Devant le gouverneur Pilate (Mt 27,11-26)

Parallèles : Mc 15,1-15 ; Lc 23,13-25 ; (Jn 18,28-19,16)

Dim. des Rameaux (A) Mt 26,14-27,66

Après la mort de Judas (27,3-10), le récit de Matthieu reprend le procès romain de Jésus face au gouverneur Pilate (27,1-2).

Mihaly Munkacsy, Le Christ devant Pilate, 1881

Es-tu le roi des Juifs (27,11-14)

27, 11 On fit comparaître Jésus devant Pilate, le gouverneur, qui l’interrogea : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus déclara : « C’est toi-même qui le dis. » 12 Mais, tandis que les grands prêtres et les anciens l’accusaient, il ne répondit rien. 13 Alors Pilate lui dit : « Tu n’entends pas tous les témoignages portés contre toi ? » 14 Mais Jésus ne lui répondit plus un mot, si bien que le gouverneur fut très étonné.

Pilate, gouverneur

Matthieu s’appuie, globalement – comme à son habitude – sur la trame narrative de Marc. Cependant, plusieurs éléments lui sont particuliers comme, notamment,  l’intervention de la femme de Pilate (27,19). Matthieu se distingue aussi par son vocabulaire. Paradoxalement, au cours de ce procès romain, le titre de Christ apparaît uniquement chez Matthieu et provient de la bouche même de Pilate (27,17.22). Ce dernier est désigné majoritairement, plus de dix fois, avec de son titre de gouverneur (ègémôn ἡγεμών), absent des autres évangiles (excepté en Lc 3,1 et 20,20).

En réalité, le titre officiel de Pilate, selon l’usage confirmé par l’inscription de Césarée Maritime, est celui de préfet. Le mot ègémôn, gouverneur, est plus général et désigne celui qui a tout pouvoir (d’où le mot français hégémonie). Matthieu, en reprenant très souvent cette désignation, insiste sur la fonction de Pilate. Celui qui a tout pouvoir, et notamment, celui unique d’autoriser une condamnation à mort, doit se prononcer sur la culpabilité de Jésus.

C’est toi qui le dis

L’accusation d’être un prétendant au royaume d’Israël apparaît à l’occasion de ce procès. Lors de l’interrogatoire de Caïphe, le sanhédrin avait accusé Jésus de blasphème pour avoir affirmé être Christ, le Fils de Dieu, des expressions audibles dans le cadre du judaïsme. Dans la narration de Matthieu ces mêmes grands-prêtres et anciens ont changé ce motif d’accusation, de manière à le rendre plus politique, et plus romain. Jésus, prétendu roi des Juifs, devient dès lors un danger pour la puissance, hégémonique, romaine en Judée.

À cette accusation, Jésus répond, pour la troisième fois, de la manière qu’aux grands-prêtres et à Judas (26,25.64 su éipas, σὺ εἶπας, toi, tu l’as dit) mais cette fois au présent (su legéis, σὺ λέγεις, toi, tu le dis). Jésus ne récuse l’accusation, mais, comme à chaque fois, il renvoie son interlocuteur à sa perception. Sa passion et sa prochaine crucifixion vont rendre compte de la vérité de ces titres, mais en opposition avec les conceptions attendues ou habituelles. Certes, il est Christ et Fils de Dieu (26,64) mais non selon la représentation attendue d’un messie roi des juifs, qui serait ègémôn, tout-puissant. Le silence de Jésus vient rappeler au lecteur la figure du serviteur souffrant d’Isaïe qui, humilié, n’ouvre pas la bouche (Is 53,7). Son silence exprime son refus d’entrer dans le jeu du pouvoir et de la domination. Face à ses accusateurs, et ces accusations, l’évangile appelle le lecteur à contempler la véritable réponse dans le déroulement même de la Passion.

"Le Rêve de la femme de Pilate" ("The dream of Pilate's wife"). Engraving par Alphonse François (1814-1888) d'après Gustave Doré.

Barabbas et la femme de Pilate (27,15-21)

27, 15 Or, à chaque fête, celui-ci avait coutume de relâcher un prisonnier, celui que la foule demandait.16 Il y avait alors un prisonnier bien connu, nommé Barabbas. 17 Les foules s’étant donc rassemblées, Pilate leur dit : « Qui voulez-vous que je vous relâche : Barabbas ? ou Jésus, appelé le Christ ? » 18 Il savait en effet que c’était par jalousie qu’on avait livré Jésus. 19 Tandis qu’il siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire : « Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. » 20 Les grands prêtres et les anciens poussèrent les foules à réclamer Barabbas et à faire périr Jésus. 21 Le gouverneur reprit : « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? » Ils répondirent : « Barabbas ! »

Barabbas

On peut dire que l’interrogatoire de Pilate, dans l’évangile de Matthieu, est des plus bref : deux seules questions qui ne reçoivent aucune réponse explicite. La suite montre que, narrativement, Pilate perçoit l’obstination malhonnête des sanhédrites accusateurs : c’était par jalousie (en grec : phthonos, φθόνος) qu’on avait livré Jésus .Le mort grec phthonos traduit l’idée de malveillance. Pilate déplace ainsi le procès en faisant appel à la foule rassemblée. Selon Matthieu, l’obstination mortifère des grands-prêtres et des anciens est telle qu’ils perturbent la foule l’obligeant à prendre parti pour un malfaiteur coupable.

La coutume de libérer un prisonnier pour Pâque n’est confirmée par aucune source autre que les évangiles. La scène a d’abord, chez Matthieu, l’objectif de mettre les accusateurs – dont la foule sera la voix – face à leurs contradictions. Selon certains manuscrits, l’évangile de Matthieu est le seul à attribuer à Barabbas (en araméen fils du père) le même nom Jésus. Celui-ci était, certes, des plus courants au premier siècle, mais le procédé permet d’insister sur le parallèle et le contraste entre ces deux figures.

Face à ce Jésus Barabbas, prisonnier condamné mais fameux ou éminent (en grec : épisèmos, ἐπίσημος), est opposé l’autre Jésus qu’on appelle Christ. Matthieu oppose ainsi la renommée de l’un face à l’humilité du Christ. Ce choix de Barabbas devient celui de faire périr Jésus désigné Christ par Pilate, répondant ainsi à la volonté des grands-prêtres et des anciens.

L’épouse de Pilate

L’intervention de l’épouse de Pilate est propre à l’évangéliste. Elle advient au milieu de la présentation de Barabbas. Le songe renvoie à son sens biblique dont Matthieu a déjà usé avec les mages (2,12) comme avec Joseph (1,20 ;2,13.19). Ils traduisent, pour l’évangéliste, l’intervention divine ans pour des questions de vie ou de mort. L’ironie est à son comble : une femme païenne, par ce songe, vient prendre la défense de Jésus, ce juste. Ce terme peur faire référence à son innocence mais, dans le contexte narratif de cette passion, le juste correspond à cette figure du serviteur de Dieu, fidèle à la Parole de son Seigneur, mais persécuté par les siens.

Matthieu insiste donc pour affirmer que la condamnation de Jésus est avant tout celle des élites du Temple et non celle de la puissance romaine qui, mise à part l’épouse de Pilate, s’intéresse sans plus à l’affaire Jésus. Pilate, malgré l’évidence de la jalousie de la classe sacerdotale, et en dépit des avertissements de son épouse, finira par condamner Jésus.

Bad Saulgau, Kath. Kirche St. Antonius, Kreuzweg von Gebhard Fugel (1921), Station

Qu’il soit crucifié ! (27,22-26)

27, 22 Pilate leur dit : « Que ferai-je donc de Jésus appelé le Christ ? » Ils répondirent tous : « Qu’il soit crucifié ! » 23 Pilate demanda : « Quel mal a-t-il donc fait ? » Ils criaient encore plus fort : « Qu’il soit crucifié ! » 24 Pilate, voyant que ses efforts ne servaient à rien, sinon à augmenter le tumulte, prit de l’eau et se lava les mains devant la foule, en disant : « Je suis innocent du sang de cet homme : cela vous regarde ! » 25 Tout le peuple répondit : « Son sang, qu’il soit sur nous et sur nos enfants ! » 26 Alors, il leur relâcha Barabbas ; quant à Jésus, il le fit flageller, et il le livra pour qu’il soit crucifié.

S’en laver les mains

Ainsi, Pilate sait que Jésus, à ses yeux, n’a rien fait de mal et le déclare même innocent. Néanmoins, par crainte d’une émeute populaire, Jésus est condamné à être crucifié après avoir été flagellé, comme le veut le rite de la crucifixion romaine. Ironiquement, même la toute-puissance du gouverneur, ègémôn, ne peut rien contre la contestation de la foule manipulée par le sanhédrin. Cependant, ainsi s’accomplit l’Écriture par le geste du lavement des mains. En effet, ce rite, propre à Matthieu, fait écho d’abord au livre du Deutéronome. Face à une victime dont on ne retrouve pas l’assassin, la communauté offre en sacrifice une génisse sur laquelle les anciens se lavent les mains déclarant le village innocent du sang de la victime :

Dt 21,1 Lorsque, sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donne en possession, on trouvera, […] une victime dont l’assassin est inconnu […] 6 tous les anciens de cette ville qui se sont approchés de la victime se laveront les mains au-dessus de la génisse dont la nuque a été brisée dans le torrent. 7 Et ils déclareront : « Nos mains n’ont pas répandu le sang de cet homme et nos yeux n’ont rien vu. 8 Absous, ô Seigneur, ton peuple Israël que tu as racheté. Ne laisse pas au milieu de ton peuple Israël le sang innocent. » Et ils seront absous du sang.

Le livre des psaumes établit le même corolaire entre l’innocence et le geste du lavement des mains : Ps 25,6 Je lave mes mains en signe d’innocence pour approcher de ton autel, Seigneur.

Paradoxalement, c’est le gouverneur païen qui endosse ici le rôle dévolu aux lévites et aux anciens, déclarant l’innocence de la communauté tandis que les vrais coupables ont disparu de la scène. Effectivement grands-prêtres et les anciens laissent la foule, qu’ils manipulent, et plus loin le peuple, condamner, à leur place, Jésus. Ces notables juifs ne réapparaîtront qu’à la crucifixion pour se moquer de ce Christ et roi des Juifs, crucifié.

Jésus devant Pilate, Duccio di Buoninsegna (14° s.)

Que son sang soit sur nous !

Son sang, qu’il soit sur nous et sur nos enfants !  Ce verset a, hélas, souvent été instrumentalisé pour des discours antisémites, sur la culpabilité des “juifs déicides”. La phrase est ici prononcée par le peuple, c’est-à-dire bibliquement, l’ensemble d’Israël. Pour autant, et Matthieu a été très insistant sur ce point, les premiers accusateurs et les plus actifs, quant à la condamnation de Jésus, sont les grands-prêtres et les anciens du sanhédrin de Jérusalem. Ces derniers ont su pousser la foule à demander la liberté pour Barabbas. Et même Pilate se plie à leur stratagème. Finalement, la déclaration du peuple, lui-même manipulé, montre le silence coupable des élites religieuses. En faisant, sournoisement, condamner Jésus, les élites religieuses condamnent également le peuple en le détournant de leur sauveur.

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