Hérode et l’enfant (Mt 2,13-23)

Sainte Famille (A) 2,13-15.19-23

L’annonce d’un nouveau-né destiné à être roi des juifs, selon les dires des mages, a suscité l’émoi de Jérusalem et du souverain en place : Hérode.

Son opposition radicale à l’accomplissement des Écritures, le présentait comme le véritable ennemi de l’enfant. Les mages ont quitté la scène, et Hérode reste seul avec sa colère grandissante. Matthieu poursuit son récit en inscrivant davantage le destin de Jésus dans l’accomplissement des Écritures, et l’avènement d’un nouveau Moïse attendu.

Anton Raphael Mengs, le songe de Joseph, 1774

Fuite en Égypte (2,13-15)

Mt 2, 13 Après leur départ, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. » 14 Joseph se leva ; dans la nuit, il prit l’enfant et sa mère, et se retira en Égypte, 15 où il resta jusqu’à la mort d’Hérode, pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : D’Égypte, j’ai appelé mon fils.

D’Égypte j’ai appelé mon Fils

Tout comme le patriarche Joseph (Gn 37.40) et au moment de l’annonce de l’enfant (1,18-25), l’époux de Marie, bénéficie d’un songe divin le prévenant du danger à venir et du salut donné. Face au projet mortifère d’Hérode, Dieu permet, la parole de son ange, de préserver la vie du Fils. L’intervention divine écarte l’enfant du danger. La révélation de l’identité royale (et divine) de Jésus, grâce à l’Écriture et aux mages (2,1-12) anticipe la confrontation entre le pouvoir mondain et le pouvoir divin lors de la passion : 26, 53 Penses-tu que je ne puisse faire appel à mon Père, qui mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges ? Mais, l’une des fonctions de ce passage est d’associer l’enfant Jésus à la figure de Moïse et à la délivrance, par Dieu, des fils d’Israël. Ainsi, l’opposition entre la famille de Jésus et Hérode n’est pas sans évoquer le combat de Pharaon contre les Hébreux (Ex 7-15).

De même, le passage cité du prophète Osée (Os 11,1 D’Égypte j’ai appelé mon fils) associe le sort de Jésus (mon fils) à celui du fils désignant collectivement les fils d’Israël, sous le calame du prophète. Jésus fuit la fureur d’Hérode, comme Moïse et les Hébreux celle de Pharaon. De même, comme Moïse avait survécu aux enfants hébreux, Jésus survivra (2,16-18) aux massacre des enfants de Bethléem. Et comme Moïse sortit d’Égypte pour libérer son peuple, au nom du Seigneur, Jésus et sa famille sortiront aussi d’Égypte (2,19-23) et commencera alors le ministère salvateur de Jésus.

Nicolas Poussin, Le massacre des Innocents, 1625

Le massacre des enfants de Bethléem (2,16-18)

Mt 2, 16 Alors Hérode, voyant que les mages s’étaient moqués de lui, entra dans une violente fureur. Il envoya tuer tous les enfants jusqu’à l’âge de deux ans à Bethléem et dans toute la région, d’après la date qu’il s’était fait préciser par les mages. 17 Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : 18 Un cri s’élève dans Rama, pleurs et longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, car ils ne sont plus.

Un cri s’élève dans Rama

De ce que l’on connaît d’Hérode grâce, notamment à l’historien antique Flavius Josèphe, aucun texte ne fait mention d’un tel massacre qui n’aurait pu passer inaperçu. Là-dessus, les historiens s’accordent. Le massacre des enfants de Bethléem, dit des saints innocents, joue le rôle d’une interprétation et d’une réactualisation des Écritures : un genre littéraire connu dans le judaïsme sous le nom de midrash. Cependant l’évangile s’accorde avec l’histoire, Hérode fut un souverain cruel. L’histoire nous apprend qu’il fit noyer son gendre, tua deux de ses fils Alexandre et Aristobule, et fit étrangler sa femme Mariamme. Enfin, cinq jours avant sa mort, il fit assassiner son autre fils Antipater, et demanda qu’après son décès, on élimine tous les notables juifs de Jéricho dans le but, selon Flavius Joseph, qu’il y eût des larmes à ses obsèques. Dernière volonté qui, fort heureusement, ne sera pas appliquée. L’histoire et la légende sont en accord pour condamner la cruauté d’Hérode.

Dans le récit de Matthieu, ce sont les enfants de Bethléem qui subissent sa colère sanguinaire. Le fort, tel le pharaon du livre de l’Exode (Ex 1,1-2,10), s’attaque aux plus fragiles et sans défense. Cette cruauté exprime l’opposition entre le roi sans armée qu’est Jésus, et la puissance mondaine et criminelle d’Hérode. La citation du prophète Jérémie permet de rendre compte de ce parallèle.

Jr 31,15 Ainsi parle le Seigneur : Un cri s’élève dans Rama, une plainte et des pleurs d’amertume. C’est Rachel qui pleure ses fils ; elle refuse d’être consolée, car ses fils ne sont plus.

Le prophète du Ve s. décrivait les souffrances et les persécutions dont les fils d’Israël furent victimes après les attaques de Nabuchodonosor et la déportation, en 597-587. Avec ce verset, Matthieu souligne combien la venue de Jésus va apporter des oppositions violentes et des persécutions et les premiers lecteurs de Matthieu le savent bien. Mais, l’évangéliste veut aussi établir le parallèle entre Moïse et Jésus, l’un et l’autre étant sauvé du massacre des enfants juifs par Pharaon ou Hérode. cf épisode du podcast #111 : il est né le biblique Moïse.

Ainsi, en évoquant ce massacre des enfants et la fuite en Égypte, Matthieu entend faire entendre qu’avec l’avènement de Jésus, c’est un nouveau Moïse qui advient, au milieu des détresses de son peuple. Moïse fut ce prophète qui fit sortir son peuple de la servitude et reçu de Dieu les lois qu’il donna aux fils d’Israël. De même, Jésus est présenté comme celui qui vient pour sauver Israël et proclamer l’évangile du Royaume du Père.

Antonio Palomino, Fuite en Egypte, 1714

La sortie d’Égypte (2,19-23)

Mt 2, 19 Après la mort d’Hérode, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph en Égypte 20 et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et pars pour le pays d’Israël, car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. » 21 Joseph se leva, prit l’enfant et sa mère, et il entra dans le pays d’Israël. 22 Mais, apprenant qu’Arkélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s’y rendre. Averti en songe, il se retira dans la région de Galilée 23 et vint habiter dans une ville appelée Nazareth, pour que soit accomplie la parole dite par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen.

Il sera appelé Nazaréen

Le parallèle entre Moïse et Jésus s’entend même après le retour de l’enfant Jésus en Judée. Dans le livre de l’Exode, Dieu disait à Moïse : Ex 4,19 Va, retourne en Égypte, car ils sont morts, tous ceux qui cherchaient à te faire périr.  » Matthieu reprend la même expression en gardant le même pluriel après la mort d’Hérode. Ils sont mort ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant.

Jusqu’au dernier mot, Matthieu emplie la mission et le destin du Fils de Dieu de toute l’Écriture. Selon l’évangéliste, par crainte, Joseph doit se réfugier en Galilée et habiter Nazareth. Il joue ici avec les mots Nazôréen (Nazoraios, Ναζωραῖος) c’est-à-dire nazir et Nazaréens (Nazarènos, Ναζαρηνός).

Cette citation, il sera appelé Nazoréen, ne se trouve chez aucun prophète mais nous renvoie au livre des Nombres (Nb 6). Le nazir était celui (ou celle) qui se vouait pour un temps au Seigneur, en ne coupant pas ses cheveux, en ne buvant rien qui viennent de la vigne. En évoquant la figure d’un nazir, Matthieu signifie combien Jésus est entièrement consacré à son Père pour toute sa vie.

Matthieu use très peu des mots : Nazareth et Nazaréen, sinon, ici (2,23) ; au début de son ministère public (4,13 Il quitta Nazara et vint habiter Capharnaüm) ; à Jérusalem lors de la purification du Temple (21,11 Les foules répondaient : « C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée. ») et, enfin, au reniement de Pierre (26,71 Celui-ci était avec Jésus, le Nazaréen). Dans ces deux derniers cas, ce terme est mis dans la bouche des adversaires, comme si Nazaréen était péjoratif. Faut-il y entendre des moqueries de contemporains juifs de Matthieu comme l’exprime à sa manière l’évangéliste Jean : Jn 1,46 De Nazareth, lui dit Nathanaël, peut-il sortir quelque chose de bon ? Quel Messie peut sortir d’une bourgade de Galilée sans renom.

Matthieu vient redonner ici à Jésus un titre de noblesse : il est Nazaréen car Nazoréen, consacré entièrement au Seigneur et accomplissant jusque sur la croix le dessein de salut de Dieu. En définitive, par les multiples interventions angéliques, du début jusqu’à la fin, la vie de Jésus ne fait qu’un avec la volonté de Dieu qui accompagne son peuple pour le délivrer, comme au temps de Moïse. Et cette communion entre Dieu et Jésus sera confirmée avec le récit du baptême de Jésus au Jourdain.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio