Comparution devant le grand prêtre (Jn 18,13-27)

Vendredi saint 18,1-19,42

Après l’arrestation au Jardin, Jésus est emmené, non pas au sanhédrin comme l’indiquaient les évangiles synoptiques, mais à la maison d’un grand-prêtre.

Jose de Madrazo, Jésus à la maison de Anne, 1803

Chez Hanne

Jn 18, 13 Ils l’emmenèrent d’abord chez Hanne, beau-père de Caïphe qui était grand prêtre cette année-là. 14 Caïphe était celui qui avait donné aux Juifs ce conseil : « Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple. »

Hanne et Caïphe (18,13-14)

L’évangile de Jean place la scène de la comparution de Jésus non pas au sanhédrin, l’assemblée légale qui siégeait près du Temple, mais chez Hanne, un ancien grand prêtre qui n’est plus en fonction.

Petite note historique. Hanne est une personnalité marquante du judaïsme du Temple durant cette première moitié du premier siècle. Il assuma la charge officielle de grand prêtre de l’an 6 à 15 de notre ère, et gardera ce titre. A cette époque, cette fonction est sous le contrôle des procurateurs et préfets romains de Judée qui désignent celui qui pourra se révéler utile au pouvoir en place et garantir la pax romana. Hanne fut destitué par le préfet Valérius Gratus avec l’avènement du nouvel empereur Tibère. Pourtant son influence demeurera. Cinq de ses fils lui succèderont, ainsi qu’un de ses gendres, nommé Caïphe. Hanne meurt en l’an 40.

L’évangéliste, notamment pour le récit de la Passion, semble avoir une meilleure mémoire du cadre historique et géographique de Jérusalem, que les autres évangiles. Mais ce même évangéliste est aussi celui qui illustre son récit en usant du mode symbolique. Ainsi, d’une part, il rappelle l’influence de la famille sacerdotale de Hanne, y compris lors de la gouvernance de son gendre Caïphe entre l’an 18 et 37. Ce dernier ne sera révoqué qu’après le départ de Ponce Pilate qui régna durant la même période entre l’an 20 et 36. Ce qui souligne une bonne collaboration entre les deux notables.

Duccio di Buoninsegna, Le Christ devant Hanne, 1311

Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple

Cependant l’allusion à Hanne n’est pas seulement d’ordre historique. D’une part, la mention du grand prêtre Hanne permet d’élargir le cercle des accusateurs à la classe sacerdotale qui régna jusqu’en l’an 63. Bien plus, la comparution, non au sanhédrin, de nuit, à la maison d’un ancien grand prêtre influent, souligne le côté pernicieux de ce faux-procès nocturne, quasi secret. Car, le verdict a déjà été prononcé. Très tôt, dans l’évangile de Jean, les autorités religieuses décidèrent, juridiquement – selon Jean – de supprimer Jésus :

  • 5, 18 Dès lors, les autorités juives n’en cherchaient que davantage à le faire périr.
  • 7,1 les autorités juives cherchaient à le faire périr.
  • 11 47 Les grands prêtres et les Pharisiens réunirent alors un conseil … 53 C’est ce jour-là donc qu’ils décidèrent de le faire périr.

En réunissant ce monde hostile dans la maison du patriarche et grand prêtre Hanne, l’évangéliste désigne l’ensemble des autorités du Temple comme les instigateurs de la condamnation de Jésus, avec la complicité des Pharisiens. Ces derniers, historiquement semble avoir joué un rôle bien moindre dans la condamnation du Christ. Et l’évangile, fera encore intervenir, de manière positive, le pharisien Nicodème. L’ensemble de ce groupes d’autorités religieuses hostiles à Jésus, pourrait bien aussi évoquer l’opposition des ces autorités synagogales à l’égard des chrétiens, au temps du rédacteur.

Le récit rappelle l’intervention de Caïphe qui préfère éliminer Jésus pour préserver la paix romaine. Jésus, perçu comme un fauteur de trouble, pourrait initier une émeute, réprimée dans le sang par le glaive romain (cf. 11,49). Mais cette phrase reçoit ici un autre relief. Elle permet, de manière ironique, de donner sens à la croix. Jésus s’avançant librement, et volontairement vers la croix, permet à l’amour offre son salut au peuple.

Le Nain, Le reniement de Pierre, v. 1648

Le reniement de Simon-Pierre (18,15-18)

Jn 18, 15 Or Simon-Pierre, ainsi qu’un autre disciple, suivait Jésus. Comme ce disciple était connu du grand prêtre, il entra avec Jésus dans le palais du grand prêtre. 16 Pierre se tenait près de la porte, dehors. Alors l’autre disciple – celui qui était connu du grand prêtre – sortit, dit un mot à la servante qui gardait la porte, et fit entrer Pierre. 17 Cette jeune servante dit alors à Pierre : « N’es-tu pas, toi aussi, l’un des disciples de cet homme ? » Il répondit : « Non, je ne le suis pas ! » 18 Les serviteurs et les gardes se tenaient là ; comme il faisait froid, ils avaient fait un feu de braise pour se réchauffer. Pierre était avec eux, en train de se chauffer.

Deux scènes de reniements

Je reviendrai sur le reniement de Simon-Pierre à la fin de cet article, puisque le récit johannique a séparé l’unique scène des synoptiques en deux actes. Mais pourquoi ? Dans l’évangile de Jean, le récit de la comparution chez Hanne est encadré par les reniements de Pierre :

  • Reniement de Pierre (18,15-18)
  • Face à Hanne (18,19-24)
  • Reniement de Pierre (18,25-27)

Cette organisation établit plus encore le lien entre les deux événements. Le reniement de Pierre contraste avec l’affirmation de Jésus prononçant ces mots : demande-le à ceux qui m’ont entendu. Eux savent ce que j’ai dit. Simon-Pierre, quant à lui, déclare : Non, je ne le suis pas !  Les disciples seront d’ailleurs au centre de l’interrogatoire comme nous allons l’entendre.

L’autre disciple

A côté de Pierre, il y a cet autre disciple. Narrativement, il s’agit, probablement, du disciple que Jésus aimait que l’on a déjà rencontré lors du lavement des pieds. Lors de l’épisode du tombeau vide, il est d’ailleurs désigné par ces deux expressions : l’autre disciple, celui que Jésus aimait. En cet instant, ce disciple est associé à Simon-Pierre. Déjà présent, car connu du grand-prêtre, c’est-à-dire proche du milieu sacerdotal avant de connaître Jésus, il permet à Pierre d’assister à ce procès nocturne depuis la cour. Cependant, malgré sa position de proximité, à la fois, du grand prêtre et de Jésus, il demeure ici dans le silence.

L’interrogatoire du grand prêtre (18,19-24)

Jn 18, 19 Le grand prêtre interrogea Jésus sur ses disciples et sur son enseignement. 20 Jésus lui répondit : « Moi, j’ai parlé au monde ouvertement. J’ai toujours enseigné à la synagogue et dans le Temple, là où tous les Juifs se réunissent, et je n’ai jamais parlé en cachette. 21 Pourquoi m’interroges-tu ? Ce que je leur ai dit, demande-le à ceux qui m’ont entendu. Eux savent ce que j’ai dit. » 22 À ces mots, un des gardes, qui était à côté de Jésus, lui donna une gifle en disant : « C’est ainsi que tu réponds au grand prêtre ! » 23 Jésus lui répliqua : « Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal ? Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » 24 Hanne l’envoya, toujours ligoté, au grand prêtre Caïphe.

J’ai parlé ouvertement

La comparution de Jésus devant Hanne est plutôt singulière. Contrairement aux synoptiques, l’accusation ne concerne pas un motif de blasphème, déjà avancé lors de la fête de la Dédicace (10,33). L’interrogation porte sur ses disciples et son enseignement. Il est vrai que la condamnation de Jésus a déjà été décidée (11,47). Pourtant ce n’est pas l’enseignement de Jésus qui présenté en premier mais ses disciples. Par ce procédé, l’évangéliste permet d’associer au procès de Jésus, celui des disciples, et particulièrement de la communauté chrétienne contemporaine de l’évangéliste, aux prises avec les autorités synagogales. Le récit unit très fortement Jésus et les siens.

D’un point de vue narratif, l’arrestation de Jésus met en cause ses disciples. Mais, pour les premiers lecteurs de l’évangile, l’interrogation rejoint leur situation. En accusant les disciples et la communauté chrétienne, leurs opposants s’opposent à Jésus. Et c’est ce dernier qui assure ainsi défense. Car, ses paroles et son enseignement – qui comprendra aussi tout le don de sa vie – ne sont en rien des propos destinés aux seuls disciples. Elles sont offertes à tous, rien n’est dit en secret ; Jésus – et l’évangile – parle et agit ouvertement, au Temple, à la synagogue, au grand jour… à l’inverse de cette parodie de procès. Or, pour toute réponse, Jésus ne reçoit qu’une gifle, illustrant ainsi le vide d’un discours contradictoire.

L’ensemble de cette confrontation devant Hanne montre l’iniquité de cette parodie de procès. Comme le rappelle le texte, le grand prêtre en autorité étant Caïphe, absent, et auprès duquel Jésus est conduit, toujours ligoté.

Adam de Coster, Le reniement de Pierre, XVIIe s.

Le reniement de Pierre (18,25-27)

Jn 18, 25 Simon-Pierre était donc en train de se chauffer. On lui dit : « N’es-tu pas, toi aussi, l’un de ses disciples ? » Pierre le nia et dit : « Non, je ne le suis pas ! » 26 Un des serviteurs du grand prêtre, parent de celui à qui Pierre avait coupé l’oreille, insista : « Est-ce que moi, je ne t’ai pas vu dans le jardin avec lui ? » 27 Encore une fois, Pierre le nia. Et aussitôt un coq chanta.

Je ne le suis pas

Revenons aux reniements de Simon-Pierre. Lors du repas précédent (13,36-38), il déclarait vouloir suivre Jésus jusqu’au bout, jusqu’à donner sa vie pour lui. Au jardin de l’arrestation, il avait manifesté, maladroitement, son attachement à son Seigneur en essayant de le défendre par la violence, ce que nous rappelle encore le texte : Est-ce que moi, je ne t’ai pas vu dans le jardin avec lui ?  Maintenant, le voilà, qui, bien que présent dans cette cour du grand prêtre, se défend, par trois fois d’être un des ses disciples et plus d’avoir été à ses côtés, de manière manifeste, quelques instants plutôt. La réponse de Pierre ‘Non, je ne le suis pas ! ’ fait écho au ‘Je le suis’ de Jésus lors de son arrestation. Pierre renie son appartenance à la communauté des disciples, renie son attachement au Christ. Le chant du coq rappelle ce que Jésus avait à son disciple (13,36-38) et ouvre sur un matin qui n’est pas encore celui de Pâques (18,28).

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).