Sépulture au jardin (Jn 19,38-42)

Vendredi saint 18,1-19,42

Jusque sur la croix, le récit de Jean a souligné la souveraineté et la royauté du Christ qui donné sa vie jusqu’au bout. La sépulture du Christ est racontée, avec les accents propres à l’évangéliste, de manière royale.

The Entombment, Antonio Ciseri, 1883

L’autorisation (19,38a)

19, 38a Après cela, Joseph d’Arimathie, qui était disciple de Jésus, mais en secret par crainte des Juifs, demanda à Pilate de pouvoir enlever le corps de Jésus. Et Pilate le permit.

Enlever le corps

Le corps de Jésus ne sera pas jeté à la fosse commune, réservée aux malfaiteurs suppliciés. En accord avec les autres évangélistes, Jean rappelle ce respect dû au corps, et notamment celui de Jésus, grâce à l’intervention d’un homme : Joseph d’Arimathie, à propos duquel nous reviendrons.

Effectivement, nous retrouvons dans ce récit johannique, quelques éléments de la tradition synoptique : la présence de Joseph d’Arimathie réclamant le corps de Jésus à Pilate, le soin du corps avec un linceul (chez les synoptiques) ou des linges (chez Jean), et la déposition dans un tombeau neuf, où personne n’a été déposé (Jean, Luc et Matthieu s’accordent sur ce point). Cependant, mis à part ces éléments, le quatrième évangile possède ses caractéristiques propres. On notera, entre autres, l’absence des femmes regardant où l’on dépose le corps. L’évangéliste introduit dans sa scène le personnage de Nicodème qui apporte les aromates, que les synoptiques amenaient le surlendemain, avec les femmes, au matin de Pâques. De même, Jean ne fera pas mention de la pierre scellant le tombeau sinon lors de la résurrection, et place ce tombeau au sein d’un jardin proche.

Rembrandt, The descent from the cross, 1632/1633

Joseph et Nicodème (19,38b-40)

19, 38b Joseph vint donc enlever le corps de Jésus. 39 Nicodème – celui qui, au début, était venu trouver Jésus pendant la nuit – vint lui aussi ; il apportait un mélange de myrrhe et d’aloès pesant environ cent livres. 40 Ils prirent donc le corps de Jésus, qu’ils lièrent de linges, en employant les aromates selon la coutume juive d’ensevelir les morts.

Le don d’une sépulture

Joseph d’Arimathie n’apparaît, et cela dans les quatre évangiles, qu’à cet instant. Arimathie est une ville située à 38 kilomètres au nord-ouest de Jérusalem. Jean ne nous dit rien de cet homme, sinon qu’il vient en secret auprès de Pilate, par peur des autorités juives. Cette mention souligne, en creux, que la destination du corps de Jésus aurait été le charnier, si Joseph n’était pas intervenu. Paradoxalement, l’homme, outre le respect personnel pour Jésus, est celui qui, contrairement aux grands prêtres, met en œuvre la Loi et la piété juive en offrant, à un défunt, une sépulture. L’absence de cette dernière est considérée comme une véritable malédiction dans le Judaïsme antique. Le livre de Tobie rappelle ainsi les devoirs de tout juif pieux : Si je voyais le cadavre d’un de mes compatriotes jetés derrière le rempart de Ninive, je l’enterrais (Tb 1,17)

L’audace des disciples

Mais ce n’est pas seulement la piété qui motive l’initiative de Joseph. Contrairement aux synoptiques, il n’est décrit par sa fonction de conseiller, c’est-à-dire membre du sanhédrin. Il est celui qui, d’abord, vient en secret et dans la crainte pour ensuite s’afficher publiquement en accueillant le corps de Jésus, se risquant alors aux autorités juives. Le même changement d’attitude est observé pour Nicodème. Sa venue auprès de Jésus, au début de l’évangile, durant la nuit (3,2), n’était pas exprimée, de manière explicite, comme une venue secrète, comme ici dans ce nouveau contexte. Si ce n’est pas la crainte, ce passage de la nuit à la lumière, peut aussi évoquer l’accueil de la foi en Christ. Comme si la Passion avait enfin permis à Nicodème de trouver les réponses à ses questionnements et ses doutes et d’accueillir, dans la foi, la parole que Jésus lui avait dite :

3, 14 De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, 15 afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle.

Ce sont donc deux fraternels disciples, nés à la croix, qui offrent à Jésus une digne sépulture. Ils sont ceux que la croix fait vivre, à la suite du Christ, dans la logique du don risqué, car public : le don d’un tombeau pour Joseph, le don des aromates pour Nicodème. Ces deux disciples font aussi écho à la situation de la communauté johannique, où certains membres de la synagogue n’osaient afficher leur foi en Christ par crainte d’en être exclu. Ce que nous rappelait également les parents de l’aveugle de naissance :

9, 22 Ses parents parlaient ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. En effet, ceux-ci s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de leurs assemblées tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ.

Cent livres d’aromates

Au lieu du charnier, qui ôterait à Jésus toute sépulture, le texte montre le respect religieux et royal dû au corps de Jésus. Joseph et Nicodème prennent soin de son corps et cela, malgré l’urgence qu’impose la venue de ce sabbat, interdisant tout activité. Contrairement aux synoptiques, Jésus n’est pas simplement recouvert d’un linceul. Les deux disciples prennent le temps d’enrouler les membres et le corps de Jésus de bandelettes, ils le lièrent de linges, selon l’usage dans le judaïsme de Judée. Jésus est bel et bien mort. Cette description servira au récit de la résurrection.

Jésus est honoré jusque dans sa mort. Honoré plus encore par la quantité d’aromates apportés par Nicodème : cent livres d’un mélange de myrrhe et d’aloès, soit plus de trente kilos, pour parfumer le corps de Jésus. La quantité peut désigner le soin royal offert à la sépulture du Christ. Mais cette quantité nous fait, aussi, souvenir de la surabondance qui débordait de sa Parole : surabondance de vin à Cana (2,6) ; surplus de pains au bord du lac (6,13), et nous rappelle également la surabondante réponse oblative de la livre de parfum par la sœur de Lazare, Marie, lors de l’onction à Béthanie (12,3). La Passion du Christ est donc encore mise sous le signe du don surabondant dont la communauté, ici représentée par Nicodème et Joseph, en est l’héritière et le témoin.

Duccio di Buoninsegna, Burial, 1311

Un tombeau neuf (19,41-42)

19, 41 À l’endroit où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin et, dans ce jardin, un tombeau neuf dans lequel on n’avait encore déposé personne. 42 À cause de la Préparation de la Pâque juive, et comme ce tombeau était proche, c’est là qu’ils déposèrent Jésus.

Un jardin proche

Jésus est déposé dans un lieu non souillé par d’autres cadavres : sa sépulture est pure, unique et royale. Mais surtout, l’évangéliste nous fait aussi entrer, avec le corps de Jésus, dans une nouveauté, à l’image de ce tombeau neuf. C’est déjà l’inattendu de la Révélation et de la Nouvelle Alliance qui nous sera présentée lors des récits de la résurrection. De même, l’évangéliste souligne la proximité du lieu de la sépulture reliant ainsi le sens de la résurrection prochaine au mystère de la croix et de la mort du Christ.

Le jardin aura la même fonction : il deviendra bientôt le décor de la résurrection, un nouvel Eden, un nouveau paradis un terme signifiant jardin. Ce jardin nous renvoie à une nouveauté, un nouveau jour attendu : loin du jardin de la trahison (18,1) attend le jardin de la réconciliation (20,15).

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).