La Cène, de la trahison à l’Alliance (Mc 14,12-26)

Rameaux (B) 14,1-15,47
Saint sacrement (B) 14,12-16,22-26

La fête de la Pâque se prépare en tout point de vue. Certes, en ce 14 nissan du calendrier hébraïque, les disciples s’inquiètent d’un lieu dans la ville où pouvoir se réunir pour manger, au repas du soir, l’agneau sacrifié au Temple. Et nombreux sont les pèlerins qui chercheront aussi un endroit pour manger la Pâque.

Harold Copping, Preparation For The Last Supper, XIX°s.

Deux disciples pour les préparatifs (14, 12-16)

14, 12 Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? » 13 Il envoie deux de ses disciples en leur disant : « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le, 14 et là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?” 15 Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. » 16 Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque.

Préparer la Pâque

La fête se prépare, ainsi que le drame de la Passion qui va bientôt advenir. À cela aussi les disciples devront s’y préparer. La scène n’est pas sans rappeler l’entrée à Jérusalem (11,1-11). Jésus envoie deux disciples leur indiquant ce qu’ils y trouveront. Ici, non pas un jeune ânon mais un porteur d’eau. Là encore la parole de Jésus est précise et prophétique : il est bien le maître, celui de sa propre Passion annoncée, celui qui envoie ses disciples, leur enseignant ce qu’ils devront dire : Le maître dit et ce qu’ils devront faire : là vous ferez les préparatifs. Sa Parole les ouvre déjà à un avenir. Lui-même, in fine, leur prépare la Pâque en les rassemblant dans sa salle.

James Tissot, L'homme à la cruche, 1886 - Brooklyn Museum

L’homme à la cruche

De même qu’un jeune ânon attaché est plus repérable qu’un âne parmi d’autres dans un champ, un homme portant une cruche d’eau est aisément reconnaissable – la tâche étant dévolue habituellement aux femmes (cf. article). Ainsi, suivre cet homme signifie suivre celui qui œuvre à une tâche ingrate, suivre un humble serviteur qui a obéi à son maître pour un service humiliant. Le sens est déjà là. L’homme est déjà une préfiguration du disciple-serviteur que Jésus avait déjà présenté. En suivant l’homme à la cruche, les deux disciples deviennent les serviteurs de la Parole de ce maître qui livre sa vie : Quiconque veut être grand parmi vous se fera votre serviteur ; et quiconque veut être le premier parmi vous, se fera l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rançon de la multitude (10,43). Comme l’entrée à Jérusalem était sous le signe de l’ânon d’humilité, le commencement de la Pâque est mis sous la figure de l’humble serviteur.

Frans Pourbus (le jeune), _Le dernier repas, 1618

Les Douze et la trahison (14, 17-21)

14, 17 Le soir venu, Jésus arrive avec les Douze. 18 Pendant qu’ils étaient à table et mangeaient, Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : l’un de vous, qui mange avec moi, va me livrer. » 19 Ils devinrent tout tristes et, l’un après l’autre, ils lui demandaient : « Serait-ce moi ? » 20 Il leur dit : « C’est l’un des Douze, celui qui est en train de se servir avec moi dans le plat. 21 Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! »

L’un de vous

Bien évidemment, nous, nous savons de qui parle Jésus, et cela non seulement depuis l’onction à Béthanie mais depuis le choix des Douze (3,19). Cependant, pour la première fois, Jésus l’évoque explicitement. Lors des annonces de la Passion, jamais il ne fut question d’une trahison. Cette annonce ajoute une félonie au drame. Jésus ne le désigne pas et ici, chez Marc, rien n’est dit à son sujet. Bien plus, même les autres disciples s’en attristent, s’en étonnent, et en arrivent même à douter, avec raison, de leur propre fidélité : Serait-ce moi ? Jésus n’en contredit aucun car leur fidélité à tous va bientôt être mise à l’épreuve.

Cependant les paroles de Jésus resserrent le champ des possibles. L’un de vous pouvait désigner n’importe quel disciple, présent ou absent. Mais Jésus précise et accentue encore la dramatique : C’est un des Douze. L’un de ceux qu’il a choisis (3,14), l’un de ceux à qu’il enseigna les paraboles (4,10), la vie de disciples (9,34), à qui il annonça sa Passion (10,32) – l’un parmi ceux qui logent avec lui à Béthanie (11,11). Nous sommes bien dans le cercle des intimes. Bien plus, à l’occasion de ce repas, c’est un hôte qui plonge sa main dans le même plat. Il est de ceux qui partagent ce dîner, lieu de fraternité et de communion entre convives, celui de la Pâque où s’exprime la communion et l’alliance avec le Seigneur qui a libéré son peuple en le faisant sortir d’Égypte. Ce repas de fête est ainsi marqué par la trahison, la mort, le mensonge et l’unité des Douze semble brisée.

Eilif Peterssen, Judas Iscariot ,1878

Le silence mensonger de Judas

Le Fils de l’homme sera livré à la mort et Marc avait qualifié les coupables : ces cœurs endurcis, amis du pouvoir mondain, qui s’opposaient au projet de Dieu, membres du sanhédrin, pharisiens et hérodiens. Mais ici, le funeste opposant appartient au cercle des proches. Un apôtre, un des Douze, livre à la mort ce Fils de l’homme qui, durant son ministère, a consolé, guéri, redonné vie et espérance. Jésus avait exprimé jusqu’où ce ministère le conduirait : sa Passion et sa Résurrection. Le fils bien-aimé suit la volonté du Père, d’aimer jusqu’au bout, comme il est écrit. Mais, tout autre est l’homme qui, par sa trahison, s’écarte de Dieu et ouvre un chemin de mort. Déjà la figure de Judas s’opposait à la femme au parfum, et là encore Judas s’oppose au porteur d’eau. Ce dernier ouvrait les portes d’un repas en communion et en vérité avec le Seigneur et ses disciples. Judas ferme la relation et œuvre contre le Fils de l’homme en s’enfermant dans son silence mensonger et sa traîtrise. Il n’a rien dit, ni aveu, ni regret, rompant la sainteté du repas et manifestant une dés-alliance. Son acte brise la communauté des Douze. Et pourtant, le dessein du Christ manifeste son œuvre de réconciliation au cœur même de la trahison, en rompant le pain avec tous. Rien, pas même la pire traîtrise, n’arrête le plan de salut de Dieu.

Pascal Dagnan-Bouveret, Le dernier repas, 1920

Sang de l’Alliance pour la multitude (14, 22-26)

14, 22 Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna, et dit : « Prenez, ceci est mon corps. » 23 Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. 24 Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. 25 Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. » 26 Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. 

La nouveauté du dernier repas

Ainsi donc, étonnamment, Jésus, sachant la trahison, l’ayant portée à la connaissance de tous – et pire, en présence même de son traître – célèbre la Pâque lors de laquelle le père ou le maître de maison bénit le vin et partage le pain. Si Marc suggère les rites du seder pascal, il veut surtout montrer toute la nouveauté de ce dernier repas de Jésus. Car les paroles de bénédiction reçoivent un tout autre sens.

Certes, le pain est béni, rompu, partagé … mais il est maintenant son corps, c’est-à-dire toute sa vie. Et comme ce pain, sa vie – elle-même brisée par la trahison, le reniement et la mort – est destinée à être offerte pour nourrir et faire vivre ses disciples. Si la bénédiction sur la coupe rappelle le sacrifice de communion de Moïse à l’occasion de l’Alliance au Sinaï1 (Ex 24,6-8), ce sang lui-même devient son sang, sa vie répandue et destinée à la multitude. Ce sang versé anticipe celui-là même de la croix. Le repas de Jésus devient une véritable conclusion d’une Alliance entre Dieu et les hommes, Alliance offerte à tous, à cette multitude en attente depuis les bords de la mer de Galilée, jusqu’à l’entrée à Jérusalem, jusqu’aux nations où sera proclamé l’Évangile. À l’infidélité de Judas, Jésus révèle la véritable fidélité de Dieu à son égard en faveur des siens et cela jusqu’au don de sa vie.

Georges Rouault, Christ et Apotres, 1937

Où sont le Temple et l’agneau ?

Ce sont les deux grands absents du récit de ce repas pascal. Certes, Temple et agneau étaient suggérés au tout début du récit par l’immolation de la Pâque (14,12), comme si la Cène se déroulait à l’écart. Après l’épisode des marchands et des controverses dans le Temple, après l’annonce de sa ruine, le Temple et ses sacrifices ne sont plus mis en avant. Ils sont supplantés l’un et l’autre par la personne même du Christ. Pour Marc, Jésus, anticipant sa Passion et sa Résurrection, inaugure cette nouvelle Alliance perpétuelle, en son corps et son sang. Car ce pain donné, ce sang répandu n’est pas une fin, mais un commencement, celui du royaume de Dieu et son vin nouveau, sa vie nouvelle donnée à la suite du Ressuscité. Une Alliance avec un Dieu de vie que les psaumes de louange prévus pour une telle fête ne cessent d’acclamer2. Des psaumes que tous chantent en sortant vers le mont des Oliviers.


Ps 113 … Alléluia ! Louez, serviteurs du Seigneur, …
du lever du soleil jusqu’à son couchant,
loué soit le nom du Seigneur !

Ps 116 … Oui, tu as sauvé mon âme de la mort,…
Je marcherai encore devant le Seigneur sur la terre des vivants…
J’élèverai la coupe du salut, et j’invoquerai le nom du Seigneur.


Ps 118 … Le Seigneur est ma force et l’objet de mes chants ; il a été mon salut.
Je ne mourrai pas, je vivrai, et je raconterai les œuvres du Seigneur.

La pierre rejetée par ceux qui bâtissaient est devenue la pierre angulaire.
C’est l’œuvre du Seigneur, c’est une chose merveilleuse à nos yeux.
Célébrez le Seigneur, car il est bon, car sa miséricorde est éternelle.

à suivre

> Index des passages commentés de l’Évangile selon Marc <


  1. Moïse prit la moitié du sang, qu’il mit dans des bassins, et il répandit l’autre moitié sur l’autel. Ayant pris le livre de l’alliance, il le lut en présence du peuple, qui répondit : « Tout ce qu’a dit Yahweh, nous le ferons et nous y obéirons. » Moïse prit le sang et en aspergea le peuple, en disant : « Voici le sang de l’alliance que le Seigneur a conclue avec vous sur toutes ces paroles. » (Ex 24,6-8)
  2. À la Pâque juive, et en d’autres fêtes, sont chantés les psaumes du Hallel (louange) (Ps 113-118).

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).