre ensuite au Temple pour témoigner de sa guérison. Contrairement à la parole et au geste de Jésus, le Temple ne guérit de rien. Simon de Béthanie, lieu proche du Lieu Saint, demeure toujours désigné du surnom de lépreux, sans qu’on sache s’il désigne une condition présente ou passée. Quoi qu’il en soit, son identité est marquée par cette impureté qui interdit l’accès au Sanctuaire. Mais Jésus est chez lui. Il n’hésite pas à loger chez un homme qualifié par l’impureté. À l’inverse, les plus soucieux de la pureté aux yeux de la Loi, grands prêtres et scribes du Temple, trament l’arrestation de Jésus tandis que le dit impur accueille le Seigneur en sa maison. Et à cette maison où se rend présent le Seigneur, il fallait une offrande.

Onction à Béthanie, anonyme

La femme au parfum

La tradition populaire confond souvent cette femme anonyme chez Marc avec la pécheresse présente en Galilée au repas de Simon le pharisien chez Luc (qu’on associe également par confusion à Marie de Magdala) et avec Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare chez Jean3. Marc ne mentionne ni son nom, ni ses motivations et surtout n’en cherchons pas4. Le récit se concentre sur la valeur du parfum et sur les réactions de certains. Eux-mêmes ne voient pas de sens à ce geste. Il n’est pour eux que gaspillage. On ne saurait, de prime abord, leur donner tort : trois cents deniers représentent un an d’un petit salaire. Il y a de quoi être choqué, d’autant plus au regard des pauvres piécettes de la veuve offertes au Temple. Le parfum, lui, est près de vingt mille fois supérieur ! Et tout cela pourquoi ? Pour rien, en pure perte. Le flacon d’albâtre est brisé, tout le parfum est versé.

Et ceux qui s’en offusquent s’en prennent logiquement à cette femme insouciante et irresponsable. Son offrande aurait pu servir les pauvres. Les témoins de la scène peinent à trouver un sens. Est-ce un geste d’onction sacrée qui annonce déjà le roi des Juifs crucifié ? C’est une hypothèse. Cependant, pour l’intronisation royale, pour la consécration des prêtres du Temple ou l’investiture des prophètes, l’onction sacrée n’était faite que d’huile, une huile simple dans une simple corne ; et non un parfum de nard pur et cher, dans un flacon d’albâtre. Il n’y a, a priori, aucun sens à ce geste. Tout comme bientôt celui de Jésus qui perdra sa précieuse vie sur une croix, sans gloire, ni acte héroïque. Tout semblera là aussi perdu, évaporé… apparemment pour rien, mais non en vain. La femme est au parfum, parfum d’une Passion annoncée.

Arcabas, la femme au parfum, XXs.

Une onction pour mon ensevelissement

14, 6 Mais Jésus leur dit : « Laissez-la ! Pourquoi la tourmenter ? Il est beau, le geste qu’elle a fait envers moi. 7 Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, et, quand vous le voulez, vous pouvez leur faire du bien ; mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. 8 Ce qu’elle pouvait faire, elle l’a fait. D’avance elle a parfumé mon corps pour mon ensevelissement. 9 Amen, je vous le dis : partout où l’Évangile sera proclamé – dans le monde entier –, on racontera, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire. »

Seule la parole de Jésus vient donner une signification à cette perte, ce gaspillage qualifié de belle œuvre. Il ne met en avant ni une recherche d’honneurs, ni même une onction sacrée. Certes, il n’oublie pas le nécessaire souci des pauvres, mais ici il y a autre chose de plus fondamental en cet instant : le temps de sa Passion et du salut par la croix. Il ne s’agit pas seulement d’une histoire de pauvres à nourrir mais d’une humanité à sauver : ce monde entier où sera répandu le parfum de l’Évangile.

Paradoxalement, le beau geste (littéralement : la belle œuvre) exprime le soin dû à un défunt. En guise d’honneur ou d’onction sacrée, il n’y a qu’embaumement. Sans le savoir, la femme anonyme anticipe ce qui n’aura jamais lieu. Lorsque d’autres femmes viendront au tombeau avec les aromates (16,1), le corps de Jésus aura déjà disparu. À Béthanie, l’anonyme embaume un corps qui va bientôt mourir et elle parfume aussi celui que Dieu va ressusciter. Le parfum devient le signal, ce commencement des douleurs (13,5-23) que va connaître Jésus, et ses disciples à sa suite, avant de renaître à Dieu. L’anamnèse de ce geste n’est pas destinée à la nostalgie, mais à la foi en Celui qui est venu dans la maison impure pour lui rendre vie par sa croix. La parole s’ouvre ainsi déjà sur un avenir à la bonne odeur d’espérance.

Schnorr von Carolsfeld, Julius, onction à Béthanie, 1872

Une occasion favorable

14, 10 Judas Iscariote, l’un des Douze, alla trouver les grands prêtres pour leur livrer Jésus. 11 À cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Et Judas cherchait comment le livrer au moment favorable.

Marc a encadré ce récit du parfum par la mention du projet des grands prêtres de se saisir de Jésus (14,1-2) et sa trahison par Judas (14,10-11). Au final, deux figures s’opposent : celle d’une femme anonyme qui donne sens à la Passion du Christ en offrant sans compter, et celle de Judas, nommé comme l’un des Douze, qui livre, trahit et reçoit une prime pour sa traîtrise.

Marc ne présente aucune des motivations possibles à la trahison de Jésus par l’un de ses disciples les plus proches, choisi pour être des Douze. Même l’argent n’est pas un motif. Chez Marc5, la somme correspond à une prime attribuée à l’initiative des grands prêtres. Ce don scelle l’union des deux partis et non une récompense. À l’inverse de Jésus se donnant gratuitement, les notables du Temple demeurent dans la rétribution. Marc nous livre ce non-sens : une trahison sans raison par l’un des Douze qui partagera le dernier repas.

Si la femme a fait une belle œuvre à un moment inapproprié, en plein repas, Judas cherche un temps favorable, mais en vue d’une mauvaise œuvre. Pas en pleine fête disaient les scribes et grands prêtres de Jérusalem. Justement, cette fête de Pâque et des Azymes, célébrant la délivrance d’Israël, sera aussi celle d’une autre délivrance et d’un salut par la Passion de Jésus.

à suivre

> Index des passages commentés de l’Évangile selon Marc <


  1. À l’origine, ces deux fêtes distinctes étaient liées à la lunaison et à l’avènement du printemps. Puis elles furent réunies pour célébrer la sortie d’Égypte. À la fête de Pâque (Pessah : à partir du 14 nissan au soir) on sacrifiait au Temple un agneau et durant la fête des Azymes, la semaine suivante (du 15 au 21 nissan), le peuple consommait ses repas avec des herbes amères et du pain azyme en souvenir de l’Exode cf. Ex 12,11 s., Ex 12,48 s., Ex 34,25 s. et Lv 23,5 s.
  2. Fête de Pèlerinage (Lv 23,4s.), Pâque attirait plus de 600.000 pèlerins à Jérusalem au dire du Talmud de Babylone. Flavius Josèphe exagère-t-il en mentionnant 3 millions de pèlerins durant l’an 65 – dans Guerre Juive Livre II, 14 ?
  3. Le dossier est clair mais complexe. Selon Marc 14,3, comme selon Mt 26,6, l’onction a lieu chez Simon le lépreux, à Béthanie, par une femme anonyme peu avant la Passion, versant un parfum sur la tête de Jésus. Selon Jean 12,3, nous sommes bien à Béthanie, toujours peu avant la Passion, mais chez Lazare (qui n’est ni Simon, ni lépreux) que Jésus a fait revenir de la mort, et le geste est fait par Marie, sœur de Lazare et de Marthe, qui parfume les pieds (et non la tête) du Seigneur et les essuie de ses cheveux. Chez Luc (Lc 12,36 s.), il n’y a pas d’onction de parfum dans le contexte de la Passion. Mais en Galilée (et non à Béthanie en Judée), au début du ministère, chez un certain Simon le pharisien (qui n’est pas lépreux), une femme pécheresse (ce qui ne signifie pas systématiquement prostituée ou de mauvaise vie) s’immisce jusqu’aux pieds de Jésus pour les oindre de parfum et de larmes et les essuyer de ses cheveux. Pour couronner le tout, beaucoup ont voulu voir en cette femme, la personne même de Marie de Magdala dont Luc (8,2) peu après précise que Jésus l’avait libérée de sept démons (ce qui n’est pas une dénomination suffisante pour faire de Marie de Magdala une prostituée.). Bref nous avons trois récits différents (Marc, Luc et Jean) qu’il est difficile de concilier, mise à part l’histoire d’une femme venant verser sur Jésus une fiole de parfum.
  4. En donner ne serait que le souvenir d’images d’Épinal ou, pire, le fruit de nos fantasmes ou de nos obsessions.
  5. A l’inverse, chez Matthieu (26,15) Judas demande trente deniers pour livrer Jésus. De leur côté, Luc et Jean inscrivent la trahison dans l’œuvre même du Satan (Lc 22,3 ; Jn 13,27) qui prend possession de Judas, soulignant ainsi l’initiative première du Mal, qui sera vaincu par le Christ.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).