Pilate, le roi des Juifs et Barabbas (Mc 15,1-15)

Messe des Rameaux (B) 14,1-15,47

Après le procès nocturne chez le Grand Prêtre, vient maintenant le temps de la comparution au grand jour.

Duccio di Buoninsegna, Christ devant Pilate, 1311

Pilate et Jésus

Mc 15, 1 Dès le matin, les grands prêtres convoquèrent les anciens et les scribes, et tout le Conseil suprême. Puis, après avoir ligoté Jésus, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate. 2 Celui-ci l’interrogea : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui le dis. » 3 Les grands prêtres multipliaient contre lui les accusations. 4 Pilate lui demanda à nouveau : « Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. » 5 Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate fut étonné.

L’épisode se situe au matin, après le chant du coq, et apparaîtront des personnages comme Pilate et Barabbas. L’anonymat du Grand Prêtre1 laisse place au nommé Pilate dont Marc ne prend pas la peine de présenter sa fonction de préfet romain2. Si tout le sanhédrin a jugé que Jésus mérite la mort, le pouvoir de condamner à mort est détenu par l’autorité romaine en place. Jésus, comme annoncé, est livré aux mains des païens (10,33). Le dernier mot, l’ultime et vrai jugement revient donc à Pilate. Celui-ci mène maintenant l’instruction. Mais cette dernière prend une tournure étrange.

Nicolas Ge, What is truth, 1890

Le roi des Juifs

L’interrogatoire de Pilate porte sur une accusation apparemment nouvelle : Es-tu le roi des Juifs ? La question ressemble, dans la forme, à celle du Grand Prêtre : Es-tu le Christ, le fils du Béni ? Le motif religieux du blasphème (14,63) est maintenant interprété devant Pilate comme une prétention politique. Être Christ et fils du Béni, revient à prétendre être roi des Juifs. On comprend que le sanhédrin propose ici au pouvoir romain un motif valide pour une condamnation à mort, en le transposant dans un langage audible aux oreilles du représentant de l’empereur. Les grands prêtres jouent ici le rôle des faux-témoins du procès nocturne précédent.

Si la question de Pilate reprenait celle du Grand Prêtre, la réponse de Jésus est ici différente. À Caïphe, Jésus affirmait son identité dans un Je suis (14,62) sans équivoque. Or sa réponse à Pilate est plus évasive : Toi, tu le dis. Il y a chez Marc plein d’ironie : Jésus est effectivement Christ et Fils de Dieu (1,1) et s’affirme comme tel. Mais s’il est roi des Juifs c’est de manière inattendue et très différente de la conception de Pilate. Bien plus, si pour Pilate il s’agit d’un dire, d’une revendication en vue d’une prise de pouvoir, pour Jésus il en sera autrement : sa royauté – manifestée bientôt sur la croix – sera de l’ordre du don, de l’oblation.

Jérôme Bosch, le Chrsit devant Pilate, 1520

Silencieux serviteur

L’interrogatoire de Pilate est maintenant submergé par les multiples accusations des grands prêtres. Ils manifestent leur farouche et violente opposition face à laquelle Jésus ne répond pas sinon par son silence. Comme face au sanhédrin (14,61), ce silence de Jésus promeut son innocence : s’il était un vrai roi des Juifs, ce roi, déjà abandonné par son armée des Douze, aurait pouvoir sur les autorités religieuses. Son silence dit qu’une autre royauté est en jeu et, déjà, Marc laisse deviner la figure du Serviteur souffrant3 d’Isaïe : méprisé et abandonné des hommes … qu’on maltraite… et qui n’ouvre pas la bouche, semblable à l’agneau qu’on mène à la tuerie, et à la brebis muette devant ceux qui la tondent ; il n’ouvre point la bouche. (Is 53,3-7). Mais ce juste, mon Serviteur, par sa connaissance, justifiera beaucoup d’hommes, et lui-même se chargera de leurs iniquités (Is 53,11-12). Si Jésus est roi des Juifs ce sera donc par la volonté et à la manière du Père.

Horne et Bewer, Give Us Barabbas, 1910

Barabbas

15, 6 À chaque fête, il leur relâchait un prisonnier, celui qu’ils demandaient. 7 Or, il y avait en prison un dénommé Barabbas, arrêté avec des émeutiers pour un meurtre qu’ils avaient commis lors de l’émeute. 8 La foule monta donc chez Pilate, et se mit à demander ce qu’il leur accordait d’habitude. 9 Pilate leur répondit : « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? » 10 Il se rendait bien compte que c’était par jalousie que les grands prêtres l’avaient livré. 11 Ces derniers soulevèrent la foule pour qu’il leur relâche plutôt Barabbas. 12 Et comme Pilate reprenait : « Que voulez-vous donc que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs ? », 13 de nouveau ils crièrent : « Crucifie-le ! » 14 Pilate leur disait : « Qu’a-t-il donc fait de mal ? » Mais ils crièrent encore plus fort : « Crucifie-le ! » 15 Pilate, voulant contenter la foule, relâcha Barabbas et, après avoir fait flageller Jésus, il le livra pour qu’il soit crucifié.

Apparaît maintenant sur la scène le personnage de Barabbas, dont on sait historiquement si peu de choses. Chez Marc il est décrit, non comme un brigand, ni un chef d’émeute4, mais comme un homme arrêté avec des émeutiers criminels. Rien ne fait de lui un coupable avéré, tout comme Jésus. Marc pourrait suggérer qu’il fut arrêté accidentellement avec des émeutiers assassins. L’évangéliste se distingue ainsi des autres évangiles qui opposent explicitement Barabbas le criminel à Jésus l’innocent. Dès lors, Pilate donne à la foule la possibilité de libérer le roi des Juifs. Il lui laisse ainsi le soin de juger l’homme, selon la soi-disant coutume5.

Ecce homo, Antonio Ciseri, 1880)

Au jeu de l’orgueil et de la gloire

Chez Marc, Barabbas est un prétexte pour mettre en avant le rôle des grands prêtres. Pilate sait leur animosité envers Jésus, au point d’exciter la foule. Barabbas et Jésus sont ainsi deux innocents dans l’arène judiciaire, soumis au pouvoir de Rome, à l’influence des notables religieux et au bon vouloir du peuple. La vérité et la justice sont absentes. Désignant la recherche d’intérêts personnels, la jalousie, des grands prêtres a effacé toute idée de justice et de vérité. Les grands prêtres sont encore désavoués dans leur autorité. Lors de ses enseignements au Temple, Jésus leur a fait perdre les honneurs de la foule qu’ils pensaient mériter. Et c’est bien cette foule6 qu’ils détournent maintenant de la justice.

Cet épisode met en lumière le pouvoir manipulateur des grands prêtres, serviteurs de leur seule cause, face à Jésus, Christ renié et roi humilié n’ayant jamais servi que l’Évangile du Père.

Flagellation du Christ, Rubens, 1620

Par trois fois, la tentative de Pilate pour libérer7 Jésus est contredite par les grands prêtres et leur foule. Par trois fois, ces derniers condamnent Jésus, en préférant libérer un autre, puis en exigeant doublement la crucifixion pour le roi des Juifs. Ainsi Pilate, bien que soulignant l’innocence de Jésus – qu’a-t-il donc fait de mal ? – est incapable de prononcer un juste jugement, préférant satisfaire la masse que la mécontenter. Jésus n’est pas seulement prisonnier de Pilate ou du sanhédrin, il est aussi prisonnier du jeu de la gloire recherchée et de l’orgueil obstiné. Il est maintenant livré et flagellé. Humble et humilié, il marche vers la croix.

à suivre

> Index des passages commentés de l’Évangile selon Marc <


  1. Comme déjà évoqué, Marc est le seul à ne pas citer le nom du Grand Prêtre, Caïphe.
  2. Pilate fut préfet de la Judée de 26 à 36.
  3. Le serviteur souffrant évoque, dans le livre d’Isaïe (Is 52,13-53,12), un personnage anonyme et énigmatique qui est rejeté par les siens, injustement condamné, frappé et mis à mort, mais que Dieu exaltera et élèvera. Les premières communautés chrétiennes ont très vite associé ce personnage à Jésus.
  4. Barabbas est connu des évangiles. Son nom Barabbas signifiant fils du père est un nom courant. Les romans et le cinéma en font souvent le chef d’une troupe armée de résistants juifs. Mais aucun évangile ne le présente explicitement ainsi. Selon Matthieu (27,16-26), il s’agit d’un prisonnier célèbre prénommé aussi Jésus (prénom très répandu à l’époque), mais rien n’est dit de la raison de son emprisonnement. Dans son évangile, il sert ainsi de concurrent à un autre prisonnier célèbre : Jésus de Nazareth. Luc (23,18 sv.), quant à lui, le décrit comme un émeutier arrêté pour meurtre : il n’est plus un concurrent mais l’antagoniste de Jésus. En Luc, c’est la foule qui réclame en premier Barabbas contre Jésus, faisant le choix de l’assassin contre l’innocent. L’évangile selon Jean reprend la même tradition que Marc : lors d’une grâce coutumière à l’occasion de Pâque (cf. note suivante) Barabbas est présenté face à Jésus. Pour le quatrième évangile, Barabbas est un brigand et un autre roi (Jn 19,39-40) : la royauté mondaine est préférée à la royauté eschatologique de Jésus.
  5. Seuls Marc et Jean (Jn 19,39) décrivent la coutume de gracier un prisonnier à Pâque. Mais aucun autre texte biblique ou profane ne rapporte cet usage. Si l’autorité romaine possède le droit de condamner à mort, elle a aussi le droit de grâce. Cependant, historiquement, il est peu probable que ce droit de grâce soit lié à une coutume en usage en ce premier siècle. Ce droit de grâce sert la narration et rappelle la coutume du droit de grâce lors des jeux du cirque. Marc ferait-il ainsi du procès une parodie de ces jeux où la vie des hommes suit non la justice mais le bon vouloir du peuple et du gouverneur ?
  6. Historiquement, en cette fête de Pâque, Jérusalem rassemble plusieurs centaines de milliers de pèlerins venus de la diaspora après plusieurs semaines de voyage. Tous ne sont pas au fait des œuvres et des paroles de ce Galiléen, sinon son scandale au Temple qui a pu choquer nombre de pieux pèlerins. Il est aisé de retourner une telle foule.
  7. Rappelons que Pilate fut un procurateur romain, plus exactement préfet, qui historiquement ne dut pas avoir autant de scrupules à condamner un Galiléen obscure nommé Jésus et prêchant l’avènement d’un royaume.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).