Messie roi, humilié et crucifié (Mc 15,16-32)

Messie roi, humilié et crucifié (Mc 15,16-32)

(article modifié le : mardi 15 mai 2018)

Mc 15,16-32 Crucifixion de Jésus

La fin du roi ?

Les soldats emmenèrent Jésus à l’intérieur de la cour, c’est-à-dire dans le prétoire. Ils convoquent toute la cohorte. Ils le revêtent de pourpre et ceignent sa tête d’une couronne d’épines qu’ils avaient tressée. Puis ils se mirent à le saluer : « Salut, roi des Juifs ! » Et ils lui frappaient la tête avec un roseau, et ils crachaient sur lui, et, ployant les genoux, ils se prosternaient devant lui. Après s’être ainsi moqués de lui, ils le dévêtirent de la pourpre, le revêtirent de ses vêtements et le firent sortir pour le crucifier. (15,16-20)

Le Caravage, Le couronnement d'épines, 1604La condamnation à la crucifixion de Jésus1 par Pilate marque la fin de règne pour ce ‘messie, roi des Juifs‘ impuissant, silencieux et livré maintenant aux mains des païens romains (10,34) pour être crucifié. À travers les outrages et les humiliations, au cœur de cet étrange spectacle, c’est pourtant bien la réelle royauté et la véritable messianité du Fils de Dieu qui se laissent contempler.

Edouard Manet, le Christ outragé, 1864Le triomphe

Les mentions du prétoire2, des soldats et d’une cohorte confèrent à la scène un aspect de célébration impériale. Le roi des Juifs est livré aux mains des païens romains (10,34) qui convoquent, comme un appel solennel au rassemblement, la cohorte, soit six cents légionnaires. Marc bien évidemment amplifie les faits3 de manière à nous faire percevoir toute l’ironie de la scène. La parodie des soldats reprend tous les éléments d’une célébration d’un triomphe : pourpre impériale, roseau en guise de sceptre, prosternations et ovations royales jusqu’à la couronne tressée. Aucun élément ne manque à cette liturgie du triomphe. Mais les moqueries ont remplacé les hommages, et pour offrandes Jésus ne reçoit que des crachats et des coups comme il l’avait lui-même annoncé (10,34). Si les épines ont supplanté les lauriers; où donc est sa victoire ?

La troisième heure

Ils réquisitionnent un passant, un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs – c’est le père d’Alexandre et de Rufus –  pour porter la croix de Jésus. Ils le mènent au lieu dit Golgotha, ce qui signifie lieu du Crâne. Et ils lui donnaient du vin mêlé de myrrhe mais il n’en prit pas. Et ils le crucifient et se partagent ses vêtements, tirant au sort ce que chacun en prendrait. C’était la troisième heure quand ils le crucifièrent. (15,21-25)

Saulgau Antoniuskirche, Kreuzweg Fugel, 1921La mention de cette troisième heure, soit neuf heures du matin, nous rappelle que la première était celle du chant du coq et du reniement. Cette troisième heure sonne celle de l’abandon définitif, Jésus est seul et nu, sans disciple à ses côtés, sans vêtement, ni pourpre, ni tunique ordinaire. Tout lui est pris. Le roi est dépossédé.

Seul, sinon ‘soutenu’ par Simon de Cyrène4. C’est un inconnu, n’ayant pas participé au procès car venant des champs, qui porte la croix de Jésus, un juif de la diaspora5. Et la présence de Simon le Cyrénéen rappelle l’absence d’un autre Simon, Pierre, le Galiléen et des autres disciples. Ceux qui l’ont suivi depuis la Galilée ne sont pas là. Mais la présence de Simon de Cyrène est aussi, et surtout, un motif d’espérance. La référence à Alexandre et Rufus, connus de Marc et de ses lecteurs, témoigne de leur appartenance à la communauté chrétienne. Aussi leur mention souligne que la foi de Simon de Cyrène est née de la croix du Christ. La foi véritable jaillit de cette croix comme pour, bientôt, le centurion romain (15,39).  Deux nouveaux disciples encadrent ainsi la scène de la crucifixion : l’un juif, l’autre païen.

La croix, supplice le plus infamant, cruel et obscène6 annonce la victoire de la foi et l’avènement du Royaume. Serviteur du Père, Jésus délaisse ce vin amélioré de myrrhe7 précieuse des hommes et du pouvoir, pour goûter ce vin nouveau du Royaume (14,25 Je ne boirai plus jamais du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai nouveau dans le royaume de Dieu.), à la coupe de l’humilité (10,38).

L’accomplissement des Écritures

Peter Paul Rubens, les trois crucifiés, 1620Le partage des vêtements n’indique pas seulement la coutume des bourreaux de se partager les biens des condamnés mais rend compte de l’accomplissement des Écritures, c’est-à-dire du dessein de Dieu. Le psaume 22 (21) sert d’arrière fond à l’ensemble de la crucifixion que ce soit de manière explicite ou suggestive  :  Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? … Tous ceux qui me voient se moquent de moi …, ils hochent la tête … disent : Que le Seigneur le délivre, puisqu’il l’aime ! … ils ont percé mes pieds et mes mains, ils se partagent mes vêtements, …. ils tirent au sort ma tunique. Ce psaume chante pourtant la victoire de Dieu et le relèvement du juste bafoué qui déclare : Alors j’annoncerai ton nom à mes frères... Vous tous, postérité de Jacob, glorifiez-le !Car il n’a pas rejeté la souffrance de l’affligé, quand l’affligé a crié vers lui, il a entendu.  Le Seigneur domine sur les nations.

Mais ici le juste rejeté et condamné par les hommes, n’est autre que celui qui se réclamait Fils de l’homme, celui que Pierre confessait Christ, Celui que Dieu désignait comme son fils bien-aimé, celui que ses opposants qualifient de roi des Juifs. Et dès lors, la mise en croix de Jésus retentit comme la révélation d’une imposture ou, pire, le véritable fiasco de Dieu. Pourtant, ce n’est pas l’échec du Messie, ni la défaite du ‘Roi des Juifs’, c’est la victoire du Fils bien-aimé sur le mal, la justice de Dieu contre l’injustice des hommes, qui déjà se dessine. Un triomphe certes paradoxal. Mais Jésus montre déjà ici que la puissance de Dieu ne s’exprime pas dans la manipulation – comme celle des grands prêtres -, ni dans la recherche d’une gloire populaire – comme Pilate -, pas même dans une domination arbitraire et humiliante – telle la soldatesque.

Au rang des malfaiteurs

L’inscription du motif de sa condamnation indiquait : « Le roi des Juifs. » Avec lui, ils crucifient deux brigands, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Les passants l’injuriaient, hochant la tête et disant : « Hé ! Toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même en descendant de la croix. » De même, les grands prêtres avec les scribes se moquaient de lui entre eux et disaient : « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ? Le Christ, le roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, afin que nous voyions et que nous croyions ! » Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient. (15,26-32)

Giovanni Battista Tiepolo, crucifixion,1750Aux côtés du roi des Juifs ne siègent que deux brigands, l’un à droite, l’autre à gauche, prenant les places désirées par les fils de Zébédée. Exposé au monde, Jésus ne reçoit que mépris et outrages de la part de tous. Ce motif répété de l’outrage rejoint là encore le déshonneur du serviteur du Seigneur injustement condamné, chanté dans les psaumes. Or ces derniers dénoncent la prétention des hommes à juger le fidèle et le messie de Dieu8. Tous ici le méprisent depuis les soldats, les grands prêtres et les scribes, mais aussi les ‘simples passants’ jusqu’à ceux qui subissent le même sort vont de leurs insultes. Abandonné des disciples, il n’est épargné par personne.

Lui qui a en a rassemblé tant, est maintenant vraiment seul. Lui qui en a guéri et sauvé tant (5,23.28.34; 6,56) paraît ici impuissant. La foi en Jésus est ainsi confrontée au scandale de la croix. La parole des passants, le jugement des grands prêtres et scribes expriment sans doute aussi la déception de ceux qui espéraient en lui. S’il est Christ et roi d’Israël, s’il est bien le fils bien-aimé de Dieu, que n’agit-il pas ? Il ne sauve pas lui-même, préférant perdre sa vie pour en sauver d’autres (8,35). Il faut au croyant accueillir cet inattendu de Dieu y compris sur la croix.

à suivre


> Index des passages commentés de l’évangile selon Marc <


  1. Ici, comme précédemment, nous nous plaçons essentiellement du point de vue narratif de l’évangile de Marc et non dans un souci de reconstitution historique, même si cet aspect n’est pas à négliger.
  2. Prétoire : ici, le palais du procurateur Pilate. Le terme peut aussi désigner le lieu de l’état-major d’une armée romaine. Traditionnellement le site du supplice de Jésus est localisé à la forteresse Antonia, côtoyant le Temple (cf. carte) mais il est fort probable que ce lieu soit le palais situé à l’ouest de la ville.
  3. Il n’est guère pensable que toute la cohorte romaine soit rassemblée, et donc mobilisée, pour voir un tel spectacle, d’autant plus en cette période de Pâque où Jérusalem accueillait plusieurs dizaines de milliers de pèlerins.
  4. Les condamnés portent habituellement eux-mêmes le patibulum (poutre horizontale) jusqu’au poteau (stipes crucis), à moins que le supplicié soit beaucoup trop faible.
  5. Son prénom ‘Simon’ indique son appartenance au judaïsme. Le fait que soit mentionnée la région de Cyrène (Libye) donne à penser qu’il s’agit d’un juif de la diaspora probablement venu en pèlerinage pour cette Pâque.
  6. Le supplice de la croix est un supplice romain ‘ordinaire’, habituellement réservé aux criminels et aux esclaves en fuite, mais dont les citoyens romains sont exempts. La longue agonie et la nudité des suppliciés et leur exposition publique servent à l’exemplarité de la peine et manifeste la puissance et le pouvoir de Rome.
  7. Résine issue d’une plante qui après distillation sert d’arôme pour les onguents, huiles, boissons… L’usage de donner une boisson alcoolisée avant le supplice serait propre aux Juifs de Galilée et Judée, afin d’atténuer les souffrances des crucifiés.
  8. Par exemple : Psaume 74, 10 Jusques à quand, ô Dieu, l’oppresseur insultera-t il, l’ennemi outragera-t il sans cesse ton nom ?18 Souviens-toi : l’ennemi insulte le Seigneur, un peuple insensé blasphème ton nom ! | Psaume 89,51 Souviens-toi, Seigneur, de l’opprobre de tes serviteurs ; que je porte dans mon sein les outrages de tant de peuples nombreux ; 52 souviens-toi des outrages de tes ennemis, Seigneur, de leurs outrages contre les pas de ton Messie. | Psaume 109, 4 En retour de mon affection, ils me combattent, et moi, je ne fais que prier. 5 Ils me rendent le mal pour le bien, et la haine pour l’amour.

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