Christ, roi de l’Évangile

Fête du Christ Roi (année B, Jn 18,33b-37)

Nous voilà déjà à la fin de cette année liturgique dont ce dimanche sera le dernier. Occasion de porter notre regard – encore et toujours – sur Celui qui nous rassemble et nous accompagne au long des temps : Jésus Christ. Mais que vient faire ici cette histoire de royauté ? Est-ce pour nous rappeler le terme de la vie terrestre du Christ et fermer l’évangile ? Ou bien pour nous renvoyer à notre propre fin – au sens de finalité – et nous ouvrir à la richesse d’une vie éclairée par sa Parole ?

La Passion selon Jean

Le Christ devant le grand prêtre Caïphe, par Gerrit van Honthorst, vers 1617Cette fête du Christ Roi de l’Univers nous propose cette année d’entendre un extrait de la passion de Jésus, tiré de l’évangile selon Saint Jean. La comparution de Jésus devant le procurateur Pilate est un moment fort (et phare) de son Évangile (Jn 18,2819,16). Dans le passage précédent Jésus comparaissait devant Hanne, l’un des grands prêtres. Jean est très sobre au regard des autres évangélistes. Le Nazaréen n’y est interrogé que sur ses disciples et son enseignement sans accusation de blasphème[1. En fait, son procès a eu lieu bien avant et en son absence en Jn 11,47-57, à cause des signes accomplis et de la crainte des Romains.]. La comparution devant Pilate permet à l’évangéliste de se faire écho d’un paradoxe étonnant : plus il est accusé, plus il est humilié, plus il est fragilisé et plus se révèle la vraie royauté de Jésus.

Roi livré

En ce temps-là, Pilate appela Jésus et lui dit : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus lui demanda : « Dis-tu cela de toi-même, ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? » (18,33-34)

Nicolas Ge, What is truth, 1890Dans votre bible, au verset précédent, vous lirez : Pilate … demanda : « Quelle accusation portez-vous contre cet homme ? » [Les autorités juives] lui répondirent : « S’il n’était pas un malfaiteur, nous ne te l’aurions pas livré. » L’accusation des autorités soulève l’absence d’un motif d’accusation sérieux et probant, religieux ou politique. Tout demeure très vague. C’est un malfaiteur… sans précision. Déjà l’évangéliste avait annoncé ce procès sans motif valable pour que s’accomplisse la parole écrite dans leur Loi : Ils m’ont haï sans raison. (Jn 15,25 / Ps 68,5)

On s’étonnera que Pilate passe de ce grief confus, à un autre très précis. Es-tu le roi des Juifs ? La question paraît saugrenue. Jésus lui a été livré enchaîné par ses coreligionnaires juifs. Il ne peut donc être leur roi, du moins aux yeux du monde. Cependant la question ironique de Pilate nous renvoie à une attitude de foi. Celle-ci oblige à être plus attentif à la profondeur intérieure qu’à la surface apparente. Non pas voir l’homme avec le regard du monde – qui accuse et haït sans raison – mais le monde et l’homme avec le regard de Dieu – qui justifie et aime jusque dans la déraison. Ainsi l’évangéliste nous invite-t-il à contempler cette royauté non dans la livrée[2. Pour mémoire. Livrée (n.f.) : vêtement distinctif et soigné porté par les domestiques d’un souverain (déf. CNRTL)] mais dans la livraison, le dénuement et l’outrage.

Témoins de la royauté du Christ

Antonello da Messina, Ecce Homo, 1473Par ailleurs, nous pouvons nous interroger. D’où Pilate tient-il cette dénomination ? Qui le lui a dit ? C’est bien cette question que soulève Jésus lui-même. « Dis-tu cela de toi-même, ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? » Cela ne peut venir des autorités juives puisqu’elles ont été incapables de se prononcer. Dans l’évangile de Jean, l’attribution de ce titre à Jésus provient de la foule qui le suit : Mais Jésus, sachant qu’on allait venir l’enlever pour le faire roi, se retira à nouveau, seul, dans la montagne (6,15 à la multiplication des pains) ;  Ils criaient: Hosanna ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient, le roi d’Israël (12,13 à l’entrée de Jérusalem). Outre la foule, il y aussi l’un des tout premiers disciples, Nathanaël. Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d’Israël (1,49).

Cette parole de Nathanaël est la seule qui n’associe pas la royauté aux signes et prodiges de Jésus, ni à sa ‘conquête’ de Jérusalem, mais à sa filiation, à sa relation unique à Dieu. À cette occasion, Jésus lui avait promis qu’il verrait des choses plus grandes encore. Et nous y voici.

Derrière ce titre de roi, se cache donc une profession de foi. L’évangéliste nous rappelle que les témoins de la royauté du Christ sont en premier lieu ses disciples, ces autres qui le lui ont dit à son sujet. Ses disciples qui, à l’écoute de Sa Parole, s’attachent au Seigneur jusqu’à le suivre.

D’une royauté à l’autre

Pilate répondit : « Est-ce que je suis juif, moi ? Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu donc fait ? » Jésus déclara : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. » (18,35-36)

Comparution devant Pilate, Livre d'images de Madame Marie, XIII°s.Avec cet interrogatoire, se confrontent deux pouvoirs. Face à Jésus, le roi trahi, livré, se tient le procurateur romain, Pilate, représentant de la puissance impériale dominatrice. Paradoxalement, l’intervention de Pilate ne porte pas sur une revendication royale à propos de Jésus mais sur son appartenance juive. Autrement dit, même si Jésus était le roi des Juifs, il est – selon Pilate – livré et soumis à cette autorité supérieure qu’est le pouvoir romain et mondain. Le seul qui ait le droit juridique de le condamner à la peine capitale, comme le rappelaient les autorités juives au procurateur : Nous n’avons pas le droit de mettre quelqu’un à mort. (18,31).

À la question sur sa culpabilité : Qu’as-tu donc fait ? Jésus ne répond pas. Du moins pas de manière directe. Certes, il n’a pas à répondre puisqu’il n’a rien fait de mal. Son seul crime est de se revendiquer d’un royaume qui n’est pas celui des hommes. Il est du Royaume de Dieu que nul ne peut voir, à moins de naître de nouveau (Jn 3,3) comme Jésus le rappelait à Nicodème. Être roi à la manière de Jésus ne s’exprime pas en termes de conquêtes, de gardes armés, de batailles mais relève d’un monde, celui de l’Évangile, et d’un Autre, d’un Tout-Autre.

Le pouvoir romain (et mondain) pense avoir le droit, au sens juridique, de faire mourir. Le pouvoir du Christ tient, quant à lui, au droit de vivre, de faire vivre. Christ est roi, mais sans armée, c’est à dire sans pouvoir de contrainte. Il est roi mais d’un royaume sans frontière qui n’est pas de ce monde, c’est à dire sans richesse économique pour dominer. Alors que peut-il faire ? À quoi bon être roi ? La croix et la résurrection seront la réponse ultime contre ce pouvoir fallacieux et mondain sur les autres et sur la vie. Ces tentations mondaines qui, hélas, atteignent parfois chacun dans son désir de manipuler, séduire, contraindre, voire faire taire à jamais.

La ‘voix’ royale

Pilate lui dit : « Alors, tu es roi ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui dis que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. » (18,37)

Ecce Homo, Le Caravage, 1605.Nous retrouvons dans la bouche de Jésus les termes de roi, témoigner et naître que nous avons repérés précédemment.  Ainsi, Jésus ne se réclame pas d’une puissance mais d’une naissance, c’est à dire d’un don. Je suis né. Son titre royal et évangélique tient donc à son identité de Fils envoyé dans le monde (Jn 10,36; 17,18). Ce Fils unique de Dieu, plein de grâce et de vérité (1,14),  témoigne ici de son abaissement à être ce Verbe fait chair (1,14) sous une livrée d’humilité. Son arme est sa seule parole destinée à nous révéler jusque sur la croix, le visage du Père. Qui m’a vu a vu le Père avait-il dit à Philippe (14,9). La contemplation de Jésus livré est royale dans le sens où elle nous porte à découvrir en vérité la voix et le visage de Dieu jusqu’au sein de la Passion. Cette vérité dont il est question ne renvoie pas à une catégorie éthique ou philosophique. Elle concerne la révélation de Dieu lui-même. Dans l’évangile selon Jean, ce mot de vérité est ainsi étroitement lié à la mission de Jésus.

Jésus fait entendre la voix du Père, une voix royale pour une voie à suivre. Celle-ci ne consiste pas en une conquête militaire ‘à la romaine’. Cette voie est celle d’un amour donné jusqu’au bout, s’abaissant pour laver les pieds de ses disciples (13,1sq), d’un amour livré pour le monde, pour ses brebis (10,11), pour ses amis (15,13). Christ est ainsi Tout-Autrement roi, pour révéler le Père et nous faire renaître à la vie. Une vie qui n’est plus égoïsme, monarchisme asservissant, mais don dans l’humble service royal de Dieu et son prochain. Christ, roi de l’Évangile, nous invite à abandonner nos pouvoirs mondains, pour renaître et appartenir à ce Royaume où  se vit, au quotidien, des relations humbles et vraies entre Dieu et les hommes.

 

 

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