Gethsémani et le sommeil de la foi (Mc 14,26-42)

Gethsémani et le sommeil de la foi (Mc 14,26-42)

(article modifié le : vendredi 4 mai 2018)

Mc 14,26-42 Gethsémani

Reniements annoncés en chemin

Après le chant des psaumes, ils sortirent pour le Mont des Oliviers. Alors Jésus leur dit : « Tous vous chuterez car il est écrit : ‘Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées.’ Mais, après que je serai ressuscité, je vous précèderai en Galilée. » Pierre lui déclara : « Même si tous chutent, moi pas ! » Jésus lui dit : « Amen, je te le dis, toi, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq ait chanté deux fois, trois fois tu me renieras. » Mais il affirmait encore plus : « Même s’il me faut mourir avec toi, je ne te renierai pas. » Et tous disaient de même. (14,26-31)

Nikolasj Ge, Christ entre au jardin de Getsemani, 1888Après la révélation d’une trahison par l’un d’eux, vient maintenant l’annonce du reniement et de l’abandon du reste des Douze. Tous seront dispersés comme le dessein de Dieu le prévoit selon le prophète Zacharie (13,7). Cependant, comme aussi le chant des psaumes le soulignait, chutes et trahisons seront vaincues par le salut de Dieu. Ce même prophète Zacharie terminait sa complainte en concluant par cette formule d’Alliance : « Il invoquera mon nom, et moi je l’exaucerai. Je dirai : ‘C’est mon peuple !’ Et il dira : ‘Le Seigneur est mon Dieu !’ » (Za 13,9). De même malgré les défections, Jésus exprime sa totale fidélité envers ses disciples : « Je vous précèderai en Galilée. » Sa résurrection annonce sa victoire, son retour à la tête de ses brebis annonce sa réconciliation.

La parole de Jésus sur la chute prochaine des disciples n’est pas sans évoquer la parabole du semeur où les grains, semés sur un sol pierreux, chutent aussitôt dès que survienne la tribulation ou la persécution à cause de la Parole (4,17). Ainsi la proximité du drame de la Passion, mais aussi les persécutions qui s’en suivront dans les ans à venir, mettront à l’épreuve les disciples jusque dans leur foi. Qui peut se prévaloir d’une fidélité à toute épreuve ? Pierre ? Pas même lui. Ses paroles à Jésus sonnent comme une seconde profession de foi et toute aussi ‘imparfaite‘ … Si la première fois Pierre refusait la Passion du Christ (8,32-33), cette fois-ci, présomptueux, il affirme son indéfectibilité envers son Seigneur jusqu’au bout, jusqu’à la mort. Ne comptant que sur ses seules forces, Pierre exprime ici sa foi en lui-même plus qu’en Jésus. Mais les forces de l’homme ne sont rien sans la grâce. La chair est faible, menant en cela le premier des Douze, inéluctablement, au triple reniement en cette même nuit. À l’inverse, la seule prétention de Jésus est celle de compter sur le Père, seul, à qui tout est possible (10,27).

Angoisse à Gethsémani

Ils viennent dans un domaine du nom de Gethsémani, et il dit à ses disciples : « Asseyez-vous ici pendant que je prierai. » Et prenant avec lui Pierre, Jacques et Jean, il commença à ressentir frayeur et angoisse. Et il leur dit : « Mon âme est triste à en mourir ; restez ici et veillez. » S’étant un peu avancé, il tombait contre terre ; et il priait afin que, s’il était possible, cette heure s’éloignât de lui. Et il disait : « Abba, Père, tout est possible pour toi, éloigne de moi cette coupe ; cependant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » (14,32-36)

Paul Gauguin, Christ au jardin, 1889

À Gethsémani1 Jésus choisit encore les trois mêmes disciples Pierre, Jacques et Jean, comme pour le retour à la vie de la fille de Jaïre et la Transfiguration. Mais ici, au lieu d’un ‘réveil’ nous aurons beaucoup d’endormissements, et en guise de Transfiguration glorieuse, la triste figure angoissée de Jésus. Ici donc, nul miracle et nulle manifestation céleste2. Les annonces conscientes de sa Passion, de sa marche vers la mort ne peuvent lui retirer cette crainte angoissante. La tristesse de Jésus vient en contrepoint de l’assurance prétentieuse de Pierre. Elle exprime l’humilité du Christ face à la mort qui l’attend. Mais est-ce seulement la tristesse ou l’angoisse de mourir ?

Certes, Jésus évoque son désir de voir s’éloigner cette coupe de la Passion (10,38) et du sang répandu. Un désir qui s’efface vite pour laisser place à la foi en la volonté de Salut du Père, Abba. C’est ici l’unique présence de ce terme araméen dans tous les évangiles3, soulignant ici le lien intime qui unit le Fils bien-aimé,  désigné à la Transfiguration, à Dieu. Seul son amour filial permet à Jésus de tout confier au Père jusqu’à sa vie livrée : Non pas ce que je veux.

Nikolay Ge, Gethsemani, 1888Mais la tristesse de Jésus, son angoisse, exprime également la tristesse face à la proche désertion de ses propres apôtres. Le prophète Jérémie, en ses Lamentations, évoquait son Gethsémani face à cette défection des fidèles du Seigneur à l’approche de la ruine de Jérusalem : « Le Seigneur a foulé au pressoir la jeune fille, la belle Judée. C’est là-dessus que je pleure : mes deux yeux se liquéfient ; car loin de moi est le consolateur, celui qui me ranimerait. Mes fils, les voilà ruinés, car l’ennemi a été le plus fort. » (Lm 1,15-16). Une tristesse qui en appelle au secours ultime du Seigneur : Pourquoi nous oublierais-tu à jamais, nous abandonnerais-tu pour de si longs jours ? Fais-nous revenir à toi, Seigneur, et nous reviendrons ; renouvelle nos jours comme autrefois (Lm 5,20-21).  Plus que la crainte de mourir, la tristesse et l’angoisse de Jésus traduisent davantage sa solitude et l’abandon des siens.

Veillez et priez

Il vient et les trouve en train de dormir. Il dit à Pierre : « Simon, tu dors ! Tu n’as pas eu la force de veiller une heure ! Veillez et priez afin que de ne pas entrer en tentation. L’esprit est ardent, mais la chair est faible. » Et, de nouveau, s’éloignant d’eux, il pria, disant les mêmes paroles. (14,37-39)

Giovanni Bellini, Orazione nell'orto,1465Alors que Jésus lui-même a souligné la gravité de l’instant : mon âme est triste à en mourir, les disciples dorment. N’allons pas trop vite en évoquant la digestion difficile du repas de Pâque ou la fatigue naturelle d’une nuit tombante. Comme pour la Transfiguration, le sommeil des disciples souligne leur incompréhension, l’écart entre ce que Jésus révèle et leur attitude. Ils ont été incapables d’être ici, en ce jardin, les veilleurs du Fils de l’homme (13,33-37). Sourds à l’ordre de veiller simplement, ils ont déjà abandonné la parole de leur Maître et Seigneur.

Pas même une heure ! Pourtant à bien y regarder, la scène précédente relevait plutôt de la brièveté : celle du récit comme celle des paroles de Jésus à son Père. Tout cela ne peut tenir dans une seule heure. Ni les gestes, ni la prière de Jésus. Mais ce serait oublier qu’il n’y pas de prière sans silence, sans cet abandon nécessaire ; ne plus s’écouter pour veiller et l’écouter Lui en sa volonté : ce que tu veux… Au silence de la prière s’oppose l’endormissement des disciples. Ce sommeil des disciples transcrit leur mutisme là où la prière de Jésus se faisait écoute. Simon-Pierre – celui qui veux maintenant suivre Jésus, se renier lui-même en prenant sa croix (Mc 8,34) – n’a pas eu la force. Sans l’aide du Père – dans la prière – sa force, son esprit ardent, sa prétention, sa seule volonté… tout cela l’a déjà abandonné. La chair est faible sans la grâce.

Dormez ! Levez-vous !

Puis, venant de nouveau, il les trouva en train de dormir ; car leurs yeux étaient alourdis, et ils ne savaient que lui répondre. Il vient une troisième fois et leur dit : « Dormez désormais, et reposez-vous. C’en est fait ! L’heure est venue. Voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous, allons ! Celui qui me livre s’approche. » (14,37-42)

Jacques Callot, L'agonie au jardin, 1625À la troisième fois, – comme pour les annonces de la Passion – les disciples dorment encore. Ce n’est plus seulement le mutisme – ils ne savaient que répondre comme lors de la Transfiguration – qui les frappe mais aussi l’aveuglement : leurs yeux sont alourdis. Ils ne voient pas ce qui se trame, ce qui se joue : cette heure et ce drame. Il est trop tard maintenant pour veiller et prier. Et leur mutisme comme leur aveuglement – le sommeil de leur foi – les ont envahis. Il est trop tard, c’en est fait. L’annonce de la Passion, triplement répétée, s’accomplit.  Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes (9,31), ces grands prêtres et scribes (10,33), qu’il qualifie maintenant de pécheurs. Et si les disciples doivent maintenant s’éveiller c’est pour marcher, encore un peu, avec celui qu’ils vont renier, abandonner. Le Fils de l’homme est livré par l’un des siens.

à suivre


> Index des passages commentés de l’Évangile selon Marc <


 

  1. Gethsémani signifie en hébreu pressoir à huile.
  2. Seul Luc (22,43) ‘ajoute’ à la scène l’intervention d’un ange.
  3. Ce terme Abba, (Père/papa en araméen) désignant Dieu est rare dans la Bible. Il ne se trouve nulle part dans le Premier Testament. Avec Marc, seul Paul emploie deux fois ce mot (Rm 8,15; Ga 4,6), probablement connu des premières communautés chrétiennes, avec la même expression : abba ô pater (αββα ὁ πατήρ – Abba Père) unissant la même dénomination grecque à l’araméen.

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