Que nous veux-tu Jésus de Nazareth ? (Mc 1,21-28)

Que nous veux-tu Jésus de Nazareth ? (Mc 1,21-28)

(article modifié le : jeudi 22 février 2018)

Fils pleinement investi par le Père, Messie porteur d’une nouvelle Alliance,  suivi maintenant par quatre disciples,  il nous faut désormais avancer, dans cette pêche insolite, vers ce peuple en attente. L’évangile de Marc est le plus désarçonnant et le passage ci-dessous (Mc 1,21-28) soulève plus d’interrogations que de réponses.

Scribes et synagogue

Ils pénètrent dans Capharnaüm. Et, aussitôt, le jour du sabbat, entré dans la synagogue, Jésus enseignait. Ils étaient frappés de son enseignement, car il les enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes. (1,21-22)

Capharnaüm en Galilée (cf. carte), est le premier bourg que nous rencontrons, village connu pour être celui de Simon-Pierre. Notre scène constitue la première confrontation entre Jésus, ses disciples, et la population. Cette rencontre est solennisée par la mention du jour du sabbat (jour saint et chômé du Judaïsme)  et de la synagogue (lieu de rassemblement de juifs pieux pour la prière). C’est donc à l’occasion du culte que Jésus se laisse découvrir à un groupe rassemblé pour la prière du sabbat. Son premier acte est celui de la prédication qui suivait, ou précédait, la lecture de la Thora. Ce dernier point peut déjà nous surprendre : à quel titre Jésus enseigne-t-il de manière officielle ? Rappelons qu’à l’époque de Jésus, le judaïsme rabbinique n’existe pas encore. Le culte est pris en charge par les croyants des villages et il n’était pas rare de laisser la prédication à un hôte de marque, même s’il vient de Nazareth.

Mais ce petit Nazaréen surprend par sa parole. Marc ne nous dit rien du contenu mais souligne les réactions que la prédication du Nazaréen génère.  La qualité de sa prestation est reconnue : il parle comme ayant autorité à ce public de « connaisseurs » juifs pieux, religieux. Jésus y apparaît comme un prédicateur sérieux et légitime. Bien plus, son enseignement est différent de celui des scribes, ces hommes qui font autorité, ces  lettrés versés dans les Saintes Écritures 1. Déjà pointe une future opposition entre Jésus et une partie de l’intelligentsia locale.  Mais n’anticipons pas. Jésus enseigne sans être scribe et de manière différente, surprenante. Sa parole est singulière, ouvre les oreilles, et les esprits. Enfin un prédicateur qui n’endort pas son public !

Esprit impur du savoir et Saint de Dieu

Aussitôt, il y avait dans leur synagogue un homme ayant un esprit impur qui s’écriait : «Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : le Saint de Dieu.» Alors Jésus le rabroua : «Boucle-la  et sors de lui !».  L’esprit impur sortit de lui , en l’agitant et en criant d’une voix forte. (1,23-26)

Ce passage soulève plusieurs interrogations : que fait un homme avec esprit impur dans une synagogue ? Est-il si mauvais celui qui déclare Jésus « Saint de Dieu » ? On aurait plutôt envie de lui donner raison et l’applaudir. Alors pourquoi Jésus l’oblige-t-il à se taire ?  La situation est incongrue.

Tout d’abord qu’entendre par un esprit impur ? Je ne voudrais pas me lancer dans trop d’explications. Aujourd’hui on parlerait de quelqu’un de « dérangé »   2 . Comme quoi on peut avoir un esprit impur et fréquenter les lieux de culte. On en trouve encore aujourd’hui. Ce n’est donc pas la fréquentation du lieu qui fait la sainteté. Première leçon.

Pourtant cet homme-là proclame une vérité que nous ne pourrions contredire « Es-tu venu pour nous perdre? … Tu es le Saint de Dieu ! » Jésus qui « porte » l’Esprit Saint du Seigneur est venu pour gagner sur les esprits impurs, et « distribuer » la Sainteté de Dieu au peuple. Qui pourrait contredire cela ? Dès lors, pourquoi le faire taire ? Ce serait oublier que les affirmations de l’homme ne constituent pas une déclaration de foi mais un savoir. « Je sais qui tu es ! » La réponse de Jésus « Tais-toi ! » ou plus prosaïquement, ai-je osé, « Boucle-la ! » (littéralement Sois-muselé), ne vient pas infirmer la déclaration de l’homme. De fait Jésus, le Saint de Dieu, lui donne raison en chassant de l’homme l’esprit impur.  Ce que vient dénoncer Jésus c’est la prétention d’un accès à Dieu par l’unique savoir (donc réservé aux lettrés). Si l’homme disait vrai, ses paroles ne venaient pas de la foi, de l’adhésion à sa personne.  La foi ne se résume pas à un savoir, et le savoir, du moins sa prétention à tout saisir, ne saurait définir pleinement qui est Jésus, ni rendre compte de sa mission.

L’impureté est redéfinie ou plutôt élargie à cette prétention d’autorité qui viendrait du savoir et qui pourrait être celle des scribes. Jamais le savoir de l’homme, des lettrés, ne saurait atteindre le mystère de Dieu et de son Messie. Bien plus, combien d’hommes, parce que lettrés, ont profité de leur savoir pour faire peser leur pouvoir ?

Jésus enseigne avec autorité mais sa connaissance ne se résume à un savoir, à un « Je sais » autoritaire, légaliste ou mystique.

Qu’est-ce que cela ?

Ils furent tous si stupéfaits qu’ils se demandaient les uns aux autres: «Qu’est-ce que cela ? Un enseignement nouveau, plein d’autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent !» Et sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de Galilée. (1,27-28)

Nous entendons ici, dans la bouche des gens de la synagogue, cette reconnaissance d’une parole divine et créatrice venant de Jésus  : il dit… et il en fut ainsi (Gn 1). Comme pour l’appel des disciples, la parole efficace de Jésus est mise au premier plan.  Jésus n’est pas décrit comme ces soi-disant spécialistes des exorcismes et guérisons, ces  thaumaturges, qui appuient sur une dramaturgie théâtrale : grands gestes, rites mystérieux, cris et langages incompréhensibles. Une manière d’asseoir, là-aussi, un pouvoir nuisible sur une population. Mais Jésus ne fait aucun geste, ne dit que quatre mots audibles du langage populaire. C’est l’esprit impur qui s’agite et crie d’une voix forte à l’image des faiseurs de miracles. Là encore, l’impureté (ce qui éloigne du Dieu) est élargie pour englober les tentations d’une superstition avide de pouvoirs miraculeux.

Ni scribe, ni thaumaturge

Jésus se distingue donc des scribes et de leur savoir mais aussi de ces charmeurs ambulants, ces séducteurs charismatiques qui profitent aussi de la faiblesse humaine. Jésus désigné d’emblée (Mc 1,1) Christ, Seigneur, nous laisse perplexe. Il enseigne comme autorité mais non comme les scribes. Il guérit avec efficacité mais non comme les thaumaturges. Et à ses côtés, des disciples muets, toujours sans filets.

Qu’est-ce que cela ? Que nous veut donc, Jésus de Nazareth, celui dont seule la parole, en des mots simples et banals, suffit à tout changer, recréer, sanctifier ?

à suivre


Mc 1,21-28


 

  1. Les scribes sont très présents chez Marc, notamment lors des oppositions à Jésus. Ils ne représentent pas un groupe constitué mais une fonction pluridisciplinaire. À une époque où la majorité de la population ne sait ni lire, ni écrire, ni en araméen (la langue courante), ni en hébreu (la langue du culte), le scribe est le lettré par excellence, l’homme du savoir. Sa connaissance des Saintes Écritures ne se limite pas à une fonction religieuse. Il n’est pas seulement celui qui enseigne à la synagogue mais aussi l’écrivain public, le notaire, et parfois le juge de paix. Il est la personne qui, par ses compétences, fait autorité, même s’il n’a aucune fonction officielle. On trouvera des scribes autant chez les pharisiens qu’auprès des sadducéens. Et les scribes de Galilée n’appartiennent sans doute à aucun de ces groupes religieux.
  2. Dans le judaïsme antique, être pur c’est s’approcher de sa vocation originelle :  être créature à l’image de Dieu (Gn 1,26), dans l’ordre de la création, pour mieux s’approcher du Seigneur (je résume).  Dans la Genèse (Gn 1), Dieu range, ordonne, place, sépare… Tout désordre en l’homme (folie, maladie, blessures, péchés…)  contredit, de manière temporaire ou définitive, ainsi le dessein de Dieu (je résume encore) et éloigne l’homme de la sainteté, de la proximité avec son Créateur.  Ainsi avoir un esprit impur s’oppose à avoir un esprit pur (proche de la sainteté). Avoir un esprit « dérangé », désordonné convient à mon avis pour éclairer un tel cas.

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