Jésus et Pilate (Jn 18,28-19,16)

Vendredi saint 18,1-19,42
Christ roi (B) 18,33b-37
(Lire aussi Christ, roi de l’Évangile)

Après comparution nocturne de Jésus devant le grand prêtre Hanne, celui-ci est conduit chez Pilate, au matin. Dans cet évangile, son passage devant Caïphe ne fait l’objet que d’une brève allusion. A contrario l’évangéliste va développer, de manière conséquente, la scène confrontant Jésus à Pilate et aux autorités religieuses du Temple.

Jésus devant Pilate, Duccio di Buoninsegna (14° s.)

Des allers-retours

Le récit s’organise en séquences alternant les scènes intérieures, où se trouve Jésus ; avec celle se situant à l’extérieur où restent les grands prêtres.

  • Introduction : Jésus emmené au Prétoire
  • Pilate et les juifs : Quelle accusation ? 18,28-32 (extérieur).
  • Pilate et Jésus : Es-tu le roi des Juifs ? 18,33-38a (intérieur).
  • Pilate et les juifs : Que je relâche Barabbas 18,38-40 (extérieur).
  • Le couronnement d’épines 19,1-3
  • Pilate et les juifs : Voici l’homme 19,4-7 (extérieur).
  • Pilate et Jésus : D’où es-tu ? 19,8-12 (intérieur).
  • Pilate et les juifs : Voici votre roi 19,13-16 (extérieur)

Pilate ne cessera de faire l’aller-retour entre Jésus et ses accusateurs, et cela six fois. Ces déplacements ridiculisent narrativement celui qui normalement siège pour rendre la justice. Il apparaît comme un intermédiaire hésitant entre Jésus et ses opposants. Le véritable débat a lieu entre Jésus et les grands prêtres, par l’entremise de Pilate, qui semble prendre le rôle de son avocat maladroit. Ainsi construit, le texte donne à Jésus une position importante qui surplombe l’ensemble de cette scène. Au cœur du récit, se situe le couronnement d’épines. L’ensemble est effectivement dominé par le thème de la royauté de Jésus.

Comparution devant Pilate, Livre d'images de Madame Marie, XIII°s.

Quelle accusation ? (18,28-32)

18, 28 Alors on emmène Jésus de chez Caïphe au Prétoire. C’était le matin. Ceux qui l’avaient amené n’entrèrent pas dans le Prétoire, pour éviter une souillure et pouvoir manger l’agneau pascal. 29 Pilate sortit donc à leur rencontre et demanda : « Quelle accusation portez-vous contre cet homme ? » 30 Ils lui répondirent : « S’il n’était pas un malfaiteur, nous ne t’aurions pas livré cet homme. » 31 Pilate leur dit : « Prenez-le vous-mêmes et jugez-le suivant votre loi. » Les Juifs lui dirent : « Nous n’avons pas le droit de mettre quelqu’un à mort. » 32 Ainsi s’accomplissait la parole que Jésus avait dite pour signifier de quel genre de mort il allait mourir.

Le Prétoire, au matin vers Pâque

L’ensemble du passage se situe au sein du Prétoire désignant la résidence du gouverneur romain, lorsque celui-ci vient à Jérusalem1. A l’extérieur, se situent ceux qui l’avaient amené qui seront désigné par les Juifs, ou ta nation et les grands prêtres (18,33). Narrativement, ceux qui ont amené Jésus viennent de chez Hanne et de chez Caïphe, deux grands prêtres. Mais ici, Jean a préféré le terme plus générique de Juifs. Il est vrai que ce mot peut désigner les autorités du Temple, les grands prêtres, avec les pharisiens mentionnés lors de l’arrestation.

Ils restent à l’extérieur pour des raisons de pureté religieuse. Nous sommes le 14 Nisân qui inaugure, au soir, la fête de la Pâque. Pour procéder rituellement au sacrifice des agneaux, au Temple, les grands prêtres évitent d’être en contact avec toute chose, tout lieu ou toute personne impure comme les païens par exemple. Les pharisiens et les Juifs pieux suivent cette même règle de pureté. C’est ce groupe que désigne l’expression « les Juifs ».

Cependant, au cœur du procès, la désignation « les Juifs » permet aussi aux lecteurs judéo-chrétiens de l’époque d’y reconnaître tous qui ceux portent des accusations contre eux, notamment certains juifs de la synagogue. Comme pour la comparution devant Hanne, le procès de Jésus se fait l’écho des oppositions subies par la communauté johannique. La mention du matin, outre son rôle chronologique, permet de suggérer un passage, une pâque, vers la révélation qui concerne le Christ et sa mission.

Un malfaiteur

Le premier entretien entre Pilate et ces Juifs, concerne d’abord un motif d’accusation assez vague : c’est un malfaiteur. Au fur et à mesure du récit, l’accusation va aller en s’aggravant jusqu’au crime de blasphème pour s’être fait Fils de Dieu (19, 7). Le terme malfaiteur, celui qui fait le mal, renvoie-t-il à un moment précis ou désigne-t-il l’ensemble du ministère de Jésus ? Dans l’évangile, la seule mention du mot mal (kakos / κακός) se trouve un peu avant, lors de la gifle où Jésus se défend d’avoir ‘mal’ parlé contre le grand prêtre (18,23). Ce terme renvoie donc au faux procès de Jésus et donc à leurs fausses accusations. De même, le mot malfaiteur fait écho aux précédentes rumeurs et accusations de la foule et des autorités juives : 7,12 Dans la foule, on discutait beaucoup à son propos; les uns disaient: « C’est un homme de bien», d’autres: « Au contraire, il séduit la foule. »

Le flou du délit autorise Pilate à renvoyer les Juifs à leur propre tribunal et à leur propre Loi. Ce procès ne peut être de sa compétence tant qu’il ne met en cause l’ordre et la loi romaine. Ironiquement, Pilate, le gouverneur romain, renvoie ces Juifs à la Torah, seule capable de rendre justice en ce cas qu’est Jésus.

Mais il est nullement question de juger ou de jugement. Le verdict a déjà été prononcé : Jésus est condamné à mort. Cependant, l’occupation romaine interdit la mise à mort sinon par les tribunaux romains. Ces juifs doivent soumettre le cas à Pilate qui statuera sur la condamnation. Leur affirmation est d’ailleurs très ambiguë : Nous n’avons pas le droit de mettre quelqu’un à mort. Dans un premier nous pouvons entendre que le droit romain ne leur permet pas de mettre à mort quelqu’un. Mais, le lecteur, qui a suivi la comparution chez Hanne, est aussi amener à penser, que selon la Torah, ils n’ont pas le droit de mettre à mort cet homme, qui, en la matière, est le véritable juge : Ainsi s’accomplissait la parole que Jésus avait dite pour signifier de quel genre de mort il allait mourir. Ce verset nous renvoie notamment au passage de la théophanie annonçant non le jugement des hommes, mais celui de Dieu, par la Passion de son Fils :

12, 31 Maintenant a lieu le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors ;  32 et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. »  33 Il signifiait par là de quel genre de mort il allait mourir.

Es-tu le roi des Juifs ? (18,33-38a)

18, 33 Alors Pilate rentra dans le Prétoire ; il appela Jésus et lui dit : « Es-tu le roi des Juifs ? » 34 Jésus lui demanda : « Dis-tu cela de toi-même, ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? » 35 Pilate répondit : « Est-ce que je suis juif, moi ? Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu donc fait ? » 36 Jésus déclara : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. » 37 Pilate lui dit : « Alors, tu es roi ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui dis que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. » 38a Pilate lui dit : « Qu’est-ce que la vérité ? »

Le roi des Juifs ?

La question de Pilate est des plus surprenantes. Nous passons ainsi de malfaiteur à roi des Juifs. D’où lui vient cette remarque dont il n’a jamais été question auparavant ? Seul un lecteur aurait pu lui souffler que Jésus est le véritable juge, une fonction royale. Dans l’évangile, Jésus est désigné roi d’Israël par Nathanaël (1,49), par la foule lors de son entrée à Jérusalem (12,13), et échappe à l’emprise de ceux qui veulent le faire roi (6,15). Mais qu’en est-il de Pilate ? Le texte ne nous en dit rien, et nous fait passer d’un motif d’accusation fallacieux où ni Pilate, ni les autorités juives ne sont compétentes, à un thème qui va pouvoir confronter Jésus à ses accusateurs, mais aussi à la royauté impériale. L’évangéliste introduit d’ailleurs des termes qui sont liés au thème de la royauté comme nations, battre ou combattre, gardes. L’enjeu du procès porte donc sur cette royauté de Jésus.

Le texte ne reprend pas le titre donné par Nathanaël et la foule : roi d’Israël, qui comporte un aspect éminemment politique. Jean préfère le titre de « roi des Juifs » aux multiples interprétations. Il peut être un synonyme de roi d’Israël, c’est-à-dire roi des Judéens. Mais il peut aussi s’entendre comme roi de tous les Juifs, conférant à Jésus une autorité universelle qui dépasse les frontières d’Israël. Ironiquement, ce titre roi des Juifs, inclut également ces Juifs qui viennent l’accuser, manifestant ainsi l’autorité de Jésus sur ses accusateurs. Dans la bouche de Pilate, la païen, le mot juif peut aussi revêtir un caractère méprisant. Mais, une fois de plus, c’est Jésus qui en livre l’explication en redéfinissant le terme de « roi » à la lumière de sa mission.

Ma royauté n’est pas de ce monde

Comme on peut le remarquer Jésus ne revendique pas ce titre de roi des Juifs. Il préfère parler de royauté, ce qui inclut la notion de peuple, et dépouille cette autorité royale de son aspect mondain. Son royaume ne lui confère aucune garde prétorienne pour le défendre, elle n’est pas la royauté comme l’exerce Pilate au nom de l’empereur. Mais ce Royaume, qui n’est pas ce monde, et sans aucun garde, ne correspond pas non plus à l’attente eschatologique du royaume de Dieu selon les conceptions juives de l’époque de Jésus et de l’évangéliste. Le juge eschatologique attendu revêtait la royauté divine accompagné d’une armée d’anges, pour le combat final, comme l’évoque le livre du prophète Joël  :

Jl 2, 11 Le Seigneur a donné de la voix devant son armée : ils sont nombreux, ses bataillons ; il est puissant, l’exécuteur de sa parole ; il est grand, le jour du Seigneur, et très redoutable : qui peut l’affronter ?

En se distinguant de la royauté impériale et du Seigneur-roi armée des temps eschatologique, Jésus introduit une nouveauté déconcertante. Sa royauté n’a aucune revendication territoriale puisqu’elle n’est pas de ce monde, et ne suppose aucune intervention armée pour défendre ce roi ligoté au Jour attendu du Seigneur. La royauté de Jésus demeure dans le dénuement qu’il accomplira à la croix.

Sa royauté est effectivement, non dans un pouvoir de domination, mais dans sa mission : vivre en ce monde, et y mourir, pour témoigner de la Vérité qui dans l’évangile la révélation de l’amour salvifique du Père.

8, 31 Si vous demeurez fidèles à ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ; 32 alors vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres.

Deux questions de Pilate encadrent ce passage : « Es-tu le roi des Juifs » et « Qu’est-ce que la Vérité ? ». Pilate montre ainsi qu’il a saisi que Jésus ne constitue pas un « faiseur de mal ». Sa question met le lecteur en attente de la révélation divine de cette vérité.

Horne et Bewer, Give Us Barabbas, 1910

Que je relâche Barrabas (18,38b-40)

18, 38b Ayant dit cela, il sortit de nouveau à la rencontre des Juifs, et il leur déclara : « Moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. 39 Mais, chez vous, c’est la coutume que je vous relâche quelqu’un pour la Pâque : voulez-vous donc que je vous relâche le roi des Juifs ? » 40 Alors ils répliquèrent en criant : « Pas lui ! Mais Barabbas ! » Or ce Barabbas était un bandit.

La coutume

Au sortir du dialogue avec Jésus, Pilate paraît avoir rendu son verdict: il ne trouve en Jésus aucun chef d’accusation selon le droit romain. De fait, l’évangéliste avait souligné combien la royauté du Christ n’avait aucune prétention territoriale, ni militaire. Il n’est donc en rien une menace pour le pouvoir romain. L’histoire aurait pu en rester là. Cependant, comme un rebondissement, Pilate renvoie le sort de Jésus aux mains des accusateurs. S’il n’y a aucun motif de condamnation pourquoi ne pas le relâcher au lieu de soumettre, une fois encore, le sort de Jésus à ses opposants ? Le récit souligne cette indécision de Pilate. Il sait Jésus innocent mais ne peut donner tort aux instances politiques et religieuses du Temple. Pilate ne trouve aucun motif d’accusation cependant en accordant le droit de relaxe à la partie adverse, le texte rappelle que le Christ sera condamné. La coutume de relâcher un prisonnier à Pâque n’appartient qu’aux évangiles. Dans aucun autre texte antique il en est fait mention. Évidemment, le procurateur, étant donné son pouvoir, a un droit de grâce et d’amnistie, ne s’appuyant sur aucune coutume. Le procédé vise à montrer l’obstination des accusateurs.

Un autre roi des Juifs

Le quatrième évangile s’accorde avec la tradition synoptique qui associe, à cette coutume, le personnage énigmatique de Barabbas (excepté Lc 23,18 qui ne la relate pas). Dans les évangiles synoptiques ce dernier est davantage décrit comme un homme lié à des émeutes meurtrières. Il est ici qualifié de bandit (lèstès/ λῃστής) un terme grec qui s’applique aux zélotes, un groupe Juifs nationalistes armés, agissant contre l’occupant romain, très actif à partir de l’an 44.

L’opposition est flagrante entre Jésus qui définissait sa royauté eschatologique sans arme et sans armée, dénuée de toute revendication territoriale, et Barabbas, l’activiste nationaliste. C’est pourtant ce dernier nom qui apparaît lorsque Pilate demande s’il peut relâcher le roi des Juifs. Dès lors, ce titre est dévolu, par les accusateurs, à Barabbas dont la figure s’oppose à la royauté de Jésus. Le bandit représente une royauté de ce monde, et non pas la royauté que Jésus révèle et révèlera bientôt.

Carl Bloch, Christ, 1890

Salut à toi, roi des Juifs ! (19,1-3)

19, 1 Alors Pilate fit saisir Jésus pour qu’il soit flagellé. 2 Les soldats tressèrent avec des épines une couronne qu’ils lui posèrent sur la tête ; puis ils le revêtirent d’un manteau pourpre. 3 Ils s’avançaient vers lui et ils disaient : « Salut à toi, roi des Juifs ! » Et ils le giflaient.

Couronne et manteau de pourpre

Tandis que le bandit coupable est gracié, Jésus, plein de grâce et de vérité (1,14.17) est traité comme un bandit. Il n’est pas encore condamné officiellement à mort. Pilate lui inflige un châtiment corporel, la flagellation, comme pour donner le change à ses accusateurs qui ne seront pas dupes de ce subterfuge. La scène prend la tournure d’une parodie d’intronisation ; qui pourtant, ironiquement évoque, avec justesse, la royauté du Christ. Couronné d’épines, revêtu de pourpre, et salué, il reçoit les honneurs par des gifles. L’attitude des soldats exprime l’humiliation et les moqueries, cependant le lecteur croyant aura reconnu sous ces traits, son véritable roi, évoquant la figure du juste persécuté chanté par les psaumes et les prophètes, comme Isaïe et le serviteur souffrant :

Is 50,6 J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, mes joues, à ceux qui m’arrachaient la barbe; je n’ai pas caché mon visage face aux outrages et aux crachats. (.)

Philippe de Champaigne, Ecce Homo, 17°s.

Voici l’homme (19,4-8)

19, 4 Pilate, de nouveau, sortit dehors et leur dit : « Voyez, je vous l’amène dehors pour que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. » 5 Jésus donc sortit dehors, portant la couronne d’épines et le manteau pourpre. Et Pilate leur déclara : « Voici l’homme. » 6 Quand ils le virent, les grands prêtres et les gardes se mirent à crier : « Crucifie-le ! Crucifie-le ! » Pilate leur dit : « Prenez-le vous-mêmes, et crucifiez-le ; moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. » 7 Ils lui répondirent : « Nous avons une Loi, et suivant la Loi il doit mourir, parce qu’il s’est fait Fils de Dieu. » 8 Quand Pilate entendit ces paroles, il redoubla de crainte.

Aucun motif de condamnation

La parodie ironique se poursuit. Jésus intronisé est maintenant présenté à son peuple. Cependant cette présentation du roi flagellé et humilié, ne calme pas les revendications des autorités juives. Grands prêtres et gardes demandent, avec force et insistance, la crucifixion, le plus effroyable des supplices romains, et le plus infamant pour les juifs. Pour autant, ceux qui, pour ce supplice, se réclament de la Loi juive, s’en écartent. La Torah prévoit la lapidation en cas de blasphème, et non la crucifixion. Lv 24,16 Qui blasphème le nom du Seigneur sera mis à mort ; toute la communauté le lapidera.

Les grands prêtres avancent ici un motif de condamnation bien supérieur à celui de malfaiteur (15,28-32). L’expression Fils de Dieu renvoi aux affirmations de Jésus quant à son lien filial, unique et privilégié, avec le Père. Il est celui qui est sorti de Dieu, pour venir dans le monde.

  • 8, 42 Jésus leur dit : « Si Dieu était votre Père, vous m’aimeriez, car moi, c’est de Dieu que je suis sorti et que je viens. Je ne suis pas venu de moi-même ; c’est lui qui m’a envoyé.
  • 10, 31 De nouveau, des Juifs prirent des pierres pour lapider Jésus. 32 Jésus reprit la parole : « J’ai multiplié sous vos yeux les œuvres bonnes qui viennent du Père. Pour laquelle de ces œuvres voulez-vous me lapider ? »  33 Ils lui répondirent : « Ce n’est pas pour une œuvre bonne que nous voulons te lapider, mais c’est pour un blasphème : tu n’es qu’un homme, et tu te fais Dieu. »

L’Homme exhibé

Paradoxalement l’exhibition de Jésus ainsi humilié donnerait raison aux grands prêtres. S’il était Fils de Dieu, roi eschatologique, il n’aurait pu se laisser ainsi humilier. S’il appartenait au divin, il ne pourrait être ainsi vaincu sous les coups de soldats païens. Que Dieu l’ait laissé ainsi souffrir, et bientôt mourir, ne serait-il pas la preuve de la fausse prétention de Jésus ? il faut rappeler combien, au temps du rédacteur, l’idée d’un messie crucifié est neuve, voire inconcevable dans le paysage de l’eschatologie juive, notamment pour les milieux sacerdotaux qui n’attendent aucun messie.

C’est pourtant bien sous la figure de cet homme que transparaît le dessein de Dieu. Ainsi, Pilate le présentait en ces termes : Voici l’homme, qui peuvent s’entendre de diverses manières. On aurait pu traduire ainsi : voici ce gars, ce pauvre type qui apparaît déguisé en roi mais qui n’est qu’un homme : une manière de décrédibilisé Jésus aux yeux des accusateurs. Mais l’évangéliste sait aussi que ses destinataires croyants sauront reconnaître en cet homme, la véritable royauté de Dieu et du Fils de l’homme, termes par lesquels il se désignait souvent en lien avec sa passion et son élévation annoncées. Jésus est présenté tel un homme, mais l’évangéliste sait qu’il peut être contemplé comme l’Homme, le nouvel Adam et Verbe fait chair, venant restaurer l’humanité.

Nicolas Ge, What is truth, 1890

D’où es-tu ? (19,9-12)

19, 9 Il rentra dans le Prétoire, et dit à Jésus : « D’où es-tu ? » Jésus ne lui fit aucune réponse. 10 Pilate lui dit alors : « Tu refuses de me parler, à moi ? Ne sais-tu pas que j’ai pouvoir de te relâcher, et pouvoir de te crucifier ? » 11 Jésus répondit : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi si tu ne l’avais reçu d’en haut ; c’est pourquoi celui qui m’a livré à toi porte un péché plus grand. » 12 Dès lors, Pilate cherchait à le relâcher ; mais des Juifs se mirent à crier : « Si tu le relâches, tu n’es pas un ami de l’empereur. Quiconque se fait roi s’oppose à l’empereur. »

Le pouvoir de Pilate et celui de Jésus

La question de Pilate nous renvoie à cette idée de messie-roi humilié. Il s’agit, pour le procurateur, de savoir d’où est sorti cet homme, de connaître l’origine de sa royauté ; et, pour l’évangéliste, d’insister justement sur cette origine divine et céleste, d’en-haut. Dans un premier temps, la seule réponse est le silence qui nous renvoie justement à cette passion. Le silence fait écho au serviteur souffrant d’Isaïe qui représente celui, qui maltraité par les siens, se révèlera être leur salut.

Is 53, 7 Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche 11 Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes.

Dans un second temps, Jésus en appelle à un pouvoir bien plus grand, qui n’est pas celui de l’empereur, et qui s’exprime bien différemment. Pilate, au nom de l’empire, a le pouvoir de relâcher Jésus ou de le condamner à mort. Le pouvoir, l’autorité, de Jésus concerne la vie et le salut du monde, comme le révèlent les occurrences précédentes du mot pouvoir (exousia/ἐξουσία) dans l’évangile.

  • 1,12 Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom.
  • 5, 26 Comme le Père, en effet, a la vie en lui-même, ainsi a-t-il donné au Fils d’avoir, lui aussi, la vie en lui-même ; 27 et il lui a donné pouvoir d’exercer le jugement, parce qu’il est le Fils de l’homme.
  • 10,17 Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau. 18 Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau.
  • 17, 2 Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés.

Le pouvoir de Jésus est orienté vers le don et la vie, selon le dessein de Dieu. Il n’est pas un pouvoir de domination mais une autorité de service, soumise à l’amour du Père.

Les instances juives refusent cette autorité, cette royauté-là. Ils sont incapables de l’accueillir, tant leur conception de la royauté de Dieu est à l’image de celle d’un empereur. La prétention royale de Jésus ne peut, selon eux, n’être que terrestre et s’oppose ainsi au pouvoir en place. Ainsi rappellent-ils à Pilate qu’en libérant Jésus, il se fait son complice et contredit sa mission de servir Rome.

Ecce homo, Antonio Ciseri, 1880)

Voici votre roi (19,13-16)

19, 13 En entendant ces paroles, Pilate amena Jésus au-dehors ; il le fit asseoir sur une estrade au lieu dit le Dallage – en hébreu : Gabbatha. 14 C’était le jour de la Préparation de la Pâque, vers la sixième heure, environ midi. Pilate dit aux Juifs : « Voici votre roi. » 15 Alors ils crièrent : « À mort ! À mort ! Crucifie-le ! » Pilate leur dit : « Vais-je crucifier votre roi ? » Les grands prêtres répondirent : « Nous n’avons pas d’autre roi que l’empereur. » 16 Alors, il leur livra Jésus pour qu’il soit crucifié. Ils se saisirent de Jésus.

Gabbatha

Le texte se fait encore plus insistant quant à la royauté du Christ humilié et à l’obstination des Juifs accusateurs. Pour la dernière fois, Pilate se fait encore le défenseur de Jésus. Il déplace le procès du Prétoire en un autre lieu, cette fois davantage public. L’estrade dont il est question fait référence à la tribune (en grec, la bêma/ βῆμα) où s’exprimait les différentes parties d’un procès. L’estrade est donc le lieu officiel de la justice et où siège le juge. Et ici, c’est Jésus qui est assis, et siège comme tel ce juge. Ce jugement du Christ est celui de la Pâque, une fête liée au salut du Peuple de Dieu, sauvé de colère meurtrière de Pharaon (Ex 14). La colère vient, non de Pilate, mais des grands prêtres qui se préparent à célébrer bientôt cette fête. C’est la sixième heure, l’heure à laquelle commence le sacrifice des agneaux pour le repas pascal. Et la mort qu’ils réclament, doublement, à la crucifixion, est celle du roi humilié, l’agneau de Dieu (1,29.36). Leur obstination est telle qu’ils en oublient l’identité de leur unique roi.

Le récit de Jean condamne ainsi les grands prêtres au blasphème. En cette veille de Pâque, ils professent l’unique royauté de César et non celle de Dieu, ils préfèrent Pharaon (César) à Moïse (Jésus). Ils ont préféré être hors du Temple, du lieu saint, pour mettre à mort celui que même Pilate, le païen, jugeait innocent.

  1. Les gouverneurs et procurateurs gèrent la Judée depuis Césarée Maritime. Lorsqu’ils viennent à Jérusalem, ils logent dans le palais d’Hérode qui sert alors de prétoire, de lieu pour rendre la justice.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).