Proclamation de Pierre au Temple (Ac 3,12-26)

3e dim. Pâques B (Ac 3,13-15.17-19)

La guérison de l’infirme de la Belle Porte se poursuit avec le discours de Pierre, sous ce portique de Salomon, au Temple.

Comme souvent, dans les Actes des Apôtres, un événement est suivi de son interprétation offert au sein du discours d’un Apôtre ou disciple. Ce même discours ne se limite pas au sens du geste accompli, mais oriente les auditeurs vers un avenir.

Pierre, accompagné de Jean, s’adresse à la foule du Temple intrigué par la guérison de l’infirme. Le discours de l’Apôtre est essentiellement christologique. La guérison n’est qu’évoquée pour annoncer la venue du Messie de Dieu, en la personne de Jésus, et avec lui le Jugement divin. Ainsi, la guérison de l’infirme est l’occasion d’un appel public à une guérison de la foi.

Hans Jordaens III, La Crucifixion, 1643

3,12-16 La foi dans le Nom de Jésus

3, 12 Voyant cela, Pierre interpella le peuple : « Hommes d’Israël, pourquoi vous étonner ? Pourquoi fixer les yeux sur nous, comme si c’était en vertu de notre puissance personnelle ou de notre piété que nous lui avons donné de marcher ? 13 Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères, a glorifié son serviteur Jésus, alors que vous, vous l’aviez livré, vous l’aviez renié en présence de Pilate qui était décidé à le relâcher. 14 Vous avez renié le Saint et le Juste, et vous avez demandé qu’on vous accorde la grâce d’un meurtrier 15 Vous avez tué le Prince de la vie, lui que Dieu a ressuscité d’entre les morts, nous en sommes témoins. 16 Tout repose sur la foi dans le nom de Jésus Christ : c’est ce nom lui-même qui vient d’affermir cet homme que vous regardez et connaissez ; oui, la foi qui vient par Jésus l’a rétabli dans son intégrité physique, en votre présence à tous.

Le Dieu de l’Alliance

Le discours de Pierre vient détourner le regard des curieux : ni lui, ni Jean ne sont la cause de la guérison de l’infirme (3,1-11), en raison d’une puissance ou d’une piété exemplaire. Le miracle s’origine dans leur foi au Christ Jésus, en son Nom. Expression sur laquelle je reviendrai par la suite. Le discours de Pierre renvoie d’abord ses auditeurs, au sein de ce temple au Dieu de l’Alliance avec Abraham et les patriarches. Cette Alliance trouve maintenant son achèvement, sa glorification, en Jésus et sa résurrection, malgré la condamnation de ces gens pieux du Temple.

Pierre détourne le regard des curieux sur le miracle de l’infirme, pour les renvoyer au regard sur la croix, et le signe de la Résurrection. Il y a une opposition entre l’action passée, et terrible, des fidèles du Temple et l’agir gracieux de Dieu qui, par la résurrection, ne vient pas seulement rétablir une injustice, mais révéler ce nom de Jésus.

La mention d’Abraham et des pères encadre ce discours (v.13, v.25). Le relèvement de Jésus est ainsi associé à l’histoire du salut et à l’alliance (v.25). Encadrant également les paroles de Pierre, Jésus est désigné comme serviteur (v.13.26). Le mot n’est pas anodin. Dans ces versets Jésus reçoit pléthore de titres messianiques et divins : le Saint, le Juste, son serviteur. Ces titres viennent en contraste avec l’action des hommes et en parallèle avec l’action de Dieu :

Titre christologique–>Action des Hommes–> Action de Dieu
Serviteur                           livré, reniéGlorifié par Dieu
Saint et Juste                    la grâce du meurtrier
Prince de la vietuéRessuscité par Dieu

L’ensemble de ces titres détermine l’identité messianique de Jésus telle que le révèle la Passion et la Résurrection.

Serviteur, saint et juste, … prince de la vie

La qualificatif de serviteur (païs, παῖς) pourrait renvoyer à trois références. On peut penser, à partir de cette traduction, à Jésus qui se fait serviteur. Cependant, Luc n’emploie jamais ce terme (ni même doulos, δοῦλος, esclave) pour désigner Jésus, sinon de manière implicite. Le mot peut davantage évoquer la figure du serviteur souffrant d’Isaïe (Is 52,13-53,12). Le parallèle entre la description de Jésus livré, renié, tué rejoint celle du ce serviteur énigmatique d’Isaïe que Dieu élève pour le salut de son peuple.

Is 52, 13 Voici que mon Serviteur réussira, il sera haut placé, élevé, exalté à l’extrême. 14 De même que les foules ont été horrifiées à son sujet – à ce point détruite, son apparence n’était plus celle d’un homme, et son aspect n’était plus celui des fils d’Adam –, 15 de même à son sujet des foules de nations vont être émerveillées, des rois vont rester bouche close, car ils voient ce qui ne leur avait pas été raconté, et ils observent ce qu’ils n’avaient pas entendu dire.

De même, dans les Écritures, majoritairement, le titre de serviteur du Seigneur (en hébreu : èvèd-Yahvé ‎עֶבֶד־יְהוָה) désigne Moïse (Nb 12,7, Dt 34,5,…) et David (2S 7,5 ; Is 37,5,…), deux figures majeures du judaïsme messianique. Ainsi, le mot serviteur ne se réduit pas à une simple fonction : il désigne l’élu de Dieu destiné à servir son dessein. Cependant, le terme renvoie à une tâche servile ; Or voici que ce serviteur de Dieu, livré et renié par les hommes, est glorifié par Dieu.

Par la suite, Jésus est qualifié de Saint et de Juste. Les deux termes sont accolés (v.14). Le qualificatif saint désigne souvent Dieu lui-même. Jésus est Saint, à l’image de Dieu. Il en est de même avec le terme Juste. Ce dernier renvoie aussi à la qualité du croyant qui obéit aux commandements de Dieu. Cependant, dans l’Évangile selon Luc, le mot juste a déjà été a entendu, pour Jésus, au pied de la croix (Lc 23,47). Ce à quoi renvoie l’action des hommes qui ont préféré demander grâce pour un meurtrier (Barabbas Lc 23,).

Le titre prince de la vie désignant Jésus est une expression unique (hapax) dans la Bible… Le mot prince ou chef (en grec, archôn) désigne aussi ce qui est premier. Jésus, à l’image de Dieu, est défini comme le souverain sur la vie, mais aussi le premier à être ressuscité des morts. Sa résurrection n’est pas un simple retour à la vie, une réanimation, mais elle manifeste l’inauguration du règne de Dieu et des temps eschatologiques.

Dans le nom de Jésus

La glorification du Ressuscité devient le sceau divin de la messianité divine de Jésus, serviteur, saint et juste, prince la vie, celui que les chefs religieux ont livré, condamné, tué et crucifié. Le discours de Pierre réaffirme combien la condamnation et la mort de Jésus ne contrevient pas à sa mission. Au contraire, la résurrection vient lui donner raison, sens.

Ainsi la foi au nom de Jésus (v.16) comporte cette foi non en ce Jésus de Nazareth que les grands prêtres et les chefs ont livré pour être condamné à mort et crucifié  (Lc 24,20). Bien plus, ce Jésus, christ, crucifié et ressuscité, manifeste encore son action : Tout repose sur la foi dans le nom de Jésus Christ : c’est ce nom lui-même qui vient d’affermir cet homme (v.16).

Le nom de Jésus est une expression déjà entendue précédemment (2,21.38). Elle ne désigne pas seulement l’identité du Nazaréen, mais se superpose au Nom divin autrefois imprononçable. Jésus manifeste, pas son nom, sa mission, sa passion, la puissance de vie de Dieu.

Les apôtres sont témoins (v .15) non d’un passé, ou du passage de Jésus dans l’histoire, mais de la permanence de son action dans ce présent. Ce nom détermine l’actualité de sa Seigneurie.

Le Caravage, Le couronnement d'épines, 1604

3,17-19 Sur la foi dans le nom de Jésus Christ

3, 17 D’ailleurs, frères, je sais bien que vous avez agi dans l’ignorance, vous et vos chefs. 18 Mais Dieu a ainsi accompli ce qu’il avait d’avance annoncé par la bouche de tous les prophètes : que le Christ, son Messie, souffrirait. 19 Convertissez-vous donc et tournez-vous vers Dieu pour que vos péchés soient effacés.

De l’ignorance à la conversion

La résurrection manifeste l’identité messianique et salvatrice de Jésus. Le prince de la vie inaugure ces temps eschatologiques, qui sont aussi – selon la conception contemporaine de cet avènement – un temps de Jésus. Or, ce jugement ne vient pas condamner ceux qui l’ont renié et crucifié : ce peuple de Jérusalem comme ses grands-prêtres ? Le discours de Pierre met en avant l’ignorance des uns et des autres. Mais cette ignorance rappelle aussi celle des propres disciples de Jésus. La crucifixion a résonné pour eux comme un véritable échec (Lc 24). Elle contredit toutes les conceptions habituelles d’un messie fort, puissant, céleste. La croix rend donc manifeste l’ignorance de tous à propos de Dieu et son Messie. Ou, pour le dire autrement, la passion de Jésus révèle le véritable dessein de Dieu, qui pourtant était annoncé par les prophètes : le christ souffrirait. Luc ne fait de référence à des passages précis. Il peut faire référence à la figure du juste persécuté des psaumes ou au serviteur souffrant, d‘Isaïe. Luc oblige surtout son lecteur à relire les Écritures à la lumière de la Passion.

Dès lors, l’appel à la conversion n’est pas une exhortation morale. Pierre parle à des croyants juifs au sein du Temple. La conversion réside maintenant dans la reconnaissance et la foi en Jésus comme Christ, crucifié, ressuscité. Les péchés à effacer ne consistent pas en des actes mauvais commis, en contradiction avec les commandements, mais dans le refus d’accueillir, en connaissance de cause ce nom de Jésus, Christ. L’ignorance est comblée par les témoignage de Pierre et de l’infirme. Ce dernier est d’ailleurs plus qu’une preuve par la guérison. Il est avant tout une véritable parabole.

Rembrandt, La guérison du boiteux de la belle porte par Pierre et Jean, 1659

3,20-24 Ainsi viendront les temps de la fraicheur

3, 20 Ainsi viendront les temps de la fraîcheur de la part du Seigneur, et il enverra le Christ Jésus qui vous est destiné. 21 Il faut en effet que le ciel l’accueille jusqu’à l’époque où tout sera rétabli, comme Dieu l’avait dit par la bouche des saints, ceux d’autrefois, ses prophètes.22 Moïse a déclaré : Le Seigneur votre Dieu suscitera pour vous, du milieu de vos frères, un prophète comme moi : vous l’écouterez en tout ce qu’il vous dira. 23 Quiconque n’écoutera pas ce prophète sera retranché du peuple. 24 Ensuite, tous les prophètes qui ont parlé depuis Samuel et ses successeurs, aussi nombreux furent-ils, ont annoncé les jours où nous sommes.

L’infirme parabole

Le discours de Pierre annonce l’avènement des temps eschatologique et du jugement. Pour autant, comparée à la littérature apocalyptique sur ce sujet, la langage est explicitement plein d’espérance. Ce temps du règne de Dieu est un temps de fraicheur, ou de soulagement (anaphuxis, ἀνάψυξις). L’avènement du Christ est synonyme de relèvement et non de condamnation.  Par la foi en son nom, tout est en voie de rétablissement jusqu’au retour définitif de Jésus.

L’infirme de la Belle-Porte désormais guéri fait signe de cette infirmité de la foi maintenant redressée par ce Nom qu’est Jésus, christ, nouveau Moïse. Ce nouveau Moïse, comme annoncé par le chef des Hébreux, Samuel et les autres prophètes, manifeste la rénovation du peuple.

Le bouche des saints, la déclaration de Moïse, l’écoute… l’ensemble de ces versets insiste sur la Parole même de Jésus, son message délivrée par toute sa vie jusque dans la Passion. C’est lui qui fait entendre le dessein de Dieu en vue d’un bien, d’une bonheur, d’une rénovation.

Abraham et Sarah aux chênes de Mambré

3,25-26 Vous, les fils des prophètes et de l’Alliance

3, 25 C’est vous qui êtes les fils des prophètes et de l’Alliance que Dieu a conclue avec vos pères, quand il disait à Abraham : En ta descendance seront bénies toutes les familles de la terre. 26 C’est pour vous d’abord que Dieu a suscité son Serviteur, et il l’a envoyé vous bénir, pourvu que chacun de vous se détourne de sa méchanceté. »

C’est pour vous d’abord

Le discours de Pierre s’adresse toujours à ces croyants juifs rassemblés au sein du temple. L’accent est mis sur l’élection d’Israël. La conversion attendue au nom de Jésus ne les soustrait pas à l’Alliance des pères. Au contraire, la foi en Christ, son Serviteur, vient accomplir une Alliance nouvelle promise à Abraham. Le kérygme est destiné à Israël, en premier lieu, et le demeurera. Cependant, cette Alliance nouvelle, en écho à la promesse faite à Abraham (Gn 12,3), sera aussi à destinations des nations.

On peut s’interroger sur l’évocation de la méchanceté. Le terme ponèria (πονηρία) peut tout autant traduire un état maladif (à l’image de l’infirme) que, majoritairement, l’iniquité et la perversité. En tout état de cause, il s’agit, par la foi, d’une réelle rénovation intérieure, comme le rappelait la parole de Jésus dans l’évangile de Luc, à l’adresse des Pharisiens : Le Seigneur lui dit : « Maintenant vous, les Pharisiens, c’est l’extérieur de la coupe et du plat que vous purifiez, mais votre intérieur est rempli de rapacité et de méchanceté. (Lc 11,39). Ainsi se détourner du mal n’est autre qu’une sorte de litote destiner à inviter les auditeurs à accueillir la Parole du Christ.

Ces versets représentent la conclusion de ce long discours de Pierre. Un discours qui est interrompu par la venue des chefs religieux : 4, 1 Comme Pierre et Jean parlaient encore au peuple, les prêtres survinrent,

François BESSONNET
François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio

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