Gethsémani et le sommeil de la foi (Mc 14,27-42)

Messe des Rameaux (B) 14,1-15,47

Après la révélation d’une trahison par l’un d’eux, vient maintenant l’annonce du reniement et de l’abandon du reste des Douze.

Nikolasj Ge, Christ entre au jardin de Getsemani, 1888

Reniements annoncés en chemin

Mc 14, 27 Jésus leur dit : « Vous allez tous être exposés à tomber, car il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées. 28 Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » 29 Pierre lui dit alors : « Même si tous viennent à tomber, moi, je ne tomberai pas. » 30 Jésus lui répond : « Amen, je te le dis : toi, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » 31 Mais lui reprenait de plus belle : « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » Et tous en disaient autant.

Tous seront dispersés comme le dessein de Dieu l’avait annoncé selon le prophète Zacharie (Za 13,7). Cependant, et comme le chant des psaumes le montrait également, chutes et trahisons seront vaincues par le salut de Dieu (cf. supra). Ce même prophète Zacharie terminait sa complainte en concluant par cette formule d’Alliance : « Il invoquera mon nom, et moi je l’exaucerai. Je dirai : ‘C’est mon peuple !’ Et il dira : ‘Le Seigneur est mon Dieu !’ » (Za 13,9). Ainsi, malgré les défections, Jésus exprime sa totale fidélité envers ses disciples : Je vous précéderai en Galilée. Sa Résurrection annonce sa victoire et son retour à la tête de ses brebis annonce sa réconciliation.

La parole de Jésus sur la chute prochaine des disciples n’est pas sans rappeler la parabole du semeur où les grains, semés sur un sol pierreux, chutent aussitôt dès que surviennent la tribulation ou la persécution à cause de la Parole (4,17). Ainsi la proximité du drame de la Passion, mais aussi les persécutions qui s’en suivront dans les ans à venir, mettront à l’épreuve les disciples jusque dans leur foi. Qui peut se prévaloir d’une fidélité à toute épreuve ? Pierre ? Pas même lui. Sa réponse sonne comme une seconde profession de foi, toute aussi imparfaite… Si la première fois Pierre refusait la Passion du Christ (8,32-33), cette fois-ci, présomptueux, il affirme son indéfectibilité envers son Seigneur jusqu’au bout, jusqu’à la mort. Ne comptant que sur ses seules forces, Pierre exprime ici sa foi en lui-même plus qu’en Jésus. Mais les forces de l’homme ne sont rien sans la grâce. La chair est faible, menant inéluctablement le premier des Douze au triple reniement en cette même nuit. À l’inverse, la seule prétention de Jésus sera de compter sur le Père, seul, à qui tout est possible (10,27).

Paul Gauguin, Christ au jardin, 1889

Angoisse à Gethsémani

14, 32 Ils parviennent à un domaine appelé Gethsémani. Jésus dit à ses disciples : « Asseyez-vous ici, pendant que je vais prier. » 33 Puis il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, et commence à ressentir frayeur et angoisse. 34 Il leur dit : « Mon âme est triste à mourir. Restez ici et veillez. » 35 Allant un peu plus loin, il tombait à terre et priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloigne de lui. 36 Il disait : « Abba… Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! »

À Gethsémani1 Jésus choisit encore les trois mêmes disciples Pierre, Jacques et Jean, comme pour le retour à la vie de la fille de Jaïre et la Transfiguration. Mais, au lieu d’un réveil, nous aurons beaucoup d’endormissements, et en guise de Transfiguration glorieuse, la figure angoissée de Jésus. Ici donc, nul miracle et nulle manifestation céleste2. Les annonces conscientes de sa Passion, de sa marche vers la mort ne peuvent lui retirer cette crainte angoissante. La tristesse de Jésus vient en contre-point de l’assurance prétentieuse de Pierre. Elle exprime l’humilité du Christ face à la mort qui l’attend. Mais est-ce seulement la tristesse ou l’angoisse de mourir ?

Nikolay Ge, Gethsemani, 1888

Certes, Jésus exprime son désir de voir s’éloigner cette coupe de la Passion (10,38) et du sang répandu. Un désir qui s’efface vite pour laisser place à la foi au Père, Abba, et en Sa volonté de Salut. C’est ici l’unique présence de ce terme araméen dans tous les évangiles3, rappelant le lien intime, en une langue maternelle, qui unit le Fils bien-aimé, désigné à la Transfiguration, à Dieu. Seul son amour filial permet à Jésus de tout confier au Père jusqu’à sa vie livrée : non pas ce que je veux.

Mais la tristesse de Jésus, son angoisse, exprime également la tristesse face à la proche désertion de ses propres apôtres. Le prophète Jérémie, en ses Lamentations, racontait son Gethsémani, son pressoir, face à cette désertion des fidèles du Seigneur à l’approche de la ruine de Jérusalem : « Le Seigneur a foulé au pressoir la jeune fille, la belle Judée. C’est là-dessus que je pleure : mes deux yeux se liquéfient ; car loin de moi est le consolateur, celui qui me ranimerait. Mes fils, les voilà ruinés, car l’ennemi a été le plus fort » (Lm 1,15-16). Une tristesse qui en appelle au secours ultime du Seigneur : Pourquoi nous oublierais-tu à jamais, nous abandonnerais-tu pour de si longs jours ? Fais-nous revenir à toi, Seigneur, et nous reviendrons ; renouvelle nos jours comme autrefois (Lm 5,20-21).  Plus que la crainte de mourir, la tristesse et l’angoisse de Jésus traduisent davantage sa solitude et l’abandon des siens.

Giovanni Bellini, Orazione nell'orto,1465

Veillez et priez

14, 37 Puis il revient et trouve les disciples endormis. Il dit à Pierre : « Simon, tu dors ! Tu n’as pas eu la force de veiller seulement une heure ? 38 Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » 39 De nouveau, il s’éloigna et pria, en répétant les mêmes paroles.

Alors que Jésus lui-même a exprimé la gravité de l’instant : mon âme est triste à en mourir, les disciples dorment. N’allons pas trop vite en déduisant une digestion difficile du repas de Pâque ou la fatigue naturelle d’une nuit tombante. Comme pour la Transfiguration, le sommeil des disciples désigne leur incompréhension, l’écart entre ce que Jésus révèle et leur attitude. Ils ont été incapables d’être ici, en ce jardin, les veilleurs du Fils de l’homme (13,33-37). Sourds à l’ordre de veiller simplement, ils ont déjà abandonné la parole de leur Maître et Seigneur.

Pas même une heure ! À bien y regarder, la scène précédente relevait plutôt de la brièveté dans le récit comme dans les paroles de Jésus à son Père. Tout cela ne peut tenir dans une seule heure. Ni les gestes, ni la prière de Jésus. Marc ramasse en quelques versets la gravité d’un moment qui ne saurait être bavard. Car ce serait oublier qu’il n’y pas de prière sans silence, sans cet abandon nécessaire : ne plus s’écouter pour veiller et l’écouter en Sa volonté : ce que tu veux… Au silence de la prière s’oppose l’endormissement des disciples. Ce sommeil transcrit leur mutisme là où la prière de Jésus se faisait écoute. Simon-Pierre – celui qui voulait suivre Jésus, se renier lui-même en prenant sa croix (8,34) – n’a pas eu la force. Sans l’aide du Père – dans la prière – sa force, son esprit ardent, sa prétention, sa seule volonté… tout cela l’a déjà abandonné. La chair est faible sans la grâce.

Jacques Callot, L'agonie au jardin, 1625

Dormez ! Levez-vous !

14, 40 Et de nouveau, il vint près des disciples qu’il trouva endormis, car leurs yeux étaient alourdis de sommeil. Et eux ne savaient que lui répondre. 41 Une troisième fois, il revient et leur dit : « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. C’est fait ; l’heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. 42 Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. »

À la troisième fois – comme autant d’annonces de la Passion – les disciples dorment encore. Ils ne sont pas seulement frappés du mutisme de la Transfiguration – ils ne savaient que répondre – mais d’aveuglement : leurs yeux sont alourdis. Ils ne voient pas ce qui se trame, ce qui se joue : cette heure et ce drame. Il est trop tard maintenant pour veiller et prier. Et leur mutisme comme leur aveuglement – le sommeil de leur foi – les ont envahis. Il est trop tard, c’en est fait. L’annonce de la Passion, triplement répétée, s’accomplit. Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes (9,31), ces grands prêtres et scribes (10,33), qu’il qualifie maintenant de pécheurs. Les disciples doivent s’éveiller pour marcher, encore un peu, avec celui qu’ils vont renier, abandonner. Le Fils de l’homme est livré par l’un des siens.

à suivre

> Index des passages commentés de l’Évangile selon Marc <


  1. Gethsémani signifie pressoir à huile.
  2. Seul Luc (Lc 22,43) ajoute à la scène l’intervention d’un ange.
  3. Ce terme abba (père/papa en araméen) désignant Dieu est rare dans la Bible. Il ne se trouve nulle part dans le Premier Testament. Avec Marc, seul Paul emploie deux fois ce mot (Rm 8,15; Ga 4,6), probablement connu des premières communautés chrétiennes, avec la même expression : abba ô pater (αββα ὁ πατήρ – Abba Père) unissant la même dénomination grecque à l’araméen.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).