Près de la Croix (Jn 19,17-37)

Vendredi saint 18,1-19,42
Sacré-cœur (B) 19,31-37

Le récit de la crucifixion, selon, Jean possède plusieurs passages qui lui sont propres comme la présence de sa mère et du disciple au pied de la croix, et le coup de lance qui fait couler, du corps du Christ, sang et eau.

Edvard Munch, Golgotha, 1900

C’est là qu’ils le crucifièrent (19,17-22)

19, 17 Et lui-même, portant sa croix, sortit en direction du lieu dit Le Crâne (ou Calvaire), qui se dit en hébreu Golgotha. 18 C’est là qu’ils le crucifièrent, et deux autres avec lui, un de chaque côté, et Jésus au milieu. 19 Pilate avait rédigé un écriteau qu’il fit placer sur la croix ; il était écrit : « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs. » 20 Beaucoup de Juifs lurent cet écriteau, parce que l’endroit où l’on avait crucifié Jésus était proche de la ville, et que c’était écrit en hébreu, en latin et en grec. 21 Alors les grands prêtres des Juifs dirent à Pilate : « N’écris pas : “Roi des Juifs” ; mais : “Cet homme a dit : Je suis le roi des Juifs”. » 22 Pilate répondit : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit. »

Lui-même portant sa croix

L’évangile de Jean ne fait nullement mention de la présence de Simon de Cyrène pour le portement de croix (Mc 15,21 ; Mt 17,32 ; Lc 23,16). Depuis le début du récit de la Passion, Jésus en est l’acteur premier : il porte sa croix seul. Il est, selon Jean, le seul capable de porter cette croix qui représente l’amour livré du Père jusque dans les épreuves et la mort. La crucifixion du Christ sera le lieu de son élévation vers le Père et, déjà, le texte, en le positionnant entre deux autres, le situe, siégeant tel le roi-juge eschatologique (19,13-16) entre différentes parties.  

L’écriteau

La croix est bien le lieu où se manifeste au monde le roi des Juifs. L’écriteau, ou titulus, qu’on accrochait près des crucifiés, indiquait le motif de la peine. Ce motif devient, une fois encore, un lieu de discorde entre les juifs du Temple et Pilate. La croix n’a pas mis fin aux contestations à l’égard du Christ mais cette fois-ci Pilate ne plie pas face à la classe sacerdotale du Temple. La royauté du Christ n’est plus une prétention, comme le veulent ses opposants, mais devient manifeste à la croix. Même les grands prêtres ne peuvent effacer sa véritable royauté destinée à tous, le titulus étant écrit en hébreu, en latin et en grec : les trois langues du monde romain méditerranéen et celui de la diaspora juive. La croix du Christ reçoit chez Jean une dimension universelle et salvatrice. Ainsi s’accomplit les paroles de Jésus :

  • 3,14 De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, 15 afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle.
  • 8, 28 Jésus leur déclara : « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous comprendrez que moi, JE SUIS, et que je ne fais rien de moi-même ; ce que je dis là, je le dis comme le Père me l’a enseigné.
  • 12, 32 et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. » 33 Il signifiait par là de quel genre de mort il allait mourir.
Bernhard Strigel, Dépouillement du Christ, 1520

Ils prirent ses habits (19,23-24)

19, 23 Quand les soldats eurent crucifié Jésus, ils prirent ses habits ; ils en firent quatre parts, une pour chaque soldat. Ils prirent aussi la tunique ; c’était une tunique sans couture, tissée tout d’une pièce de haut en bas. 24 Alors ils se dirent entre eux : « Ne la déchirons pas, désignons par le sort celui qui l’aura. » Ainsi s’accomplissait la parole de l’Écriture : Ils se sont partagé mes habits ; ils ont tiré au sort mon vêtement. C’est bien ce que firent les soldats

Le partage des vêtements

Le partage des vêtements des suppliciés, par les soldats et bourreaux, est attesté parmi les coutumes de l’armée romaine. Mais ce fait reçoit un sens nouveau à la lumière de la croix. D’une part, ce partage accomplit l’Écriture. Le Christ assume la figure du juste condamné et relevé par Dieu que l’on entend dans le psaume 21/22 19 ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement. Dès lors la crucifixion s’inscrit dans le dessein de salut de Dieu.

Accomplir l’Écriture

L’Écriture annonce, selon Jean, combien la venue du Fils et Christ a pour conséquence la confrontation violente, et mortelle, face à un monde hostile. Ce n’est pas Dieu qui désire la mort de son Fils, mais ses opposants. Et la réponse du Christ va se situer, non dans la vengeance, mais dans le don de sa vie pour ceux qui croient. La Passion du Christ a amené, les chrétiens à relire les Écritures à frais nouveaux pour entendre d’une toute autre manière les psaumes du juste condamné et du serviteur souffrant. Ou pour le dire autrement, la croix du Christ ouvre à une autre lecture des Écritures, notamment du psaume 21/22 :

Ps 21/22 15 Comme l’eau je m’écoule et tous mes os se disloquent; à Jn 19,34
16 mon palais est sec comme un tesson, et ma langue collée à ma mâchoire. à Jn 19,28
18 Je peux compter tous mes os, les gens me voient, ils me regardent;à Jn 19,37 = Ps 34,32
 19 ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement. à Jn 19,24

Ce psaume se conclut par l’espérance qui exprime le salut de Dieu et sa royauté destinée aussi au  :

Ps 21/22 23 J’annoncerai ton nom à mes frères, en pleine assemblée je te louerai. 24 “Vous qui craignez le Seigneur, louez-le, toute la race de Jacob, glorifiez-le, redoutez-le, toute la race d’Israël.” 25 Car il n’a point méprisé, ni dédaigné la pauvreté du pauvre, ni caché de lui sa face, mais, invoqué par lui, il écouta. 28 Tous les lointains de la terre se souviendront et reviendront vers le Seigneur; toutes les familles des nations se prosterneront devant lui. 29 Au Seigneur la royauté, au maître des nations !

Ainsi, pour les autorités du Temple, la croix paraît contredire la puissance attendue d’un Messie : ce Jésus le Nazaréen ne peut être véritablement le roi des Juifs. Cependant, les Écritures viennent éclairer le regard du croyant qui peut y discerner la cohésion avec le plan de Dieu et les paroles du Christ exprimées dans ce même évangile. La croix est un véritable dépouillement : celui du Christ, mis à nu, mais aussi celui du croyant obligé à redéfinir sa conception du messie.

12,24 En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance. 25 Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle.

Gerard de la Vallee, Longinus perçant le côté du Christ de sa lance,1626

Une tunique

La mention d’une tunique sans couture, qui ne sera pas partagée, est propre à l’évangéliste. Certes, son tirage au sort reprend le verset 19 du psaume 21/22 (cf. supra), mais elle sert aussi à donner sens à ce dépouillement du Christ. La tunique tissée d’une seule pièce depuis le haut, sans couture, est très commune en ce premier siècle judéen. En cela, elle s’oppose au manteau de pourpre parodique (19,1-3). C’est cette tunique (xitôn/χιτών), pauvre et commune, qui devient la vêture royale, ou plus exactement le signe du dépouillent royal du Christ, de son humilité et de son humiliation. La nudité exposée étant considérée comme particulièrement infamante dans le monde juif de ce premier siècle. Cette tunique ôtée fait référence à plusieurs passages bibliques.

Elle peut évoquer cette tunique de peau dont furent revêtus Adam et Eve après leur faute (Gn 3,21). La tunique enlevée, révélant le roi nu nous emmène alors au jardin d’Eden et exprime la réconciliation de Dieu avec le monde, l’effacement du péché des origines, et la révélation de ce nouvel Adam. Dans le même ordre d’idée, ce Christ dévêtu, sans tunique, ressemble aussi à Joseph, fils de Jacob, trahi par ses frères qui le firent passer pour mort auprès de leur père. Joseph, qui glorifié par Pharaon, sauvera ses frères de la famine (Gn 37,23). Le parallèle est très évocateur : le dépouillement du Christ espère son salut.

Sans couture

Très tôt, avec les commentaires des Pères de l’Eglise, cette tunique sans couture évoquerait l’unité de l’Eglise. De manière plus adéquate, évoquerait-elle mieux l’unité de la communauté johannique : le Christ unit les disciples par sa passion, son dénuement, que représente sa tunique. Ce thème de la nécessaire unité est d’ailleurs assez présent dans l’évangile de Jean.

  • 10, 16 il y aura un seul troupeau et un seul pasteur.
  • 11, 51 Ce que Caïphe disait là ne venait pas de lui-même ; mais, étant grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation ; 52 et ce n’était pas seulement pour la nation, c’était afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés.
  • 17, 21 Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. 22 Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN.

L’unité, telle la tunique, est tissée de haut en bas, littéralement depuis le haut pour l’ensemble,  depuis l’élévation du crucifié pour tous. Ainsi, outre ce dessaisissement des vêtements et de la tunique, Jésus ne cessera de se dessaisir pour le salut des siens : de son statut de Fils pour l’offrir au disciple qu’il aime (19,27), de son esprit (19,30), et de son sang et son eau (19,34)… autant de dons qui viennent donner vie et unité à sa communauté.

Saulgau Antoniuskirche, 1921

Se tenaient sa mère et le disciple (19,25-27)

19, 25 Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. 26 Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » 27 Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui.

Le disciple et la mère.

Dans les évangiles synoptiques, les disciples de Jésus l’ont abandonné et les femmes se tiennent au loin (Mc 15,40 ; Mt 27,55 ; Lc 23,49). Jean est le seul à placer une scène intime au pied de la croix. Ce passage insiste, une fois encore, sur l’initiative du Christ, qui, ici-même, préside à sa communauté, représentée par ces femmes et de ce disciple. Ce dernier reçoit une nouvelle identité : il devient fils en accueillant la mère de Jésus, et, parallèlement la mère reçoit une nouvelle maison en étant reçue chez le disciple. Ces deux personnages ne sont pas désignés par leur nom, mais par leur proximité avec le Christ : le disciple qu’il aimait et sa mère.

Cette dernière réapparaît depuis l’épisode des noces de Cana (2,1-11). Nous avions vu le rôle symbolique que jouait cette mère désignant l’héritage de Sion, du judaïsme d’où est né et provient le Christ. Sa présence aux noces à Cana anticipait sa participation à l’Alliance nouvelle inaugurée par le Fils. Face au manque de vin, Jésus offrait un vin nouveau, meilleur et surabondant. De même le disciple que Jésus aime nous rappelle sa présence lors du lavement des pieds et du reniement de Simon-Pierre. Au manque de fidélité, annoncé, des siens, Jésus avait offert l’exemple du lavement des pieds comme signe de son abaissement et de l’amour mutuel. La présence conjuguée de la mère et du disciple, près de la croix, permet au lecteur de contempler, en la crucifixion du Fils, le lieu véritable de l’accomplissement de sa mission.

Voici ton fils, voici ta mère

Après le « voici l’homme » et le « voici votre roi » de Pilate, désignant Jésus, c’est désormais à ce dernier que revient ultimement le pouvoir de désigner ceux qui l’entourent jusqu’au bout : « Voici ton fils, voici ta mère ». À l’Heure de la Croix, heure de glorification, le Christ offre ce dernier commandement, cette dernière parole destinée aux siens. Une fois de plus, son autorité royale s’accomplit dans le don et l’abandon. Par le don de sa vie, il offre le statut de Fils au disciple qui, comme lors d’une nouvelle naissance, naît à la croix. En héritant du titre de Fils, le disciple accueille ainsi une nouvelle identité reçue du crucifié dont il poursuit la mission en accueillant la mère. Accueillie chez le disciple, cette dernière reçoit un nouveau lieu, une nouvelle famille : cette communauté de disciples, désormais frères, issue de l’amour du Christ pour les siens. Le vocabulaire royal du dialogue avec Pilate laisse place maintenant à un vocabulaire aimant et filial, définissant la relation communautaire.

Maître Budé de Dreux, Crucifixion, 1450

J’ai soif (19,28-30)

19, 28 Après cela, sachant que tout, désormais, était achevé pour que l’Écriture s’accomplisse jusqu’au bout, Jésus dit : « J’ai soif. » 29 Il y avait là un récipient plein d’une boisson vinaigrée. On fixa donc une éponge remplie de ce vinaigre à une branche d’hysope, et on l’approcha de sa bouche. 30 Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est accompli. » Puis, inclinant la tête, il remit l’esprit.

La soif du Christ

Ce sont les deux dernières paroles de Jésus en croix dans l’évangile de Jean : « J’ai soif » et « Tout est accompli ». Ces deux phrases ne sont pas étrangères l’une à l’autre. La soif de Jésus s’accomplit enfin. Cette soif rappelle sa volonté de boire à la coupe (18,11) du dessein du Père, jusqu’au bout, jusqu’à donner sa vie pour ceux qu’il aime. Ce cri de soif associe d’une part l’accomplissement des Écritures où le juste, aimé de Dieu, s’exprime ainsi : Ps 21/22 16 mon palais est sec comme un tesson, et ma langue collée à ma mâchoire. Ou encore, évoquant le vinaigre : Ps 69,22 Pour nourriture ils m’ont donné du poison, dans ma soif ils m’abreuvaient de vinaigre. Mais, d’autre part, nous ne pouvons oublier cette même soif de Jésus, le Sauveur du monde, auprès de la Samaritaine (4,7) : une soif qui, auprès de celle qui n’était qu’une femme de Samarie, devient une eau vive donnée en abondance. La soif du Christ évoque ainsi sa mission pour le Père, son témoignage, et le don qu’il fait de lui-même : cette remise de l’Esprit pour que tous aient la vie en abondance.

L’hysope

Hysope

Ce don de lui-même, lors de cette veille de Pâque, nous est rappelé à travers la branche d’hysope. Concrètement, cette plante fragile, et assez courte, ne peut nullement supporter le poids d’une éponge. Avec l’hysope, l’évangéliste nous renvoie à la symbolique pascale. Lors de la venue de l’ange du Seigneur, les Hébreux se protégèrent de son jugement sur les fils ainés, par le sang de l’agneau sacrifié.

Ex 12,22 Puis vous prendrez un bouquet d’hysope, vous le tremperez dans le sang qui est dans le bassin et vous toucherez le linteau et les deux montants avec le sang qui est dans le bassin.

La scène offre au lecteur de contempler, dans le crucifié, l’agneau pascal qui enlève le péché du monde annoncé par le baptiste (1,29). La croix manifeste ainsi le salut offert par le Christ.

Les Écritures font encore mention de l’hysope lors des rites de purification (Lv 14,4..52 et Nb 19,6.18). Dès lors, la Passion vient se substituer aux nombreux rites de purification dont l’épisode des noces de Cana (2,1-11) avait montré l’inefficacité. C’est le Christ qui, par son abaissement à la croix et son élévation dans l’amour du Père, offre la sanctification à ceux qui l’aime. Ainsi, l’évangéliste souligne que : inclinant la tête, il remit l’esprit. On retrouve dans cette expression ce double mouvement :  l’inclinaison, l’abaissement, et la remise de l’esprit : l’esprit davantage associé au monde céleste, peut évoquer, ici, ce prochain don de l’Esprit à ses disciples.

Manuscrits des évangiles de Gelati, La Crucifixion,12th

Il en sortit du sang et de l’eau (19,31-37)

19, 31 Comme c’était le jour de la Préparation (c’est-à-dire le vendredi), il ne fallait pas laisser les corps en croix durant le sabbat, d’autant plus que ce sabbat était le grand jour de la Pâque. Aussi les Juifs demandèrent à Pilate qu’on enlève les corps après leur avoir brisé les jambes. 32 Les soldats allèrent donc briser les jambes du premier, puis de l’autre homme crucifié avec Jésus.33 Quand ils arrivèrent à Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, 34 mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. 35 Celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est véridique ; et celui-là sait qu’il dit vrai afin que vous aussi, vous croyiez. 36 Cela, en effet, arriva pour que s’accomplisse l’Écriture : Aucun de ses os ne sera brisé. 37 Un autre passage de l’Écriture dit encore : Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé.

Les jambes non brisées

J’ai déjà parlé de la chronologie de la Passion chez Jean. Celle-ci sert aussi, à l’évangéliste, à donner sens au récit. La mention du Jour de la Préparation nous rappelle, une fois encore, ce moment où avant la Pâque, les agneaux commencent à être sacrifier pour la fête, au sein du Temple. Chez Jean, la fête de Pâque correspond à un jour du sabbat, ce doublon de fêtes est, dans le judaïsme antique, une véritable bénédiction. Mais pour l’évangéliste également : c’est le grand jour de la Pâque qui célèbre le salut du Peuple en même temps que ce sabbat, signe des temps eschatologique. Désormais, ce grand jour devient celui de l’inauguration d’un temps nouveau par le don du Christ. Ce don est encore manifesté par ce sang et cette eau qui coule du côté du Christ.

Comme à son habitude, l’évangéliste donne un sens supérieur à un détail narratif. Il était parfois d’usage de briser les jambes des suppliciés. Non pour les faire souffrir davantage, mais au contraire pour abréger leurs souffrances en accélérant la mort par suffocation. Par respect de la proximité du sabbat, Pilate autorise cet acte, mais Jésus a déjà rendu l’esprit. Ce détail rappelle également l’accomplissement des Écriture à travers, notamment le psaume 21/22,18 Je peux compter tous mes os et le passage du prophète Zacharie : Za 12, 10 Alors ils regarderont vers moi, celui qu’ils ont transpercé. Cependant, l’évangéliste nous permet aussi de voir combien le monde hostile n’a eu aucune emprise sur sa mort : il préside encore à sa Passion, à son amour livré que nul ne lui a ravi.

10, 17 Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau. 18 Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. »

Sang et eau

La lance du soldat ne fait pas que constater sa mort, le don de sa vie : elle lui donne sens. Dans l’antiquité, le sang et l’eau étaient considérés comme les composantes du corps humain. Jésus est bel et bien mort dans sa chair. Mais dans notre évangile, sang et eau nous renvoient à l’ensemble du ministère de Jésus et à sa révélation. C’est bien dans l’eau et l’Esprit, expression baptismale, que tout homme est appelé à renaître à la vie nouvelle offerte par le Christ : 3,5 Personne, à moins de naître de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu. C’est son sang et son corps qu’il offre à ses disciples lors du discours eucharistique : 6, 54 Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour.

Cette eau et ce sang qui coulent ne sont pas seulement des signes de sa mort corporelle. Elles sont, une fois encore, le don de Celui qui trône sur la croix : un don sacramentel pour la vie de ses disciples. La Passion du Christ est ainsi représentée comme le lieu d’où jaillit, à la vie, par le baptême, la communauté et où elle pourra toujours se nourrir de sa Parole et de sa vie. Ce lien entre la mort du Christ et sa communauté, est souligné par le témoignage de celui que beaucoup associe au pilier de la communauté johannique : le disciple que Jésus aime. Il transmet à ses disciples la Parole de cet évangile pour mieux accéder à la foi au Fils crucifié.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).