La mort du Messie (Mt 27,45-54)

Parallèles : Mc 15,33-41 ; Lc 23,44-49 ; (Jn 19,28-37)

Dim. des Rameaux (A) Mt 26,14-27,66

Après la scène des outrages et des moqueries (27,27-44), le récit de Matthieu rapporte, à sa manière, les dernières paroles de Jésus. Le passage comporte deux volets : ce qui précède la mort (v.50) du Messie  (27,45-49) et les événements qui s’en suivent (27,51-54).

Hans Jordaens III, La Crucifixion, 1643

Eli, Eli, lema sabactani ? (27,45-50)

27, 45 À partir de la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. 46 Vers la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : « Éli, Éli, lema sabactani ? », ce qui veut dire : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » 47 L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : « Le voilà qui appelle le prophète Élie ! » 48 Aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il trempa dans une boisson vinaigrée ; il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire. 49 Les autres disaient : « Attends ! Nous verrons bien si Élie vient le sauver. » 50 Mais Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l’esprit.

La sixième heure

D’emblée le crucifiement de Jésus, selon la rédaction de l’évangéliste, apporte les signes de l’avènement du règne et de la fin des temps. En plein midi, à la sixième heure, là où le soleil est au plus haut, l’obscurité se fait sur toute le terre. La mention des ténèbres rappelle ce temps du salut et du jugement eschatologique annoncé maintes fois chez Matthieu (4,16 ; 8,12 ; 22,13 ; 25,30) et évoquant l’intervention divine au temps des plaies d’Égypte (Ex 10,22) ou au temps annoncé par Amos.

Am 8, 8 À cause de cela, la terre ne va-t-elle pas trembler, et toute sa population, prendre le deuil ? Ne va-t-elle pas monter, tout entière, comme le Nil, déborder, inonder, comme le fleuve d’Égypte ? 9 Ce jour-là – oracle du Seigneur Dieu –, je ferai disparaître le soleil en plein midi, en plein jour, j’obscurcirai la lumière sur la terre.

Eli, Eli

Dans le même ordre d’idée, la référence au prophète Élie n’est pas non plus anodine, malgré l’erreur compréhension des spectateurs. Ce dernier était attendu au jour dernier, précédant l’avènement du Christ et Fils de l’homme : Ml 3, 23 Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que vienne le jour du Seigneur, jour grand et redoutable.

Mais Jésus, comme nous l’avons vu précédemment, reprend le premier verset du psaume 21/22, « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ». La citation en araméen permet au lecteur de saisir la double allusion. L’ensemble du psaume 22, repris cette fois par la bouche même de Jésus, oblige à en accepter toute la lecture, comme clé de compréhension de la Passion. Celui que les élites du peuple ont rejeté demeure, en dépit des humiliations, celui que Dieu a choisi pour le salut de tous. La référence à l’éponge de vinaigre rappelle encore l’accomplissement des psaumes sur le juste méprisé des siens, justifié par Dieu.

Ps 68/69, 20 Toi, tu le sais, on m’insulte : je suis bafoué, déshonoré […] 22 quand j’avais soif, ils m’ont donné du vinaigre.

La citation de Jésus, tirée du psaume 21/22, demeure, narrativement une question pour le lecteur : Dieu a-t-il abandonné son Fils et Messie , le laissant, ainsi, rendre l’esprit ? La suite des événements permet de saisir la réponse de Dieu et sa présence à la scène.

Il rendit l’esprit

La scène de la mort de Jésus demeure très sobre. Ce dernier rend l’esprit, sans qu’un salut, selon l’attente hypocrite des moqueurs, n’advienne d’en haut, en sa faveur. La réponse est peut-être dans cette sobriété qui rend compte du Messie et Fils humble de Dieu. Par cette mort silencieuse, Matthieu laisse le Père maintenant s’exprimer.

Giovanni Battista Tiepolo, crucifixion,1750

La terre trembla (27,51-54)

27, 51 Et voici que le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas ; la terre trembla et les rochers se fendirent. 52 Les tombeaux s’ouvrirent ; les corps de nombreux saints qui étaient morts ressuscitèrent, 53 et, sortant des tombeaux après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la Ville sainte, et se montrèrent à un grand nombre de gens. 54 À la vue du tremblement de terre et de ces événements, le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus, furent saisis d’une grande crainte et dirent : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! »

Le rideau déchiré

Le rideau du Temple était disposé, au saint du sanctuaire de Jérusalem, pour distinguer l’espace sacré, réservé aux seuls prêtres, du saint-des-Saints, lieu de la présence de Dieu, que seul le grand-prêtre en fonction pénétrait une fois l’an pour le jour du Grand-Pardon (Lv 16). Ce rideau, désormais déchiré, rend caduque cette séparation et la fonction du grand-prêtre. Ce n’est plus dans ce saint-des-Saints que Dieu se donne à voir, une fois l’an et par un seul, mais sur cette croix offerte au regard de tous.

Le rideau déchiré est accompagné par des bouleversements d’ordre cosmologique : séisme et rochers fendus qui expriment ce jour de l’avènement du Seigneur. Ils indiquent, pour le lecteur, la réponse favorable du Père à son Fils et l’intervention divine pour ce jugement eschatologique, comme les prophètes l’ont annoncé.

Am 8, 3 À cause de cela, la terre ne va-t-elle pas trembler, et toute sa population, prendre le deuil ?

Dieu n’a pas abandonné son Fils et Messie : il manifeste sa présence active.

La résurrection des saints

Les tombeaux ouverts et la résurrection des saints – après la résurrection – viennent ainsi établir la corrélation entre la mort de Jésus et la promesse du salut eschatologique. Par ce procédé littéraire, Matthieu fait écho à la parole du prophète Ézéchiel et à la résurrection des saints et des justes, au dernier jour, selon la pensée pharisienne. Ainsi, par ces évocations, la mort de Jésus vient inaugurer les temps nouveaux. Le drame se mue en salut et en promesse de vie.

Ez 37, 5 Ainsi parle le Seigneur Dieu à ces ossements : Je vais faire entrer en vous l’esprit, et vous vivrez. 6 Je vais mettre sur vous des nerfs, vous couvrir de chair, et vous revêtir de peau ; je vous donnerai l’esprit, et vous vivrez. Alors vous saurez que Je suis le Seigneur.

La foi des soldats

Si les séismes et les résurrections viennent établir la vérité de Dieu en faveur de son Messie crucifié, il en est de même pour la soldatesque de la Passion. Les païens : le centurion et ses soldats à la vue du tremblement de terre et de ces événements […] dirent : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu !  Leur parole de foi, venant du monde des Nations, contraste avec l’incrédulité des élites du Temple. L’exclamation reprend, à l’identique, celle des disciples embarqués alors que Jésus marchait sur les eaux (14,33). La parole du centurion et de ses soldats représente ainsi un cri de foi, qui prend sa source à la croix.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio