Messie roi, humilié et crucifié (Mc 15,16-32)

Messe des Rameaux (B) 14,1-15,47

La condamnation à la crucifixion de Jésus1 par Pilate marque la fin de règne pour ce Messie, roi des Juifs impuissant, silencieux et livré maintenant aux mains des païens romains (10,34) pour être crucifié.

Le Caravage, Le couronnement d'épines, 1604

La fin du roi ?

Mc 15, 16 Les soldats l’emmenèrent à l’intérieur du palais, c’est-à-dire dans le Prétoire. Alors ils rassemblent toute la garde, 17 ils le revêtent de pourpre, et lui posent sur la tête une couronne d’épines qu’ils ont tressée. 18 Puis ils se mirent à lui faire des salutations, en disant : « Salut, roi des Juifs ! » 19 Ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui, et s’agenouillaient pour lui rendre hommage. 20 Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau de pourpre, et lui remirent ses vêtements. Puis, de là, ils l’emmènent pour le crucifier,

Le triomphe

À travers les outrages et les humiliations, au cœur de cet étrange spectacle, c’est pourtant bien la réelle royauté et la véritable messianité du Fils de Dieu qui se laissent contempler. Les exécutions romaines suivaient une liturgie précise destinée à une démonstration publique de leur pouvoir et à humilier le condamné. Marc va se servir de cet usage pour mieux faire percevoir à son lecteur, la figure subversive et royale de son Seigneur. Les mentions du prétoire2, des soldats et d’une cohorte confèrent à la scène un aspect de célébration impériale. Le roi des Juifs est livré aux mains des païens romains (10,34) qui convoquent, comme un appel solennel au rassemblement, la cohorte, soit six cents légionnaires. Marc, bien évidemment, amplifie les faits3 de manière à nous faire percevoir toute l’ironie de la scène. La parodie des soldats reprend tous les éléments d’une célébration d’un triomphe : pourpre impériale, roseau en guise de sceptre, prosternations et ovations royales jusqu’à la couronne tressée. Aucun élément ne manque à cette liturgie du triomphe. Mais les moqueries ont remplacé les hommages, et pour offrandes Jésus ne reçoit que des crachats et des coups comme il l’avait lui-même annoncé (10,34). Les épines ont supplanté les lauriers.

Edouard Manet, le Christ outragé, 1864

La troisième heure

15, 21 et ils réquisitionnent, pour porter sa croix, un passant, Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs. 22 Et ils amènent Jésus au lieu dit Golgotha, ce qui se traduit : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire). 23 Ils lui donnaient du vin aromatisé de myrrhe ; mais il n’en prit pas. 24 Alors ils le crucifient, puis se partagent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir la part de chacun. 25 C’était la troisième heure (c’est-à-dire : neuf heures du matin) lorsqu’on le crucifia.

La mention de cette troisième heure, soit neuf heures du matin, nous rappelle que la première était celle du chant du coq et du reniement. Cette troisième heure sonne celle de l’abandon définitif, Jésus est seul et nu, sans disciple à ses côtés, sans vêtement, ni pourpre, ni tunique ordinaire. Tout lui est pris. Le roi est dépossédé.

Seul, sinon soutenu par Simon de Cyrène4, un inconnu, n’ayant pas participé au procès car venant des champs, qui porte la croix de Jésus, un juif de la diaspora5. Sa présence rappelle l’absence d’un autre Simon, Pierre le Galiléen, et des autres disciples. Ceux qui l’ont suivi depuis la Galilée ne sont pas là. Mais la présence de Simon de Cyrène est aussi, et surtout, un motif d’espérance. La référence à Alexandre et Rufus, connus de Marc et de ses lecteurs, témoigne de leur appartenance à la communauté chrétienne. Aussi leur mention suggère que la foi de Simon de Cyrène et des siens est née de la croix du Christ. La foi jaillit de cette croix comme pour, bientôt, le centurion romain (15,39). Deux nouveaux disciples encadrent ainsi la scène de la crucifixion : l’un juif, l’autre païen.

Saulgau Antoniuskirche, Kreuzweg Fugel, 1921

La croix, supplice le plus infamant, cruel et obscène6, annonce paradoxalement la victoire de la foi et l’avènement du règne. Serviteur du Père, Jésus délaisse ce vin amélioré d’une myrrhe7 précieuse pour goûter ce vin nouveau du règne (14,25 Je ne boirai plus jamais du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai nouveau dans le règne de Dieu.), à la coupe de l’humilité (10,38).

Peter Paul Rubens, les trois crucifiés, 1620

L’accomplissement des Écritures

Le partage des vêtements n’indique pas seulement la coutume des bourreaux se distribuant les biens des condamnés, mais rend compte de l’accomplissement des Écritures, c’est-à-dire du dessein de Dieu. Le psaume 22 (21) sert d’arrière-fond à l’ensemble de la crucifixion que ce soit de manière explicite ou suggestive : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? … Tous ceux qui me voient se moquent de moi …, ils hochent la tête … disent : Que le Seigneur le délivre, puisqu’il l’aime ! … ils ont percé mes pieds et mes mains, ils se partagent mes vêtements, … ils tirent au sort ma tunique. Ce psaume chante, en sa fin, la victoire de Dieu et le relèvement du juste bafoué qui déclare : Alors j’annoncerai ton nom à mes frères ... Vous tous, postérité de Jacob, glorifiez-le !Car il n’a pas rejeté la souffrance de l’affligé, quand l’affligé a crié vers lui, il a entendu. Le Seigneur domine sur les nations.

Mais ici le juste, rejeté et condamné par les hommes, n’est autre que celui qui se réclamait Fils de l’homme, celui que Pierre confessait Christ, Celui que Dieu désignait comme son fils bien-aimé, celui que ses opposants qualifient de roi des Juifs. Et dès lors, la mise en croix de Jésus retentit comme la révélation d’une imposture ou, pire, le véritable fiasco de Dieu. Pourtant, derrière l’échec apparent du Messie, ou la défaite du roi des Juifs, apparaît la victoire du fils bien-aimé sur le mal, la justice de Dieu contre l’injustice des hommes. Un triomphe certes paradoxal. Mais Jésus montre combien la puissance de Dieu ne s’exprime pas dans la manipulation comme celle des grands prêtres –, ni dans la recherche d’une gloire populaire – comme Pilate –, pas même dans une domination arbitraire et humiliante – telle la soldatesque.

Giovanni Battista Tiepolo, crucifixion,1750

Au rang des malfaiteurs

15, 26 L’inscription indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots : « Le roi des Juifs ». 27 Avec lui ils crucifient deux bandits, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. 29 Les passants l’injuriaient en hochant la tête : ils disaient : « Hé ! toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, 30 sauve-toi toi-même, descends de la croix ! » 31 De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes, en disant entre eux : « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! 32 Qu’il descende maintenant de la croix, le Christ, le roi d’Israël ; alors nous verrons et nous croirons. » Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient.

Aux côtés du roi des Juifs ne siègent que deux brigands, l’un à droite, l’autre à gauche, prenant les places désirées par les fils de Zébédée (10,32-45). Exposé au monde, Jésus ne reçoit que mépris et outrages de la part de tous. Ce motif répété de l’outrage rejoint là encore le déshonneur du serviteur du Seigneur injustement condamné, chanté dans les psaumes. Or ces derniers dénoncent la prétention des hommes à juger le fidèle et le Messie de Dieu8. Tous ici le méprisent : les soldats, les grands prêtres et les scribes, mais aussi les simples passants. Jusqu’à ceux qui subissent le même sort et qui vont de leurs insultes. Abandonné des disciples, il n’est épargné par personne.

Lui qui en a rassemblé tant est maintenant vraiment seul. Lui qui en a guéri et sauvé tant (5,23.28.34; 6,56) paraît ici impuissant. La foi en Jésus est ainsi confrontée au scandale de la croix. La parole des passants, le jugement des grands prêtres et des scribes expriment sans doute aussi la déception de ceux qui espéraient en lui. S’il est Christ et roi d’Israël, s’il est bien le fils bien-aimé de Dieu, pourquoi n’agit-il pas ? Il ne se sauve pas lui-même, préférant perdre sa vie pour en sauver d’autres (8,35). Il faut au croyant accueillir cet inattendu de Dieu y compris sur la croix.

à suivre

> Index des passages commentés de l’évangile selon Marc <


  1. Ici, comme précédemment, nous nous plaçons essentiellement du point de vue narratif de l’évangile de Marc et non dans un souci de reconstitution historique, même si cet aspect n’est pas à négliger.
  2. Prétoire : ici, le palais du procurateur Pilate. Le terme peut aussi désigner le lieu de l’état-major d’une armée romaine. Traditionnellement le site du supplice de Jésus est localisé à la forteresse Antonia, côtoyant le Temple (cf. carte, annexe 10), mais il est fort probable que ce lieu soit le palais situé à l’ouest de la ville.
  3. Il n’est guère pensable que toute la cohorte romaine soit rassemblée, et donc mobilisée, pour voir un tel spectacle, d’autant plus en cette période de Pâque où Jérusalem accueillait plusieurs dizaines de milliers de pèlerins.
  4. Les condamnés portent habituellement eux-mêmes le patibulum (poutre horizontale) jusqu’au poteau (stipes crucis), à moins que le supplicié soit beaucoup trop faible.
  5. Son prénom, Simon, indique son appartenance au judaïsme. Le fait que soit mentionnée la région de Cyrène (Libye) donne à penser qu’il appartient au judaïsme de la diaspora, probablement venu en pèlerinage pour cette Pâque.
  6. Le supplice de la croix est un supplice romain ordinaire, habituellement réservé aux criminels et aux esclaves en fuite, mais dont les citoyens romains sont exempts. La longue agonie et la nudité des suppliciés et leur exposition publique servent à l’exemplarité de la peine et manifestent la puissance et le pouvoir de Rome.
  7. Résine issue d’une plante qui, après distillation, sert d’arôme pour les onguents, huiles, boissons… L’usage de donner une boisson alcoolisée avant le supplice serait propre aux Juifs de Galilée et Judée, afin d’atténuer les souffrances des crucifiés.
  8. Par exemple : Psaume 74, 10 Jusques à quand, ô Dieu, l’oppresseur insultera-t il, l’ennemi outragera-t il sans cesse ton nom ?18 Souviens-toi : l’ennemi insulte le Seigneur, un peuple insensé blasphème ton nom ! | Psaume 89,51 Souviens-toi, Seigneur, de l’opprobre de tes serviteurs ; que je porte dans mon sein les outrages de tant de peuples nombreux ; 52 souviens-toi des outrages de tes ennemis, Seigneur, de leurs outrages contre les pas de ton messie. | Psaume 109, 4 En retour de mon affection, ils me combattent, et moi, je ne fais que prier. 5 Ils me rendent le mal pour le bien, et la haine pour l’amour.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).