Qui nous roulera la pierre ? (ou comment Pâques devrait nous ouvrir à son avenir)

Pâques, sans communauté, sans vraie célébration digne de ce nom, presque sans joie. Pâques, sans rassemblement, pas même familial. Pourtant, si nous n’avons pu la fêter comme nous le faisons habituellement, n’avons-nous pas vécu Pâques ?

Nous vivons de sa Pâque

Si la fête de Pâques célèbre la résurrection du Christ, c’est aussi parce que nous savons que Jésus a donné sa vie pour le salut de tous. Lui aussi aurait probablement aimé vivre d’autres pâques, continuer à la fêter entourer des siens. Mais il savait aussi où le menaient ses paroles, ses actes et Sa Mission. Il a livré sa vie pour la multitude.

Nous n’avons pu célébrer Pâques de manière festive. Plus en encore les catéchumènes qui doivent patienter. Et nous savons pourquoi. Nous avons sacrifié nos festivités (pas nos vies) pour le salut de tous ceux qui nous entourent, en vue de préserver et défendre leur vie, notamment celle des plus fragiles. Ce ‘sacrifice’, bien moindrement, rejoint sa Pâque. Nous avons vécu Pâques. Pas comme autrefois, pas comme hier, et je l’espère pas comme demain. Mais toujours avec foi et espérance, parce que nous vivons de Sa Pâque. Une Pâque qui nous oblige à nous ouvrir encore à son a-venir, à retirer de nos chemins de foi ces égoïstes pierres d’achoppement.

Une trop pesante pierre

Qui nous roulera la pierre pour dégager l’entrée du tombeau ?” Telle est la question des femmes de l’évangile selon Marc (16,3). C’est une pierre lourde et pesante qui demande beaucoup d’efforts. La question n’est pas citée par les autres évangélistes, mais la pierre est tout aussi lourde et, pour Matthieu, elle est même sévèrement gardée sur ordre de Pilate et des autorités du Temple (Mt 28,4).

Ce ne sont pas les femmes qui rouleront la pierre, ni les disciples, ni les gardes. Aucune femme, aucun homme, même réunis, n’auraient pu rouler cette pierre-là. Car cette pierre c’est la mort, et elle vient d’être vaincue.

Qui nous roulera la pierre ? La question est posée pour mieux désigner l’ouvrier qui a osé ouvrir ce sépulcre. Les évangiles dénoncent le même auteur. Ils usent parfois du discret passif verbal ‘la pierre a été roulée‘. Un usage traditionnel pour désigner dans la Bible l’action de Dieu. Matthieu sera plus explicite en faisant intervenir l‘ange du Seigneur, celui qui dans les Écritures manifeste la présence divine et son action salvifique en faveur de son peuple.

Temple de pierres

Mur des lamentations, 2007

Qui nous roulera la pierre pour dégager l’entrée du tombeau ? Cette pierre est probablement – du moins je veux le supposer ici – issue de la même carrière que celle du Temple, à l’autre bout de la ville. Cette pierre blanche typique de Jérusalem. Une même pierre pour ces deux lieux. Mais si différents, quoique… La pierre du tombeau vide bloque un accès, ne permettant pas aux femmes d’aller à la rencontre de leur Seigneur. Le Temple est à l’inverse un lieu de rencontre, le lieu même de la présence cultuelle de Dieu, en son Saint des Saints.

Les discours de Jésus au Temple ou face au Temple, rappelaient qu’il ne confondait pas, comme tout bon juif et plus tard comme tout bon chrétien, lieu de culte et culte du lieu. En sortant du Temple, pour la dernière fois, ses disciples lui firent part de leur admiration envers l’endroit et ses pierres (Mc 13,1). Jésus ne manquera pas de leur rappeler que ce n’est pas le lieu qui fait le culte, ni même l’objet du culte, mais la communauté et son Seigneur, y compris dans les épreuves (Mc 13,9).

La pierre a été enlevée, la même pierre que le Temple. Car désormais, Dieu se donne à rencontrer en son Fils. Un fils mort ? Oui mais pour tous. Un fils mort, crucifié ? Oui et ressuscité par l’amour du Père. Il faut enlever cette pierre de l’ancien Temple pour aller à sa rencontre.

Il n’est plus ici… allez !

Jérusalem ouest, tombes dites d'Herode Antipater

Telles celles du Temple, la pierre a été enlevée. Désormais, la rencontre pourrait avoir lieu. Elle pourra. Mais pas ici. Les femmes du tombeau vide sont investies pierres vivantes de la Mission du Seigneur : à sa parole, elles doivent quitter le lieu pour rejoindre les disciples là où ils sont.

Il n’est pas ici, car il est ressuscité, comme il l’avait dit. Venez voir l’endroit où il reposait. Puis, vite, allez dire à ses disciples : “Il est ressuscité d’entre les morts, et voici qu’il vous précède en Galilée ; là, vous le verrez.” Mt 28,6-8.

Venez voir… qu’il n’y a rien à voir, mais beaucoup à dire : il est ressuscité. La pierre enlevée ouvre sur un vide qui se remplit d’une parole de vie : “Allez !” L’impératif est en lui-même une mission comme hier pour Abraham “Va !” Cet ordre dirige les nouveaux disciples, non vers un autre lieu de sépulture, mais vers la rencontre, celle du Ressuscité. Le retour en Galilée n’est pas un retour vers le passé, nostalgique ou archéologique, du Galiléen, mais un départ vers l’Évangile de la Nouvelle Alliance. Tout est à revoir et à recommencer, loin des pierres lourdes et pesantes qui n’ouvrent aucun avenir. Mais vers la pierre rejetée, devenue pierre d’angle de la foi (Ps 117,22/Mt 21,42). A vin nouveau, outres neuves (Mt 9,17).

Renaître pour vivre

Bartolomeo Schedoni, les Marie au tombeau, 1614

La première mission des disciples n’est pas de refaire le monde ou le conquérir. Leur première mission est de ‘se refaire’, de renaître à la parole du Ressuscité. Le groupe des disciples ne se reconstituera pas comme autrefois. Il devra renaître, tous et chacun. Leur départ vers la Galilée n’est pas une marche pour ‘se revoir’ mais pour croire et en vivre, pour croire et faire vivre. Les disciples d’Emmaüs en feront l’expérience (Lc 24), illuminés de sa parole et de son pain rompu, ils ne resteront en place.

Il faudrait également relire les récits de Pâques dans l’évangile selon saint Jean (commentés ici). Nous pouvons y entendre cette insistance à passer du “voir” au “croire”, à puiser en Pâques, une foi vivante et nouvelle, formée par sa Parole, une parole qui – chez Jean – construit, encore et toujours, la communauté et la fait vivre dans la charité.

Mais pour cela, il faut quitter le tombeau vide… et je ne suis pas sûr que nous soyons prêts.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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