La parabole des talents (Mt 25,14-30)

33ème dimanche (A)
Mt 25,14-30

À la parabole des dix jeunes filles succède celle des talents qui développe le thème de la veille. Ce temps d’attente illustre la vie de la communauté postpascale espérant la parousie de leur Seigneur.

Entretenir la flamme et la faire fructifier

William John Wainwright, Parable of the Wise and Foolish Virgins, 1899

Le discours sur le jugement à la fin des temps (Mt 24) avait déjà orienté les regards des croyants non vers une attente de signes catastrophiques extérieurs, mais vers la foi persévérante des communautés chrétiennes. La parabole précédente illustrait cet avènement eschatologique par une rencontre déterminante entre l’époux et les jeunes filles, pouvant survenir chaque jour et chaque nuit. La parabole invitait à veiller, à entretenir la flamme pour ces noces de l’Alliance.

La parabole des talents va encore plus loin. Elle met en scène des serviteurs attendant le retour de leur maître, nous rappelant un verset précédant louant la fidélité du serviteur fidèle et sensé à qui le maître a confié la charge des gens de sa maison (24,45). Durant son absence, chacun sera invité, non à entretenir, garder, préserver, mais à faire croître, à multiplier, à faire grandir.

Un homme part en voyage

Mt 25, 14 « C’est comme un homme qui partait en voyage : il appela ses serviteurs et leur confia ses biens. 15 À l’un il remit une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul talent, à chacun selon ses capacités. Puis il partit. Aussitôt, 16 celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla pour les faire valoir et en gagna cinq autres. 17 De même, celui qui avait reçu deux talents en gagna deux autres. 18 Mais celui qui n’en avait reçu qu’un alla creuser la terre et cacha l’argent de son maître.

Quel talent ?

John S.-C. Abbott dan Jacob Abbott, 1878

Comme pour la parabole précédente, celle-ci met en scène un groupe (les serviteurs), une figure divine (le maître), et un accessoire (le talent). Le cadre est différent. Aux jeunes filles en marche vers l’époux succèdent les serviteurs restés au domaine de leur maître. À la possession d’huile de lampe succède un bien confié de manière différente entre les serviteurs selon leurs capacités. Le terme talent correspond à une valeur monétaire six mille deniers. Dans la langue française, ce mot désigne l’habilité d’une personne dans un domaine particulier. Cette homonymie peut certes aider à une compréhension de la parabole quant à l’usage de nos dons et aptitudes. Mais elle l’appauvrit en la réduisant à cette seule interprétation éthique.

Que de talents !

La parabole des talents, XV° s.

Le maître du domaine se risque à confier l’ensemble de ses biens aux mains de ses serviteurs. Ce partage exprime toute sa confiance envers ceux-ci. Les talents distribués représentent un montant considérable. Un seul talent équivaut à plus de quinze années de labeur d’un journalier. La somme représente une petite fortune. Même si un ou trois ou cinq talents restent insignifiants au regard des neuf cents talents annuels que percevait Hérode. Quoiqu’il en soit le don du maître est conséquent pour chacun. Le texte reste encore flou, et il le demeurera, sur les critères de la juste répartition des huit talents, en fonction des capacités de chacun. Cette précision a cependant son importance.

Les trois serviteurs réagissent différemment. Les premiers doublent leur don, aussitôt, sans perdre de temps. Le troisième préfère l’ensevelir en un lieu sûr. Les deux premiers serviteurs ont reçu le double et le quintuple. Cependant, ce sont eux qui osent faire fructifier l’ensemble leur somme, pas même une seule part. À l’inverse, le troisième serviteur garde l’ensemble, ensevelit l’argent de son maître, talent qu’il n’a pu faire sien.

Le retour du maître

Mt 25, 19 Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et il leur demanda des comptes. 20 Celui qui avait reçu cinq talents s’approcha, présenta cinq autres talents et dit : “Seigneur, tu m’as confié cinq talents ; voilà, j’en ai gagné cinq autres.” 21 Son maître lui déclara : “Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.” 22 Celui qui avait reçu deux talents s’approcha aussi et dit : “Seigneur, tu m’as confié deux talents ; voilà, j’en ai gagné deux autres.” 23 Son maître lui déclara : “Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.”

Serviteurs bons et fidèles

1360, Speculum Darmstadt 2505 68v

Ce second acte voit revenir le maître, longtemps après. Cette indication, tout en rappelant au lecteur que nul ne sait l’heure quand le Seigneur advient (24,42) introduit un contraste avec cet aussitôt de l’action des premiers disciples. Il indique combien ceux-ci n’ont pas attendu le retour du propriétaire tandis que le troisième a eu tout son temps, un long temps, pour faire éventuellement fructifier son unique talent.

L’avènement du maître illustre le jugement eschatologique attendu. Pour les deux premiers serviteurs, la parabole suit le même schéma. À la vue des résultats, le serviteur est récompensé. Cependant la réaction du maître insiste davantage sur l’équivalente fidélité des serviteurs que sur leurs gains. L’un et l’autre sont accueillis de la même manière, ni plus ni moins, sans idée de proportionnalité. Je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur. Cette entrée dans la joie, telles nos jeunes filles dans la maison de l’Époux, exprime la meilleure des gratifications : la communion joyeuse, la participation à la joie du Royaume.

Serviteur mauvais et paresseux

Mt 25, 24 Celui qui avait reçu un seul talent s’approcha aussi et dit : “Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain.
25 J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t’appartient.” 26 Son maître lui répliqua : “Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu. 27 Alors, il fallait placer mon argent à la banque ; et, à mon retour, je l’aurais retrouvé avec les intérêts. 28 Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix. 29 À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance ; mais celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a. 30 Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents !”

Le retour du maître

Andreï Nicolaï Mironov, la parabole des talents, 2013

La parabole nous y avait préparé. Le jugement sur le troisième serviteur sera bien différent. Mais avant d’y parvenir, Matthieu nous livre les motifs de ce dernier. Son langage se situe à l’opposé de ses confrères : Seigneur, tu m’as confié x talents ; voilà, j’en ai gagné x autres, disaient-ils. L’adresse au Seigneur est ici similaire, mais la suite est totalement différente. Les premiers serviteurs reconnaissaient le don du maître , tu m’as confié, pour mieux exprimer leur action : j’en ai gagné. L’accueil du don de leur seigneur donne sens à leur action immédiate et gratuite. Ils ont agi en raison de ce don. La situation est très différente pour ce troisième serviteur qui justifie son inaction par la crainte d’une condamnation.

La parabole met donc en opposition deux postures dans la foi. Les premiers serviteurs ont accueilli leurs talents comme un geste de confiance de leur maître. Ils y ont engagé toutes leurs responsabilité. Ils ont compris qu’ils étaient considérés comme des partenaires, des alliés – pour prendre le vocabulaire de l’Alliance. Leur foi est devenue talentueuse car elle s’est faite active et responsable. Il en est tout autrement du denier serviteur.

Celui-ci n’a pas fait sien le don de Dieu. Il a toujours considéré ce talent comme une intouchable propriété de Dieu. Creusant la terre et cachant l’argent de son maître, il s’est dégagé de toute responsabilité. Il ne garde pas ce talent en ses mains. Et lorsqu’il le présente à son maître , il désigne encore, non comme un don de confiance, mais comme bien étranger. Tu as ce qui t’appartient. Sa foi envers son maître est irresponsable et inactive. Celui-ci le qualifiera ainsi de serviteur mauvais et paresseux, qu’on pourrait aussi comprendre mauvais serviteur car inactif.

Je savais que tu es un homme dur

Parabole des talents, gravure, 1712

Cette inaction est motivée par le serviteur lui-même qui avoue sa paralysie devant son maître. Il sait : Je savais que tu es un homme dur. Il place son maître dans un vis-à-vis inatteignable. Contrairement aux serviteurs, il ne le confesse pas confessé comme un donateur, un dispensateur de confiance, mais un juge impitoyable, un terrible moissonneur. Il sait ou pense savoir, mais ne le connaît pas. Il le perçoit comme lointain et absent. Jamais il ne s’associe à l’œuvre et au don de son Seigneur. Il ne participe ni aux semailles, ni à la moisson du jugement final. Il est à l’image du paresseux du livre des Proverbes : À l’automne, le paresseux ne laboure pas, à la moisson il cherche, et rien! (Pro 20,4).

L’homme de rien

Willem de Poorter's, la parabole des talents, XVIIe

Son inaction est encore accentuée par son maître lui indiquant le rôle d’une banque qui aurait travaillé à son talent. Il est l’homme irresponsable et seul, qui n’agit pas, à l’image d’une foi enfouie dans la peur, dans une piété égoïste et sans charité, tournée vers l’image d’un Dieu juge et non vers le Seigneur de l’Alliance, l’Époux. Par ce talent, son maître lui avait indiqué sa confiance. Il le lui avait remis entre ses mains, libre à lui d’agir en fonction de ses capacités, en réponse aimante à la confiance donnée. Il n’a pas agi. Il n’a rien fait, il est l’homme de rien, qui n’a rien compris, qui n’a rien voulu faire, n’écoutant que lui-même. Un bon à rien.

Et celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a. Il dépossédé, autrement dit, il lui est retiré la confiance du maître, son identité de serviteur. La parabole le place dans le domaine le plus lointain de Dieu, dans les ténèbres extérieures ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents ! Loin de la joie du Royaume et de l’Alliance, à laquelle il s’est refusé. La parabole des jeunes filles déterminait le jugement en termes d’attente, de veille vigilante. Cette parabole vient qualifier celle-ci. La foi au retour du Seigneur, est d’abord une foi au Seigneur qui répond à sa confiance dans un aussitôt actif. La parabole suivante nous fera entendre, le type d’action attendu dans la foi.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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